C’est un véritable appel au secours que vous recevez un soir de la part de Régine. Or, Régine est morte depuis 3 ans... Imaginez la suite de cette histoire surnaturelle. Comment et quand Régine vous a-t-elle contacté ? Est-elle une inconnue et étiez-vous lié(e)s par le passé ? Que veut-elle et pourquoi ? Laissez libre cours à votre imagination, faites-nous frissonner... ou rire... ou pleurer... Aucune contrainte de longueur.

Régine

 

     Nous étions en plein mois de mai, le printemps était bien installé, et même particulièrement chaud. J'avais décidé que c'était le moment pour faire le grand ménage chez moi, à commencer par un tri. C'était fou le nombre de cochonneries que l'on pouvait accumuler dans la vie. Je n'habitais pourtant dans cette petite maison que depuis quatre ans, et seule qui plus est.

     J'avais déjà presque rempli un sac poubelle entier de choses inutiles ou dont je ne voulais plus, quand je m'attaquai à ma chambre. Dans mon vieux semainier, j'ouvris le troisième tiroir, consacré aux souvenirs de ma grand-mère Paule, qui me manquait cruellement. Elle était décédée depuis sept ans déjà, mais je compris en l'ouvrant que je ne jetterai rien de ce tiroir.

     Je le retirai pourtant du meuble, et m'assis sur le sol, m'accordant une pause quelque peu nostalgique. Nous avions été très proches elle et moi, plus que n'importe quel autre de ses petits enfants, ce qui avait parfois suscité la jalousie de mes cousins. Et pourtant, très peu des membres de notre famille ne l'avaient connu aussi bien que moi.

     Ma grand-mère avait été une femme remarquable et mystérieuse. Mais j'avais été la seule de ses petits-enfants avec qui elle partageait son mystère. J'étais comme elle. Petite déjà, je voyais comment les gens la regardaient. J'avais vu du respect dans leur regard, parfois de la méfiance. Je me souvenais aussi d'une certaine soirée, où mes grands-parents me gardaient.

     Grand-mère recevait ses amies se soir-là, mais je n'avais pas eu le droit de rester avec elles dans le salon. J'étais restée avec mon grand-père dans la cuisine. De là où j'étais postée, je pouvais voir la porte vitrée du salon. On ne pouvait pas vraiment distinguer quoi que ce fut à l'intérieur, mais je vis bientôt la lumière s'éteindre, et j'avais trouvé cela curieux.

     Ce ne fut que des années après, qu'elle m'invita à participer à l'une de ses "séances", comme elle les appelait. Elle m'expliqua alors que Dieu lui avait donné un don à la naissance, et qu'il lui permettait parfois de communiquer avec les morts. Etrangement, je ne fus pas vraiment surprise et ne remis pas sa parole en doute. Combien de fois m'avait-elle fait part de certains pressentiments qui se révélèrent justes.

     Je savais bien sûr, qu'il existait des gens un peu partout, prétendant être voyants, médium, mais qui ne faisaient réellement que prendre l'argent des personnes crédules. Grand-mère n'était pas ainsi. Elle n'avait jamais fait payer personne, et ne profitait pas du malheur d'autrui comme d'autres. Au contraire, elle aidait de son mieux à faire le deuil.

     Cette soirée-là, elle m'invita à assister à la séance, un peu en retrait. Je n'avais pas vraiment compris pourquoi, et je me sentais quelque peu intimidée devant ses amies qui me fixaient avec curiosité. Elles se placèrent autour de la table ronde. On aurait pu se croire dans un mauvais film sur les fantômes, d'autant plus que je voyais qu'elles prenaient toutes cela avec le plus grand sérieux. Pour autant, je n'avais aucune envie de rire ou me moquer. J'étais simplement très intriguée.

     Quelques bougies étaient allumées au centre de la table, et le moment venu, sur ordre de ma grand-mère, je me levais pour éteindre la lumière. Je pris place dans un fauteuil, non loin d'elles, et me mis à jouer avec le stylo qui traînait sur la table basse. J'étais nerveuse, mais ressentais également une pointe d'excitation. Elles se tinrent toutes par la main, et ma grand-mère tenta d'appeler un esprit. Je compris qu'elle n'essayait d'entrer en communication avec personne en particulier. Durant de longues minutes, rien ne sembla se passer, et je me sentis un peu déçue. Jusqu'au moment où je me rendis compte que ma main était en train d'écrire quelque chose sur mon jean, indépendamment de ma volonté.

     Je restai figée de saisissement durant une minute, tentant de déchiffrer dans la pénombre ce que je venais d'écrire. Autour de la table, j'entendis des soupirs de déception, et ma grand-mère déclara que la soirée s'annonçait peu prometteuse. Ce fut à ce moment-là que j'ouvris enfin la bouche.

 

- Grand-mère ? appelai-je d'une drôle voix, qui fit se tourner vers moi tous les regards.

 

     Ce souvenir de mon premier contact avec l'au-delà était gravé dans ma mémoire à jamais. Les soupçons de ma grand-mère à mon égard s'étaient trouvés justifiés, et je découvris une autre manière de communiquer avec les morts. L'écriture intuitive. Il s'agissait de laisser un esprit guider ma main pour écrire un message. Cela ne fonctionnait pas toujours, et si je tenais un stylo ou un crayon ayant appartenu au défunt, les chances de succès étaient plus élevées.

     Bien évidemment, ce don spécial n'était pas apprécié de tous, même au sein de ma propre famille, ou personne n'abordait jamais ce sujet. Si cela m'avait affectée plus jeune, ce n'était plus le cas désormais. Je ne communiquais que très rarement avec les morts, et n'invitais pas mes amis lors de séance, comme l'avait fait ma grand-mère en son temps.

     Alors que j'inspectais le tiroir empli de souvenirs, une vague de chagrin me submergea. Je tenais alors à la main un vieux stylo plume. Prise d'une soudaine impulsion, qui devait être due à la peine que je ressentais alors, je m'emparai d'une feuille vierge, espérant recevoir un message réconfortant de ma grand-mère. La dernière fois que j'avais tenté de communiquer avec elle, était le soir suivant son enterrement. Je n'avais plus essayé depuis, désirant plus que tout qu'elle reposât en paix. Je cessai brusquement de ressasser ses souvenirs, quand le stylo que je tenais se mit à courir sur le papier.

     Deux mots. Répétés sur toute une ligne.

 

 Danger. David.

 

     Je fronçais les sourcils, perplexe. En dessous, j'écrivis une simple question.

 

Qui êtes-vous ?

 

     La réponse ne me déconcerta pas autant qu'elle l'aurait dû.

 

Régine.

 

     Je ne connaissais qu'une seule Régine, morte trois ans auparavant. C'était une grande amie de ma grand-mère Paule. Et elle avait un petit-fils prénommé David. Néanmoins ce message était plutôt vague. Cela voulait-il dire que David courrait un danger ? A moins que le danger ne provienne de lui. Je demandai à Régine plus d'explications, mais ne reçu plus de réponses.  Je remis le tiroir en place en soupirant. Puis repris mon ménage.

     Ce fut le soir seulement, que je m'autorisai à y repenser. Je tentai de rassembler mes souvenirs de David. La dernière fois que je l'avais vu, était il y a trois ans, pour l'enterrement de sa grand-mère. Et avant cela, pour celui de la mienne. Nous ne nous étions jamais beaucoup fréquentés, même si nous nous voyions plus souvent lorsque nous étions enfants. J'ignorais quel genre d'homme il était devenu, mais ne pouvais faire abstraction de ce message.

     Le lendemain était un dimanche, et je trouvai assez facilement le numéro de David dans l'annuaire. J'eus le courage, ou la bêtise, de l'appeler en début d'après-midi. Alors que j'entendais la sonnerie résonner à mon oreille, mon cœur se mit à battre très fort. Je m'attendais très certainement à passer pour une folle mystique, mais je pensais qu'il était de mon devoir de lui transmettre l'avertissement de Régine. Enfin, il décrocha.

     Les choses se passèrent mieux que ce que j'avais craint. Il fut surpris que je l'appelle, mais pas désagréablement me sembla-t-il. Comme j'étais du genre direct, je ne tournai pas 107 ans autour du pot, et lui racontai mon étrange histoire. Il resta silencieux un long moment, et je m'attendais presque à ce qu'il me raccrocha au nez, mais il n'en fit rien.

 

- Ma grand-mère m'avait déjà parlé du don de ta grand-mère, et de certaines soirées où elles s'adonnaient au spiritisme, finit-il par dire. Pour être franc, je n'avais jamais pris les histoires que me racontait Grand-mère Régine au sérieux. Je voyais cela comme un passe-temps un peu étrange de vieilles dames.

- Je comprends, fis-je. Certaines personnes n'ont pas hésité à traiter ma grand-mère de charlatan, et je sais que les médiums peuvent avoir mauvaise réputation. Mais ni ma grand-mère, ni moi, n'avons jamais demandé d'argent ou autre chose.

- Je le sais très bien. Même si ces choses-là me rendent sceptique, je ne crois pas à de la malhonnêteté de ta part. Seulement tu conviendras que le message que tu me donnes est plutôt flou, plaisanta-t-il.

- Je pensais retenter l'expérience plus tard, et si j'obtiens un résultat, je pourrais te le transmettre. Mais si tu y assistais, cela pourrait encourager Régine à se montrer. Enfin, façon de parler, fis-je en sentant mes joues empourprées.

 

     David avait senti mon embarras et se mit à rire, sans moquerie. Je l'avais senti ensuite hésitant, avant d'accepter de venir me voir le jour même. Cette réponse m'avait intriguée même si j'en avais rien laissé paraître. David ne croyais pas au surnaturel, c'était assez évident, alors pourquoi avait-il accepté de venir ? Je ne croyais pas que c'était pour mes beaux yeux. Je le savais fiancé, et autant que je le sache, heureux en ménage. Non, ce n'était pas là la réponse. Je repensais à la conversation que nous venions d'avoir. Il y avait eu quelque chose dans sa voix que je n'avais su identifier. Je chassai tout cela de mon esprit pour le moment.

     A l'heure prévue, David arriva. Dans mes souvenirs, sans être vraiment beau, je l'avais trouvé plein de charme et avec un sens de l'humour prononcé. Mais l'homme qui se présenta devant ma porte n'était plus le même. Blême, les yeux cernés, amaigri. J'imaginais sa place d'avantage à l'hôpital plutôt que chez moi en visite. Mon expression devait être éloquente, car il me dit sur le ton de la plaisanterie :

 

- Je sais, j'ai une tête à faire peur.

- Tu es malade ? m'inquiétai-je.

- J'ai eu une mauvaise grippe, dit-il en entrant.

     Je l'invitai à s'asseoir et lui offris à boire. Il refusa. Il semblait pressé de commencer. Quelque chose clochait, je le sentais. Néanmoins, j'allai m'asseoir face à lui, le stylo plume en main, une feuille de papier prête. Je posai la première question.

 

Régine ? David est ici. Tu as un message pour lui ?

 

     Je crus un moment que ça ne fonctionnerait pas, que Régine ne manifesterait pas sa présence, mais je me trompais. La présence de son petit-fils l'avait peut-être attirée.

 

David. Danger.

 

     Encore les mêmes mots. Je les lus à David, qui semblait terriblement mal en point.

 

Quel danger court David ?

 

Myriam. Poison.

 

     Je lus la réponse à David. Il devint encore plus livide si c'était possible. Il se leva, tremblant, et fis les cent pas en passant une main sur son visage.

 

- Myriam est ta fiancée, n'est-ce pas ?

- Oui. Mais qu'est-ce que cela veut dire ?

- Ta grand-mère semble soupçonner ta fiancée de t'empoisonner, répondis-je.

 

     Je compris plusieurs choses à ce moment-là. D'abord qu'il avait eu besoin de m'entendre dire ce qu'il avait parfaitement compris tout seul. Deuxièmement, il croyait en cette accusation. Etrange de la part d'un homme qui ne croyait pas aux médiums ni certainement aux esprits. Enfin, je pus identifier ce que j'avais décelé dans sa voix au téléphone. De la peur.

 

- Tu t'en doutais déjà, c'est ça ? lui demandai-je.

 

     David prit une grande inspiration, et se rassit. Il me raconta alors une histoire qui me fit froid dans le dos. Il me parla de sa fiancée, si belle, si gentille. Il en était tombé fou amoureux, et l'avait demandée en mariage quelques mois après leur rencontre. Et puis il avait commencé à descendre de son nuage, pour se rendre compte qu'elle n'était pas ce qu'elle prétendait. Il comprit qu'elle ne s'intéressait qu'à l'argent. David gagnait bien sa vie, et elle le savait. Ils avaient eu un accident de voiture deux mois plus tôt. Ils s'en étaient sortis avec juste quelques égratignures, mais Myriam avait semblé traumatisé à l'idée de se retrouvais seule un jour. Elle l'avait bien manipulé, il s'en rendait compte à présent. Le jeune homme avait contracté une assurance vie des années plus tôt, au nom de ses parents s'il lui arrivait malheur. Depuis il l'avait mise au nom de sa fiancée. Et puis il était tombé malade.

 

- Elle ne voulait pas que j'aille voir mon médecin. Elle est infirmière, et m'a dit que ce n'était qu'une grippe, qu'elle prendrait soin de moi. J'ai fini par être si fatigué, que je n'ai plus insisté. Ma soeur a fini par apprendre que j'étais malade, et elle est venue aussitôt. Je ne me sentais plus en sécurité dans ma propre maison, alors je lui ai demandé de rester.

- Et depuis qu'elle est là, tu te sens mieux, conclus-je.

- Oui, avoua David.

- Il faut aller voir la police, décrétai-je.

- Je n'ai aucune preuve, juste des soupçons.

- Alors va voir ton médecin ! Exige qu'il te prescrive une prise de sang !

- Nous sommes dimanche, son cabinet est fermé.

- As-tu son numéro personnel ?

- Oui.

- Appelle-le tout de suite !

 

     J'éprouvais un véritable sentiment d'urgence, comme s'il ne fallait pas perdre de temps. Je ne voulais pas que David réfléchisse trop, sinon il pourrait faire machine arrière et penser que tout était dans sa tête. Or, j'étais persuadée que Myriam l'empoisonnait.

     Il finit par céder, et appela son médecin. Ce dernier ne le prit ni pour un fou, ni pour un affabulateur. Il vint chez moi pour examiner David, puis le fit hospitaliser aussitôt. David était soulagé, et moi aussi. Les résultat des analyses de sang et autres examens confirmèrent l'horrible soupçon. Myriam l'empoisonnait à l'arsenic, comme dans les vieux romans policiers.

     David l'avait échappé belle, mais il fallut une longue et fastidieuse enquête de police avant de pouvoir inculper Myriam pour tentative de meurtre. La police y parvint néanmoins. Tout cela aurait pu très mal se terminer, mais grâce à Régine, son petit-fils était en vie.

Anne C.

REGINE ET MOI

 

 

Régine était revenue...Elle s’était à nouveau immiscée dans mes songes. Je l’avais aperçue, à l’orée d’une forêt bleue. Je n’avais pu l’approcher. Elle s’était enfuie lorsque j’avais crié son nom. Comment aurais-je pu prévoir un tel privilège et une si belle destinée ?

 

Le réveil, difficile, comme à son habitude, me contraignait à la reprise d’un quotidien lourd à porter et si triste depuis ma naissance. J’étais sans identité. Ce jour-là, je fêtais un anniversaire de plus. Barcley, c’est ainsi que l’on m’appelait. J’étais né de père et de mère inconnus. J’occupais une enfance qui n’était pas la mienne, bercée de couleurs ternes et de souvenirs insignifiants. J’avais la sensation d’être un automate qui accomplissait chaque jour les mêmes gestes, le même destin. J’égrenais les heures de ma vie avec des frères et sœurs qui n’étaient pas les miens mais que j’avais appris à aimer, quelquefois en serrant les poings, quelquefois dans la solidarité. L’orphelinat était ma maison et je gardais l’étrange sensation d’un nuage au-dessus de ma tête que j’eus volontiers nommé malheur ou même tristesse. Mais, quand venait le soir et que sonnait pour nous l’heure du coucher, je me blottissais dans le fond de ce lit froid, j’attendais que la nuit prît place et je me réchauffais le cœur avec l’histoire d’un rêve qui n’appartenait qu’à moi, me laissant un goût de douceur, d’amour et de vie. A tâtons, je saisissais la lampe torche cachée sous mon oreiller. Presque instantanément, mon autre main s’enfouissait dans la housse du matelas de laine et j’attrapais mon livre avec une infinie délicatesse ; cet objet du délit que je prenais garde de ne pas le lâcher au sol et que je chérissais depuis la nuit des temps. Je lisais et relisais toujours le même conte qui me rassurait, apaisait mes frayeurs et mes blessures les plus profondes. Mes yeux clignaient, les mots se confondaient, les lignes tournoyaient et je sentais la fatigue envahir mon esprit. J’aimais particulièrement ce moment de bien-être presque rassurant où je quittais enfin un quotidien qui me brisait, tel un miroir, en mille morceaux. Alors, apparaissait maman. Je l’imaginais toujours belle, aimante, un sourire radieux au bord des lèvres. Elle me prenait la main et, ensemble, nous arpentions des chemins familiers baignés d’une lumière bienfaisante. Un panier à la main, nous faisions souvent halte pour bavarder,  ramasser quelques fleurs ça et là et éclater de rire dans la chaleur d’une belle journée provençale. Papa surgissait d’un buisson pour tenter de nous impressionner en poussant des cris semblant imiter une bête sauvage et nous riions volontiers de ce tendre ridicule. Je m’endormais en imaginant que le bonheur pût être ainsi…

 

Depuis 3 ans, Régine n’apparaissait plus dans mes songes et, au soir de mes 18 ans, cette chère amie avait ressurgi, cachée derrière un arbre enchanté. Dans mes rêves enfantins, elle survenait toujours mystérieusement. Je ne sais pour quelle raison son prénom s’était imposé à moi, tel une évidence et j’étais incapable d’y trouver une explication rationnelle. Elle ne cessait de combattre le mal à mes côtés sans que je ne parvienne jamais à l’approcher, à la toucher ou même sentir sa présence. Elle était dotée de pouvoirs surnaturels qui lui donnaient l’allure d’une déesse. Elle me protégeait des dragons cracheurs de feu, des maléfices du grand magicien noir et autres personnages que mon cerveau pouvait être capable d’imaginer.  

Au fil des années, mes rêves s’estompaient mais, bizarrement, Régine visitait tous les soirs mes pensées. A la nuit tombée, elle prenait vie et semblait vouloir révéler des secrets. Elle se trouvait tout à proximité, je tentais de lire sur ses lèvres les mots qu’elle prononçait en silence et presque toujours, la sonnerie du réveil retentissait cruellement, me laissant le goût d’une profonde déception…

 

Par une belle journée d’été, je décidai de quitter l’orphelinat pour tenter l’aventure de l’indépendance, à la recherche d’une liberté tel l’adulte en quête d’une vie meilleure.  Il ne se passait pas une nuit sans que Régine ne s’introduise dans mes visions, dans mes rêves les plus fous. Je ne parvenais jamais à percer le mystère de son identité. Les années s’écoulaient lentement.

Malgré tout, j’avais réussi ma vie. Contre toute attente, je m’étais battu pour une meilleure destinée que celle vécue jusqu’alors. L’amour d’une femme m’avait tatoué le cœur et, en quelques années, je côtoyais de près les rivages de la paternité me laissant le goût et la découverte de ce bonheur rêvé tant de fois…

 

Un matin, je reçus l’appel d’un de mes frères d’adoption. Il m’apprenait que l’orphelinat fermait ses portes et qu’il était possible de récupérer quelques effets personnels. Je restai figé, paralysé de cette triste nouvelle et presque aussitôt, ma mémoire se mit en marche vers l’âme d’enfant que j’avais quittée un jour ; vers ce livre que j’avais abandonné dans un vieux lit et qui chaque nuit me transportait dans des mondes fantastiques auprès de parents inventés. Je ressentis le désir profond de caresser à nouveau les pages jaunies, ternies par le temps. Je désirai soudain partager ce souvenir de lecture avec mes propres enfants, peut-être par amour, peut-être pour leur crier l’immense mystère de mes racines gravées dans les murs d’un orphelinat qui allait disparaître à jamais.

 

Je savais que ma tendre épouse se trouverait à mes côtés dans cette épreuve difficile, cette douloureuse traversée du passé. Lorsque nous eûmes pénétré dans la vieille bâtisse, je sentis le sol se dérober sous mes pieds mais je parvins à dominer ce mal-être qui n’en finissait plus de m’envahir. Je fermai les yeux. Les pièces avait été vidées de leurs meubles et je revoyais ici la grande table de chêne, longue à n’en plus finir, les nombreux repas partagés dans le silence lors de soirées de punition, la discipline et le respect de ces personnes qui ne s’appelaient ni papa, ni maman. Les souvenirs submergeaient ma mémoire et je dus m’asseoir pour récupérer toutes mes facultés. Mon épouse me rassurait d’un sourire bienfaisant. De façon presque imperceptible, je sentis une main se poser sur mon épaule et en relevant la tête, constatai une présence féminine que je ne parvenais pas à reconnaître et qui me semblait pourtant si familière… 

L’inconnue s’agenouilla pour venir poser tendrement son regard dans le mien. Elle souriait et les larmes envahissaient son visage. Elle paraissait avoir mon âge et cette situation provoquait en moi un malaise grandissant. Soudainement, et à mon insu, elle se blottit aux creux de mon épaule. A présent, elle sanglotait à chaudes larmes et murmurait des mots que je ne parvenais pas à comprendre.

 

Qui était-elle ? Elle expliquait que les recherches avaient été longues, douloureusement supportable et qu’elle ne me quitterait plus jamais. Je demeurai choqué de ses dernières paroles et me figeai dans un silence interrogateur. Je balayai la pièce du regard comme pour chercher à fuir une mystérieuse situation. Solennellement, elle déposa dans mes mains deux vieux documents fragilisés par le temps et presque illisibles. Il étaient tous deux datés au jour de ma naissance. L’un mentionnait la venue au monde d’un petit garçon nommé Barcley, l’autre, de sa sœur jumelle nommée Régine…

Sylvie S.

Avance, avance tout droit au rythme de Ben Harper dans tes oreilles, voilà, c’est bien, ne la regarde surtout pas. Tu vas bien…enfin, tu n’as aucun souci à te faire, tu es un champion. Il te suffit de la croiser puis de la dépasser rapidement, tout comme un parisien lambda tentant de se prouver l’importance de sa vie par sa vitesse d’action. Le trottoir est immense, tu as largement la place de l’éviter. Elle a l’air calme, résignée ce soir. Concentre-toi sur ton allure, concentre-toi sur ton trajet. Seulement vingt toutes petites minutes avant de retrouver Magdalena et de ne plus y penser.

Magdalena, ta femme, ton bonheur depuis dix ans. La personne avec qui tu aimerais tout partager mais que tu dois paradoxalement protéger. Elle t’a accompagné dans les pires moments quand d’autres ce seraient tiré et dans les meilleurs aussi. Une âme parfaite qui n’abandonne jamais, qui voit au-delà des apparences et qui transcende la réalité.  

Voilà pauvre idiot ! Tu l’as frôlée alors que tu avais tant de place et tu l’as même regardée, maintenant la voilà qui arrive !

Tu connais trop bien son nom, à cette fouine là-bas qui te poursuit rue du Faubourg Saint Honoré presque en courant avec cet air de chien battu. Régine l’androgyne qui cherche à s’engouffrer à tes côtés dans le métro désert de la ligne 12 pour que tu sois obligé d’en découdre. Tu connais tout de cette petite parisienne mal dans sa peau qui crie au suicide à qui voudra bien s’en foutre. Ah ça oui tu la connais. L’ombre de toi-même, la sangsue au cœur tendre, la pauvresse qui chasse dans la nuit. Régine, lâche-le, prend-le en pitié et barre-toi !

Mais non, alors que tu attends ton métro à Concorde pour rentrer chez toi, direction porte de la chapelle, elle s’assied tout près.

-          Comment as-tu pu me faire cela ? martèle-t-elle.

-          Je n’avais pas le choix, cela ne pouvait continuer, lui répètes-tu encore et encore.

Elle reste avachie, désespérée, sur le banc au bord du quai à radoter sa question pendant que tu montes dans la rame. Dix minutes à l’écouter ressasser. Un truc de dingue.

Elle a commencé son cirque un soir, il y a déjà deux ans et demi de cela et depuis elle n’a jamais baissé le rideau.

Bientôt tu ne pourras plus garder ce lourd secret. Personne ne sait rien de cet harcèlement, que tu en es couvert d’ecchymoses au cerveau, perclus de crises d’angoisse et prisonnier de ces cauchemars éveillés.  Pourtant, tu n’as pas le droit de haïr la personne que tu as toi-même mortellement blessée. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle tu as réussi à endurer cette horreur seul jusqu’à maintenant et aussi surement car on te prendrait pour un barjo qui a de l’ingratitude à revendre si tu te confiais. Elle a été une partie de toi-même tellement longtemps que tu n’arrives pas à t’en débarrasser.

Enfer sur terre. Parfois elle reste des jours dans la pénombre, parfois elle apparaît à toute heure.

Ce n’est pas qu’elle soit mauvaise au fond mais son omniprésence est étouffante. Vous entreteniez une relation plus ou moins équilibrée jusqu’au jour fatidique où tu ne l’as plus supportée et que tu as demandé la séparation. Vous viviez comme deux jumeaux, puis un matin tu as exécré cela, exécré cette impossibilité d’exprimer réellement ta propre personnalité, ton propre caractère. Tu ne pouvais discerner ce qui faisait de toi ce que tu es, ce que tu aimes. Pourtant ton entourage admirait ta capacité à vivre dans ces conditions. Il y a trois ans de cela, un choix a dû être effectué.

Depuis ce soir du 18 septembre 2014, partout où tu vas, partout où tu regardes, elle est dans le paysage à un moment ou à un autre. Le soir où tout a commencé, ton shift à peine terminé en tant que barman de nuit au Sofitel Paris Le Faubourg, une femme avec une cigarette à la main et une bouteille de Dom Pérignon dans l’autre est entrée en hurlant à tue-tête dans le bar.

En la reconnaissant, tu en es resté pétrifié, ton shaker encore levé au-dessus de ta tête. J’ai cru que sous le coup de l’émotion, tu allais défaillir. C’était Régine, la disparue, le maquillage coulait de ses yeux à son menton, formant des sillons cendrés dont certains venaient mourir à ses lèvres. Elle criait du plus profond de son être en te fusillant du regard : JE SUIS IMPORTANTE ! J’EXISTE ! Puis elle s’était effondrée à genoux, apparemment aussi exténuée que toi en hurlant toujours plus fort encore : I MATTER ! Heureusement, le bar était désert ce soir-là, elle préfère te provoquer en duel. Elle a hurlé encore plusieurs secondes avant que tout ne s’obscurcisse et que tu ne te réveilles à l’hôpital, contusionné.

 Elle exige que tu t’attardes, que tu la considère mais tu as déjà tout essayé et rien ne peut l’apaiser. Elle ne veut voir personne d’autre et personne d’autre ne la voit. Tu l’as enlacée tendrement sur les Champs-Elysées, soignée à la Concorde, tu as séché ses larmes sur la place de l’étoile, en vain. Elle a continué à s’égratigner rue des marronniers, à pleurer sur un banc du jardin des plantes et à tenter de mettre fin à ses jours rue pasteur. C’est compliqué de lui en vouloir tout le temps à Régine et de la défendre aussi, vous êtes si seuls au final. Fou, tu es fou de la considérer quand personne ne prête attention à ses simagrées, fou de lui répondre quand personne d’autre n’entend.

 Il est vrai que tu as tout de même mis fin à son existence il y a trois années déjà. Toutes les personnes importantes dans ta vie ont compris, même elle je n’en doute pas. Alors pourquoi ne s’envole-t-elle pas une bonne fois pour toute ? Elle veut exister mais ne le peux pas, vous devriez en avoir terminé avec cette farce. Qu’adviendra-t-il si un jour tu ne supportes plus ses apparitions ? Que par excès de conscience tu décides de t’abrutir de pilules roses pour ne plus voir sa réalité dans ton monde fantastique ?

Tout le monde te reconnait en tant qu’homme désormais, tu es Gérald aux yeux de ta femme Magda, tu es Gérald pour tes parents, pour tes amis. Pourquoi ne l’es-tu pas vraiment à tes propres yeux ? Pourquoi son corps et ce que tu étais continuent-ils à te hanter avec tant de violence? Tu devrais te sentir enfin toi, enfin complet. Tout le monde semble t’apprécier enfin pour ce que tu es : un homme. Tu es une personne dont la pièce d’identité indique pour genre : sexe masculin. Tu en as même pleuré sous le coup de l’émotion. Même ton psy affirme que tu  es un garçon depuis ton plus jeune âge ! Quand tu t’es vu nu en tant qu’homme, quand tu as honoré ta femme pour la première fois, tu te souviens de ce que tu as ressenti ? Pour la première fois de ta vie ce sentiment de bien-être, de réalité ! Vingt ans de thérapie pour enfin prouver à tous que la nature farceuse s’était foutrement trompée en mettant une âme d’homme dans un corps de fille.

Il faut que tu t’acceptes, que tu cesses de culpabiliser et que tu pardonnes à la vie.

 

Il faut que je m’accepte, que je cesse de culpabiliser et que je pardonne à la vie.

Angélique G.