2e sujet : textes de quelques auteurs

Pour ce deuxième atelier en ligne, participez à un logorallye.

Qu’est-ce un logorallye ? C’est un exercice qui consiste à inclure dans un texte un certain nombre de mots imposés au départ qui naturellement – il faut bien s’amuser un peu — n’ont a priori aucun rapport entre eux !

Pour cette fois, je vous demande d’inclure « seulement » un minimum de 20 mots choisis dans la liste suivante sans obligation de les utiliser dans l’ordre, sans aucune contrainte de style et de longueur : abeille, barquette, comédie, défaillance, école, festival, gaine, héritage, intestin, jonquille, kebab, liberté, maison, nausée, oignon, parole, queue, raisin, sevrage, tartine, ultrason, verre, wagon, yeux, zonard.

Les vacances estivales touchaient à leur fin. Nous conservions le souvenir d'un bel été avec la sensation d'en avoir pleinement profité notamment lors de ce séjour programmé au Canada. C'était un voyage que nous avions planifié depuis plusieurs mois et quel ne fut pas notre bonheur et notre excitation à la descente d'avion. Enfin, après de longues heures de vol, nous foulions ce sol tant espéré. Nous avions réservé un hôtel à Vancouver. C'est ainsi que Cunégonde, du haut de ses 6 ans, passa l'intégralité de ces vacances-ci, le nez en l'air, admirative et stupéfaite devant ces impressionnants gratte-ciel. Quel contraste étonnant entre l'ingénierie  humaine et le décor naturel rude et difficile que sont les barrières de rocheuses. Au fur et à mesure de nos visites touristiques, nous découvrions Vancouver, le Stanley parc, son campus universitaire, la Wreck Beach et le projet  d'architecture verte de ville à l'horizon 2020....

De retour à la maison et le coeur lourd de spleen, nous décidâmes tout de même, pour ce dernier après midi vacancier, d'emmener Cunégonde au festival d'été y  voir « Maya l'abeille », une comédie musicale dernièrement imaginée par un chorégraphe de renom. Il était convenu que nous profiterions ensuite de ce dernier instant de détente pour manger un Kébab aux oignons attablés à la terrasse d'un petit restaurant oriental situé place Liberté. Cunégonde choisit aussitôt une barquette de frites pour accompagner son met ainsi qu'un verre de jus de fruit.

Il nous fallut tout de même rentrer, à regrets. Sur le chemin du retour, Cunégonde, installée à l'arrière du véhicule, restait rêveuse en regardant défiler les wagons d'un train, le nez collé à la fenêtre. Au passage à niveau, elle fut attirée par une présence proche de la voie ferrée : c'était un jeune zonard accompagné d'un chien à la queuecoupée. L'homme semblait appeler son animal à l'aide d'un sifflet à ultrasons. Il passa tout à  côté de notre véhicule sans même y prêter attention. A proximité, des gaines électriques gisant au sol semblaient endommagées. Je manifestai aussitôt un sentiment de peur mêlé d'une angoisse évidente dans cet endroit que je connaissais pourtant très bien pour y passer quotidiennement en journée. Ce ressenti fut rapidement réduit à néant car rien de dangereux ne se produisit et quelques instants plus tard, nous étions rentrés. Cunégonde, une fois couchée, s'endormit rapidement....

 

Reprise difficile que ce matin là...

 

Le réveil, sans pitié aucune, ne cessait de retentir dans la maison. Il fallait, hélas, se lever malgré notre défaillanceapparente. Cunégonde n'avait probablement pas l'intention de nous rejoindre au petit déjeuner. Elle ne répondait pas à nos appels insistants. Assise devant une tasse de café qui emplissaient mes nasaux endormis, je décidai de tenter une intrusion dans la chambre de notre enfant chérie. Elle prétexta des maux de ventre et des nausées qui la clouaient au lit. Nous la savions fragile des intestins mais soupçonnions tout de même une part de comédie pour ne pas aller à l'école. J'insistai en retournant lui préparer une tartine de beurre avec du chocolat au lait servi dans son bol préféré couleur jonquille. Mais lorsque, plateau en mains, je m'approchai de son lit, je constatai que Cunégonde semblait tout de même affaiblie. Manifestement, elle avait eu les yeux plus gros que le ventre et le kébab l'avait rendue malade. Il me fallait revenir à la raison : Cunégonde allait rater  son premier jour d'école.  Elle se blottit contre le chaton que nous avions adopté récemment, une fois le sevrage maternel terminé. Ce dernier, attiré par l'odeur du lait chaud, luttait désespérément pour se dégager des caresses insistantes de Cunégonde, les yeux rivés vers le bol convoité.

 

A ce moment-là, je surpris un soupçon de malice dans le regard de ma jolie Cunégonde. Elle avait triomphé, malgré elle,  et venait d'acquérir un jour supplémentaire de vacances...

Sylvie S.

 

Promenons-nous dans les bois

 

     Par un bel après-midi d’automne, je décidais d’accepter l’invitation de mes parents à me joindre à eux pour une promenade au bord d’un lac. D’ordinaire, je n’étais pas très férue de grand air, et préférais passer mon week-end à la maison avec un bon livre ou devant un film. Néanmoins, je songeais que cela ne me ferait pas de mal de changer mes habitudes.

     Nous arrivâmes au lac en tout début d’après-midi, et mon père choisit un coin approprié pour la pêche. Il installa son matériel, pendant que ma mère et moi nous assîmes sur une couverture et admirâmes le lac si paisible.

     Au bout d’un moment, nous nous éclipsâmes toutes les deux pour faire une ballade dans les bois qui entouraient le lac. Je devais avouer, que si la nature et moi ne nous entendions pas très bien, c’était surtout à cause de ma phobie des serpents. Difficile de se promener en toute quiétude quand le moindre bruit suspect dans l’herbe vous arrachait un petit cri ou vous figeait d’effroi. Je n’attendais aucune compassion de la part de mon paternel qui me jugeait parfaitement ridicule.

     Pendant une demi-heure, tout se passa à merveille. Nous bavardions gaiement en suivant le sentier, et ne croisâmes que rarement d’autres personnes. A deux pas derrière moi, j’entendis un bruissement dans les fourrés. Je me retournai brusquement, le cœur battant la chamade. Une forme longue et sinueuse émergea alors. Je retins un hurlement de terreur, les yeux exorbités, tandis que mon estomac et mes intestins se changèrent en gelée.

     Je fis deux pas en arrière, puis me retournai pour m’enfuir comme si le diable était à mes trousses, bousculant quelque peu ma mère au passage. Je ne m’arrêtais, à bout de souffle, qu’après plusieurs minutes de course folle. N’étant pas une grande sportive, je voyais des points lumineux dansaient devant mes yeux, mes oreilles bourdonnaient et ma gorge était sèche.

 

— Ça y est ! Tu as finis de galoper dans tous les sens ! me lança ma mère, qui parvenait à ma hauteur.

— Il t’a pas suivi au moins ? demandais-je en jetant des coups d’œil apeurés derrière elle.

— Te suivre ? C’est une bestiole, pas un espion, répliqua-t-elle, quelque peu excédée.

— Il est peut-être en train d’appeler ses copains par ultrason ! C’est fini, je ne sors plus de chez moi, fis-je avec un air de martyr.

— C’est sûr, et ils vont même peut-être publier un avis de recherche, fit-elle, moqueuse. Tu veux qu’on fasse demi-tour ou qu’on continue ?

— Continuons un peu, je veux pas repasser devant cette chose.

— Elle a dû s’enfuir.

— C’est toi qui le dit !

— T’es consciente que tu dis n’importe quoi, dit-elle sérieusement.

— Les phobies sont des peurs irrationnelles, fis-je sur un ton professoral.

 

     Nous poursuivîmes donc notre chemin, et je réussis à reprendre quelque peu mon calme, mais je restais tout de même aux aguets. Au bout d’un moment, je suggérais qu’on fasse demi-tour.

 

— J’ai faim !

— J’ai rien sur moi, j’ai tout laissé avec ton père.

— Tu te souviens du chemin au moins ?

— Euh...., oui.

— T’as pas l’air très sûre de toi.

— Mais si, fit-elle, incertaine.

 

     Je n’étais pas dupe. Nous avions bifurquées à plusieurs reprises sur d’autres sentiers, et j’étais incapable de me repérer. Je marchai brusquement dans quelque chose de mou et d’odorant, et j’eus du mal à réprimer la nausée qui me montait aux lèvres.

 

— Je crois que je vais vomir.

— Oh arrête ta comédie, c’est que du crottin. T’es vraiment chochotte par moment, soupira ma mère.

 

     Je la fusillais du regard, puis je tentais de nettoyer la semelle de ma chaussure en l’essuyant dans les herbes qui bordaient le sentier.

 

— Il me semble qu’à l’allée, il n’y avait pas de crottin, fis-je remarquer.

— C’est vrai, mais des cavaliers ont pu passer depuis avec leurs montures.

— Sans qu’on les voit ? Ou qu’on les entende ?

— T’as raison, admit-elle à contrecœur. Et puis, on est trop en hauteur. On devrait descendre d’avantage vers le lac. On finira bien par retrouver ton père.

— J’espère bien, dis-je en la suivant dans la pente avec prudence. Si je mange pas bientôt, je vais subir une défaillance organique.

— N’importe quoi !

— Je rêve d’une tartine de fromage, avec des oignons, fantasmais-je la bave aux lèvres.

— Beurk, fit-elle avec une moue écœurée. Ma parole, tu te nourrirais que de ça si tu pouvais ! Tu te contenteras des barquettes aux framboises.

— C’est ce que tu me donnais pour goûter quand j’allais à l’école, fis-je avec un petit rire.

— T’aimes plus ça ?

— Si, assurais-je. Ça fait longtemps que j’en ai pas mangé.

 

     Ma mère s’arrêta et se mit à cueillir des fleurs.

 

— Qu’est-ce que tu fais ?

— Je tricote, répliqua-t-elle.

— Ah ah, très drôle, c’est le festival du rire avec toi, grinçais-je. C’est le moment, tu crois, de cueillir des jonquilles ?

— C’est pas des jonquilles.

— Quelle importance ? J’y connais rien en fleur.

— Oh ça va, râla-t-elle. Elles sentent bon et elle sont jolies.

— Fais attention, il y a une abeille qui te tourne autour.

— C’est bon, on peut continuer, dit-elle en admirant son bouquet.

— Pas trop tôt, soupirais-je.

— T’es vraiment pas drôle.

— Je vois pas le rapport ! Mais toi non plus, t’es pas drôle. Il faut croire que c’est génétique. C’est l’héritage que tu me laisses.

— C’est le seul que tu auras, fit-elle en riant.

— Tu me laisses pas le chien ?

— Avec sa queue déplumée et sa tumeur ? Le pauvre, il partira bien avant nous.

— C’est pas faux, en convins-je. Tant pis, je me contenterais des verres à vin, du presse-papier "liberté" et de ta gaine.

— Je porte pas de gaine ! s’offusqua-t-elle.

— Ça viendra, fis-je en gloussant. C’est pas papa, là-bas ? demandais-je en lui agrippant le bras ?

— Si. Tu vois qu’on n’étais pas perdues !

— Si tu le dis, soupirais-je. Tu paries qu’il va se moquer de nous quand on lui racontera nos exploits ?

— C’est surtout de toi qu’il va se moquer.

— Ça aussi c’est pas faux.

 

 

     Ce fut ainsi que nous retrouvâmes notre chemin et la civilisation. Mon père, lui, ne s’était même pas inquiété.

Anne C.

 

Il est 7h00, je trouve le petit tout engourdi avec des yeuxde zonard dans son lit. Deux soucoupes maintenues ouvertes par une intervention divine font offices d’yeux et me regardent. Nous sommes allés au festivaldu monstre hier, nous nous sommes tellement amusés que nous n’avions pas le cœur à rentrer. C’est une immense foire pour laquelle chacun vient comme il le préfère avec pour seule obligation, celle d’être effrayant.                                                                                                     

Mon fils, lui, trouvait les monstres plus drôles les uns que les autres alors que moi-même je n’étais pas toujours rassuré. Cependant, je réalise ce matin que nous sommes rentrés bien trop tard et qu’il a vraiment l’air fatigué.                                                                                   

 Il me demande tout inquiet si la rentrée est bien aujourd’hui, ce qui semble l’effrayer plus que la foire. Je lui dis que c’est bien le cas et il me répète en boucle que Zoé lui manque « de trop » mais qu’il n’a pas terminé le dessin qu’il veut offrir à la maitresse et qu’il espère que ce sera lui qui aura la première garde d’Oscar (le cochon d’inde albinos de la classe). En somme, il n’est pas prêt.

Je n’ai pas envie qu’il soit loin de moi mon Lulu. Deux mois de chômage avec mon petit garçon et quelques recherches de postes pour seules obligations sont passés trop vite. J’habille néanmoins mon fils pour prendre le chemin de l’école, sa tartine de Nutella dans une main et sa compote aux fraises dans l’autre.                                                                                                                                 

Je le vois somnoler pendant l’opération, la tartine virevolte autour de son nez, danse à en faire loucher ses yeux puis je le vois s’endormir subitement. Il a du chocolat sur la figure et les vêtements que je m’efforce de lui mettre.                                                                                                                

Après cet accident, c’est en slip et tout à fait réveillé que Luka me suggère de lui mettre sa gaine jaune fluo, son tee-shirt vert pomme et son chapeau de feutre sur lequel est fièrement dressée une magnifique jonquille pour aller à l’école. Il pense ainsi être le plus beau pour Zoé oubliant que deux minutes plus tôt, il n’était pas prêt.                                                                                              

Et c’est ainsi costumé, que je l’amène non pas à l’école mais à la foire au monstre. Je ne peux décidément pas me résoudre à me séparer de lui ce matin.

Pour ma part, je porte le costume traditionnel du vampire : cape noire, teint blafard, crocs et de la fausse hémoglobine aux coins des lèvres. Zoé, bien vite oubliée dans le cœur du petit, nous arrivons sur place. A nous la liberté !

Le premier stand que nous voyons (nous avons pris à contre sens par rapport à hier) est tenu par un homme d’une extrême minceur et presque nu, avec pour seul artifice autour de ses hanches : un scalpe. Le scalpe est tellement bien fait que je frissonne de peur et l’homme me fixe en psalmodiant, il a l’air en transe et nous : subjugués. Le petit s’approche presque en courant pour voir de plus près la ceinture sanguinolente de notre indigène. J’essaie de le retenir mais plus je m’approche et plus j’ai la nausée. L’odeur que dégage son stand est atroce !                                                                          

On dirait un Kebab ce qu’il a autour des hanches ! Et, sa barquette de frites, elle est cachée où ? S’esclaffent deux sœurs siamoises en passant. J’explose de rire et le petit aussi. Je ne sais pas s’il rigole parce qu’il comprend la situation ou simplement parce qu’il me voit rire. Quel culot ! Gêné pour le pauvre homme, je détourne le regard.

La musique dans la foire est extrêmement forte, comme Luka et moi adorons cela, nous balançons notre tête de gauche à droite à l’unisson en nous souriant. J’embrasse mon fils sur les deux soucoupes en me reprochant : quel héritage vais-je laisser au  petit tout de même? Cette pensée démoralisante me vient lorsque je m’aperçois en regardant tout autour de nous, de moi, qu’aucun autre enfant n’est présent.

Mais où est Luka d’ailleurs bon sang ? Le temps est comme suspendu.

Ah, la voilà ma tornade !

Luka est fièrement posté devant l’entrée du train fantôme et m’observe d’un air malicieux. Bien sûr, il préfère faire la queue pour choisir le wagon de tête qui est très largement sollicité.                          C’est après une attente de 30 minutes, bien installés à l’avant, que nous sommes prévenus que le train ne partira finalement pas à cause d’une défaillance du système de sécurité dans celui-ci. Cependant, au même moment, nous sommes propulsés en avant. Quelle comédie il aurait fait le petit si nous n’étions pas partis !                                                                                            

Nous descendons du train, rayonnants et assoiffés. Heureusement, un stand de boissons est disposé à la sortie de l’attraction et pour notre plus grand plaisir, les breuvages sont servis dans des crânes en plastique. Un jus de raisins pour le gamin et du vin rouge pour moi, le crâne doit représenter l’équivalent de deux grands verres à eau, il serait temps que je pense à un petit sevrage et à chercher réellement du travail. Résolutions du jour.

Vers 12h00, heureux, nous décidons à contre cœur  de prendre le chemin de la maison car comme je l’explique à Lulu :

— Maman va se fâcher si nous ne sommes pas rentrés avant elle pour le déjeuner. 

Il va nous falloir ruser pour justifier la présence de Lulu à la maison et dire à Maman que puisque Lulu a été très malade au réveil car il a mangé trop de soupe à l’oignon au festival hier, il n’a pas pu aller à l’école.                                                                                                                                      

J’appuierais Lulu en disant que cela m’a également retourné les intestins. Puis, je m’empresserais, en me tenant le ventre, de dire à mon abeille ouvrière de femme,  que j’ai envoyé dix candidatures pour des offres d’emplois ce matin. Pour une femme active et carriériste comme la mienne, cela fera l’affaire. En effet, la recherche d’emploi est un sujet de prédilection chez elle et le fait qu’elle travaille beaucoup limite son envie de gâcher le si peu de temps libre qu’elle peut passer avec son fils par des disputes.                                               Si aucune parole plus haute que l’autre n’est prononcée, ta mère mon Lulu ne verra rien à notre manège !

 

Angélique G.

 

LA MATINEE D’UNE ADO ORDINAIRE

 

La jeune fille se réveilla avant que son réveil ne le lui ordonne. S’étant assise sur son lit, elle noua rapidement ses cheveux qui lui tombaient devant les yeux en queue de cheval, puis se leva pour aller faire sa toilette. Une fois propre et habillée, elle se dirigea vers la cuisine, où elle retrouva ses parents.

« — Salut DeeDee, bien dormi ? lui demanda sa mère.

— Ça va, merci. Et vous deux ? »

La génitrice de Deedee lui répondit par la positive. En revanche, son père, qui avait les yeux rivés sur son journal, marmonna :

« — Toutes ces atrocités, ça me donne la nausée. Comment un jeune garçon d’à peine douze ans peut-il se laisser embarquer dans le braquage d’une banque ?

— Oh chéri, tais-toi, je ne veux pas entendre ces choses-là  dès le matin, se plaignit la femme.

— Ah, et une vieille femme est morte hier après-midi, laissant un héritage de plus de dix millions à ses enfants, continua M. Page en ignorant son épouse. C’est pas dingue, ça ? »

Tandis que son père continuait à relater à voix haute quelques faits  divers, DeeDee étala de la confiture sur du pain, se dépêcha d’engloutir sa tartine, puis se servit un grand verre de lait qu’elle but d’un trait. Quelques minutes plus tard, l’adolescente attrapait son sac quittait la maison. A peine avait-elle fait quelques pas qu’elle tomba sur son voisin de palier, un vieux monsieur qui connaissait DeeDee depuis qu’elle avait cinq ans (l’année où la famille Page avait emménagé dans ce petit havre de paix). Il l’accosta avec un grand sourire :

« — Bonjour DeeDee !

— Ça va, monsieur Julian ?

— Oh, on fait aller ! Et toi, ma petite ? L’école ?

— Ça se passe bien. Je me suis inscrite à l’atelier théâtre du mercredi après-midi.

— C’est bien, tout ça ! Je n’en ai jamais fait, mais je peux te dire que quand j’avais ton âge, j’étais le roi de la comédie. J’ai fait les quatre-cents coups, et je ne me suis fait attrapé que quelques fois seulement ! »

DeeDee sourit poliment avant de s’excuser auprès du vieil homme : il fallait vraiment qu’elle parte, où sinon elle serait en retard.

« — Vas, mon petit. Profite de ta jeunesse ! » la salua M. Julian.

            DeeDee dût parcourir les derniers mètres en courant, et sauta dans le train juste avant que les portes ne se ferment. Après avoir repris son souffle, la jeune fille alla s’installer dans le dernier wagon. A côté d’elle, une femme lisait le journal (« Le festival de la beauté ne se déroulera pas comme prévu ! » alarmait la première page), et un garçon d’environ onze ans balançait mollement ses jambes dans le vide. Il prit soudain la parole en pointant le tee-shirt de l’adolescente du doigt :

« — J’aime bien ce groupe de musique. »

DeeDee lui sourit :

« — Moi aussi. Comment tu t’appelles ?

— Jordan. Et toi ?»

Il s’avéra que Jordan était un petit moulin à paroles. Durant tout le trajet, il monologua presque, en faisant de grands gestes. La jeune fille dût se contenter de hocher la tête, et ne pût placer que quelques remarques ou questions.

« — … Et quand mon pote a vu que son ordi était super lent, il m’a appelé, et en cinq minutes j’ai compris qu’il n’y avait pas de défaillance technique, tu vois, alors qu’il m’assurait que oui, mais en fait c’était juste un virus que j’ai réussi à enlever en mois de deux, et j’ai même pris la liberté de lui faire une blague et maintenant dès qu’il allume son ordi y a le dessin d’une petite abeille trop mignonne qui apparaît en super grand, tu vois, en plus mon pote c’est un gars qui déteste tout ce qui est mignon, en plus il traîne avec de la mauvaise graine, des gars qui se font appeler les Zonards du bahut ─ c’est vraiment nul comme nom, non ? Bref, et l’abeille, elle lui dit ‘‘Salutations !’’ avec une voix de débilos, et j’étais mort de rire quand il l’a vu pour la première fois ! 

— Tu es doué en informatique, on dirait.

— Ah, ça oui ! Y a deux trucs que j’adore, dans la vie : les ordis, et manger. Comme tous les ados, quoi ! C’est quoi ton repas préféré ?

— J’aime bien les kebabs. Mais j’enlève toujours les oignons, j’ai horreur de ça.

— Moi, le plat que j’adore, c’est les frites. Je connais un mec qui tient un food-trucks, tu sais, les camions-restos, et à chaque fois que je passe devant j’ai l’intestin qui gargouille !  Alors je craque, et je lui achète la plus grande barquette de frites qu’il ait. C’est tellement bon ! »

Tandis que Jordan continuait de jacasser, une question effleura l’esprit de DeeDee : depuis combien de temps était-elle dans le train ? Elle jeta un coup d’œil à sa montre et se maudit intérieurement. La jeune fille avait malheureusement raison : elle avait raté son arrêt. Le prochain était dans quatre minutes. Elle soupira et ferma les yeux pendant quelques secondes : la journée promettait d’être longue. 

 

Mariana M.

 

Ce matin en accompagnant mon petit-fils à l’école, la douce odeur de cire d’abeille m’a invitée vers un voyage nostalgique au pays de mon enfance.

 

 

Dieu, que j’en ai fait des comédies, prétextant être pris de nausées et avoir les intestins en vrac pour que maman m’autorise à rester à la maison.

J’avais l’impression que l’on me volait ma liberté, je levais alors vers elle des yeux implorants allant jusqu’à simuler une maladroite défaillance.

C’était un festival de simulacres digne des meilleures comédies.

 

J’habite encore la même ville, le même quartier, mais j’ai du mal à reconnaître cet héritage. Les vieux commerces ont fermé depuis bien longtemps. Aujourd’hui, ce ne sont sont que fast-foods, kebab, qui déversent dans la rue des senteurs exotiques mêlées d’oignon, de raisins de Corinthe. Cela fait partie du nouveau paysage et seules les jonquilles en barquette, exposées à la devanture de la fleuriste, semblent en prendre ombrage.

À l’angle, sous un porche, toujours le même clochard, sauf qu’aujourd’hui le langage populaire le qualifie de zonard. La parole acerbe, le verre à la main, il débite des wagons d’injures aux rares passants qui s’approchent trop près.

Au café du commerce, je m’autorise mon sempiternel « petit noir » agrémenté de tartines grillées.

Le regard perdu dans mes rêves, je fixe le mur d’en face sur lequel pendent des fils électriques sortis de leur gaine.

J’allumerais bien une cigarette, mais je suis encore en période de sevrage. Ce serait si stupide de craquer à nouveau et d’avoir à subir les interminables queues devant le comptoir du buraliste.

Puis, je vais quérir le pain chez la boulangère, sur le pas de la porte est assis sagement son épagneul, il porte fièrement un collier à ultrasons, signe du temps présent et d’un passé bien révolu. (Poil au cul.)

 

Christian G.

 

La Cigale et l’abeille

(librement inspiré de La Cigale et la fourmi de Jean de La Fontaine)



La cigale, ayant chanté tout l’été,

Se trouva fort dépourvue quand la bise fut venue.

Finie la comédie !

Pas un seul petit morceau de kebab ou de raisin.

Elle cueillit une jonquille dans son jardin et alla crier famine chez l’abeille sa voisine,

La priant de lui prêter quelque oignon ou tartine pour subsister

Et soulager la nausée qui secouait son intestin.

« Je vous paierai, lui dit-elle, vous avez ma parole, avant le début du festival,

foi d’animal, intérêt et principal. »

Tout ceci n’a ni queue ni tête, chacun sait que la cigale a claqué tout son héritage 

et n’a plus rien !

L’abeille n’est pas prêteuse, surtout depuis qu’elle rembourse le wagon qu’elle s’est offert à crédit pour finir ses vieux jours,

C’est là son moindre défaut.

Que faisiez-vous sur la terrasse à la maison au temps chaud ? dit-elle à cette emprunteuse

qui soit dit en passant (La Fontaine l’ignorait) est la petite amie du zonard — un gros bourdon tout poilu — qui traîne toujours du côté de l’école.

— Nuit et jour à tout venant, un verre de rosé à la main, les yeux tournés vers la mer,

je chantais en toute liberté, ne vous déplaise.

— Vous chantiez ? J’en suis fort aise. Eh bien ! Dansez maintenant.

 

 Tarmine