12e sujet : quelques textes d'auteurs

Chaque soir, à 23 heures précises, votre voisin(e) tape trois coups dans le mur, puis se met à chantonner et enfin quitte son appartement. Il(elle) s’absente une demi-heure, revient, tape à nouveau trois coups dans le mur, puis plus rien…

Quel est cet étrange rituel ? Qui est-il(elle) vraiment ? Quel est son secret ?

Vous avez très peur. Après tout, vous l’avez croisé(e) une fois ou deux, mais c’est tout… Vous ne supportez plus son manège, il faut que vous sachiez… 

Je m’affaiblis, cela suffit !                                                                                                                                 15 ans que j’habite à Calais, 5 rue des trottignolles et que tout se passe bien mais ce nouveau voisin est totalement insupportable ! Je suis à la retraite certes, mais j’ai besoin de sommeil comme tout le monde ! Un mois que cet énergumène est arrivé au 5 bis ; un mois que chaque soir, c’est le même topo. Il fracasse à coups de poings le mur qui donne sur ma chambre, il va me tuer celui-là. Nos appartements sont mitoyens et nos murs ne sont pas insonorisés. Tirée en plein sommeil chaque nuit par trois énormes coups de massues au-dessus de ma tête, voilà mon lot quotidien. Je ne dors plus la nuit et je suis assaillie tous les matins de démarcheurs, toujours les deux mêmes péquenots d’ailleurs. Il y a 15 ans, nous étions tout de même plus tranquilles. Mais au moins les démarcheurs, toquent, font la moue et s’en vont en silence. Puis c’est de jour, c’est plus tolérable que d’être dérangée la nuit tout de même. Une rue tranquille pourtant que la nôtre !

Oh Lucien, je n’en peux plus ! Par-dessus le marché, quand je sonne chez cette andouille de voisin la journée : jamais de réponses ! J’ai peur de cet homme, il a les traits sombres, les joues creusées, il ne tourne pas rond, je le sens. Nous autres retraités, on ne loupe rien de notre environnement et celui-là je peux te dire qu’il ne travaille pas, sa voiture est perpétuellement stationnée. Alors pourquoi ne me répond-il jamais ? C’est d’autant plus inquiétant qu’il ne fait strictement aucun bruit le jour. Il est chez lui, ça j’en suis certaine, mais ne bouge pas. Les précédents voisins, je pouvais les entendre murmurer dans leur salle de bains et même tirer la chasse d’eau. Alors que fait-il tout le jour durant sans télévision allumée, sans parler ? Pourquoi ne reçoit-il jamais aucune visite, ni aucun coup de fil ? Est-ce un démon ne pouvant sortir que la nuit pour aller chasser ? Est-ce que je déraille Lucien ? Tu dois me prendre pour une folle mais cet homme, notre voisin, je pense que ce n’en est pas un.

J’en suis réduite à rester éveillée chaque jour jusqu’à minuit, ce n’est pas une heure pour une femme âgée, mais je ne suis pas tranquille. Je reste devant la télévision que je ne regarde même pas car je ne peux pas me concentrer sur autre chose, je reste en alerte, dans l’attente angoissante des fameux coups au mur. Ce soir, c’est décidé, je l’affronte pour le sommer d’arrêter son cirque immédiatement et je ne partirai pas de chez lui sans une explication. Quel saint d’esprit, à 23 heures chaque nuit, fracasse le mur en chantonnant une mélopée affreuse composée de gargarismes et de cris sordides ? Ce fou module d’une voix d’outre-tombe et termine sa complainte dans un râle à vous glacer le sang. J’ai 89 ans ; j’ai connu tellement de malheurs dans ma vie que ce détraqué ne me privera pas de mon repos de retraitée.

Que peut-il bien faire bon sang ? Cela m’angoisse car après avoir tambouriné trois énormes coups dans notre pauvre mur commun, il se sauve en courant à toute allure, claquant la porte à toute volée pour revenir 30 minutes plus tard défoncer de nouveau trois fois ce pauvre mur porteur. Puis ensuite, plus rien jusqu’au lendemain soir. Insupportable manège, grotesque vision mais fascinant personnage. Nous les retraités, il ne nous reste que notre imagination et notre curiosité mais là, je suis un peu trop servie.

Notre voisine quitte à regret son fauteuil, sort du salon et de son appartement pour se rendre sur le palier juste à côté, celui de son voisin, à droite du sien.

Il est 23 h 29, ce soir il ne m’échappera pas, j’ai connu la deuxième guerre mondiale, rien de pire ne peut m’arriver ce soir.                                                                                                                                             Le voilà qui accoure à toute allure en direction de sa porte d’entrée où moi Janine, je l’attends la canne levée prête à le frapper s’il me force le passage.

— Je m’affaiblis, cela suffit, monsieur ! J’exige de comprendre ce qui se passe depuis votre arrivée dans notre rue habituellement si calme le soir.

— Qui que vous soyez, laissez-moi entrer, c’est une question de vie ou de mort, je dois passer !

— Je suis votre voisine et je n’en puis plus de votre cirque, puisque vous voulez tant rentrer chez vous, je viens également et je ne partirai pas sans comprendre.

— Non, vous ne pouvez pas entrer, ils sont peut-être là ! Je vous en supplie, attendez-moi ici deux secondes, je reviens vous chercher de suite.

Janine pivote, baisse sa canne et entre dans l’appartement de son voisin sans lui laisser le choix, puis s’installe à la table du salon et dit :

— Vous voyez, il n’y a personne. Alors maintenant, soit vous m’expliquez ce que vous faîtes chaque nuit, soit j’appelle la police pour tapage nocturne. J’ai plus de trois quart de siècle, je ne me laisserai pas pourrir la vie à cause d’une personne déséquilibrée.

L’homme livide, se précipite vers le fameux mur, frappe trois fois puis s’assied en face de sa voisine et se met à pleurer.

— Vous ne comprendriez pas, vous me prendriez pour un fou, disons que je suis allé au village voir une certaine madame Ginger pour un problème personnel, elle m’a recommandé de faire quelque chose pour y remédier, mais cela semble être de l’argent mal dépensé, cela ne marche pas et m’apporte des ennuis supplémentaires.

— Madame Ginger est une magnétiseuse qui m’a beaucoup aidé, elle est mon amie, peut-être n’avez-vous pas bien écouté ses recommandations, vous devriez retourner la voir.

— C’est que… je n’y suis pas allé pour simplement soigner mes rhumatismes ou mes verrues voyez-vous. Je m’y suis rendu pour obtenir une aide spirituelle.

L’homme s’affaiblit de minutes en minutes et pleure désormais à chaudes larmes.

— Cessez de pleurer voulez-vous, je ressens tellement de peine dans cet appartement, je ne veux aucunement alourdir le fardeau que vous semblez porter, cependant vous devez cesser de me réveiller en pleine nuit, je risque la crise cardiaque à mon grand âge !

L’homme se recompose petit à petit.

— Désirez-vous une tisane madame ? j’ai de la camomille et du sucre candy.

— Volontiers, Je vous prenais pour Satan mais le diable buvant de la camomille, quelle idée déconcertante !

L’homme se lève doucement pour préparer le thé, apporte le sucre à table ainsi que des petits biscuits à la cassonade.

— Nous portons tous notre part d’ombre, Janine.

— Comment connaissez-vous mon prénom ? Je ne l’ai pas mentionné.

— Les boites à lettres, à l’entrée, rien d’autre.

Janine n’osant plus parler, tente de recouvrer son sang-froid et attend son breuvage. Quelques minutes de silence s’écoulent, l’homme dépose délicatement la tisane devant Janine et la regarde franchement. Celle-ci, gênée par un regard si pénétrant se met naturellement à parler pour pallier sa gêne.

— Votre nom n’apparait pas sur votre boîte à lettres monsieur.

— Je viens à peine d’arriver, je n’ai pas eu le temps de le mettre. Janine, vous me semblez saisie d’effroi, posez vos questions, je préfère passer pour un fou que finir en prison. J’ai l’intime conviction que si je ne vous dis rien, vous appellerez la police en rentrant chez vous et peut-être que si je parle, vous appellerez l’asile. Il est envisageable également que vous puissiez ressentir de la pitié à mon égard et que vous ne m’adressiez plus jamais la parole. Maintenant, finissons-en, posez vos questions !

— Pourquoi ne sortez-vous jamais le jour ?

— Est-ce cela votre première question ?! Soit. Je dors le jour, je me morfonds la nuit.

— Pourquoi frappez-vous trois fois au mur chaque nuit à 23 h et à 23 h 30 ?

— Madame Ginger me l’a recommandé pour m’aider.

— Pour vous aider à faire quoi bon sang ?

— Pour m’aider à revoir des proches.

Janine saisit sa canne, se lève lentement et se dirige vers la porte d’entrée.

Ne partez pas Janine, je ne comprends pas, je ne fais que répondre à vos interrogations.

— Vous répondez de manière lacunaire, à mon âge, on sait quand une personne nous berne et vous me bernez monsieur, vous me bernez alors que je cherche à nous aider tous deux, vous aider vous à soigner votre âme tourmentée et m’aider moi à enfin dormir sur mes deux oreilles.

— Très bien ! vous l’aurez voulu : je toque trois fois au mur, sors en courant et reviens 30 minutes plus tard car selon Madame Ginger, cela me permettra de revoir ma femme et mon fils.

— Vous ne savez pas où ils se trouvent ?

— Je ne suis pas Satan comme vous le pensiez, mais je ne suis pas Dieu non plus, je ne peux aller les chercher ni en enfer ni au paradis, ils sont morts tous deux, il y a deux mois.

Janine reste muette et observe l’homme qui semble plus anéanti et malheureux encore qu’à 23 h 29.

— Je suis navrée pour votre famille, le jour où mon mari Lucien est parti, ma vie n’a plus eu aucun sens. Il a toujours tout représenté pour moi.

— Mon bon sens me dit que ce rituel ne marchera pas, mais du fond de ma dépression, cela m’aide d’avoir une lueur d’espoir et chaque nuit, j’imagine que je vais les voir pour qu’ils me disent enfin ce qu’il s’est passé. Savoir, me permettra d’aller de l’avant.

— Sont-ils décédés naturellement ?

— C’est ce que j’aimerais savoir, il s’agit d’un accident de voiture, aucun témoin, aucune explication logique, la route était droite et la visibilité bonne.

— Anne Ginger est une amie proche, elle m’a vraiment aidé pour Lucien, nous irons tous les deux la voir demain, avez-vous une photo récente de votre famille ? Cela peut vraiment aider Anne.

L’homme se lève avec entrain, cherche son portefeuille, le trouve et sort une photographie qu’il remet à Janine. Janine la regarde et un immense sourire apparaît sur son visage.

— Oh joie pour nous deux ! j’ai compris ce qu’il se passe ici ! Nous allons tous deux trouver le repos. Je vous avais dit que vous aviez peut-être mal compris Anne. Ce n’est pas à onze heures du soir qu’ils viennent à vous mais à onze heures du matin ! Comment se fait-il que vous ne vous en soyez pas aperçu alors que vous restez tous les jours chez vous ?

— Je prends énormément de cachets pour mon état mental, ils me font dormir maladivement. Nous pourrions subir un tsunami, que rien ni personne ne pourrait me réveiller. Comment pouvez-vous être certaine qu’ils viennent ?

— C’est simple, depuis un mois, cette femme et ce jeune homme, là, sur la photo, eh bien, ils viennent frapper chaque jour à onze heures du matin à nos deux portes d’entrée. Je les prenais pour des démarcheurs désespérés et n’ouvrais jamais. J’interprète mieux l’incompréhension et la déception que je pouvais lire sur leur visage. Entre, vous qui n’êtes pas en état de répondre et moi, à qui ils demandent de l’aide et qui refuse d’ouvrir, les pauvres doivent être totalement déconcertés !

— Pourquoi n’entrent-ils pas tout simplement chez moi ?

— Les morts n’entrent jamais chez quelqu’un sans y être officiellement invités par oral, maintenant je vous laisse, j’ai d’autres chats à fouetter. Demain matin à onze heures, vous aurez vos réponses et moi ma tranquillité enfin retrouvée.

Janine se lève, remercie l’homme pour la tisane à la camomille ainsi que pour le bavardage puis rentre rassurée dans son appartement. Lucien l’y attend patiemment, assis sur le canapé du salon en fumant un cigare, comme à chaque fois qu’elle sort.

Angélique G.

Drôle de voisine

 

     Tout commença quelques jours après que ma nouvelle voisine eut emménagée. Il était environ 23 h, je me trouvais dans le salon devant une toile vierge, attendant d’être frappée par l’inspiration. J’entendis alors trois coups frappés contre un mur de l’appartement d’à côté. Sur le moment, je n’y prêtai pas grande attention. Dans l’immeuble, les murs étaient aussi épais que des feuilles, et l’on entendait généralement tout ce qui se passait à côté. Je songeai vaguement qu’elle devait accrocher des tableaux ou des étagères. Rien de plus normal pour quelqu’un qui venait juste d’emménager. Encore que l’heure ne se prêtait pas vraiment à ce genre d’activités.

     Seulement aucun autre coup ne suivit, et j’entendis ma voisine se mettre à chantonner, puis la porte claquer, suivit de bruits de pas dans le couloir. J’enregistrai tout cela sans même m’en rendre compte. Une demi-heure plus tard, alors que la muse m’avait enfin visitée et que j’esquissais les contours de mon prochain chef-d’œuvre, j’entendis ma voisine, reconnaissable au bruit de ses escarpins qui devaient résonner dans tout l’immeuble, monter l’escalier et rentrer chez elle. Trois nouveaux coups furent frappés contre l’un de ses murs. Et ce fut le silence complet.

     Je suspendis mon geste, me demandant ce qu’elle pouvait bien trafiquer. Elle ne frappait pas contre le mur commun, sinon le bruit aurait été plus fort. Je m’ébrouai comme un chien, et m’obligeai à me concentrer sur mon travail. Quelques traits de crayons plus tard, je fus suffisamment satisfaite pour m’autoriser à aller me coucher. Le lendemain matin, l’étrange incident était déjà oublié.

     Seulement, ce petit manège recommença tous les soirs à la même heure. Trois petits coups contre un mur. Elle chantonnait. Et elle s’en allait, pour ne revenir qu’une demi-heure après. Encore trois coups. Et plus rien. A la fin de la semaine, je n’en pouvais plus. Je me surprenais à attendre dans mon lit, l’oreille aux aguets, qu’elle recommence encore son cirque. Et la journée, j’avais énormément de mal à me concentrer sur ma toile. Mon esprit en revenait toujours à mon étrange voisine et à son bien plus étrange encore rituel nocturne. Il fallait que j’en connaisse la raison, sinon j’allais finir par perdre la boule.

     Tout un tas de questions se bousculaient inlassablement dans mon esprit, de même que des théories plus ou moins ridicules. Ma première théorie avait été que ma nouvelle voisine souffrait peut-être de TOC. Je n’étais pas très informée sur le sujet, mais il m’avait semblé après réflexion, qu’elle devrait alors réitérer son rituel à chaque fois qu’elle s’apprêtait à sortir. Or, elle sortait la journée. Elle partait le matin, revenait pour déjeuner, puis repartait, pour rentrer le soir après 18 h. Et là, rien d’anormal. Je ne l’espionnais pas, attention, mais l’isolation des sons était inexistante.

     Une nuit, j’imaginai dans un demi-sommeil, que Natacha, j’avais enfin appris son nom, avait emménagée avec un esprit frappeur. N’importe quoi. Et pourtant, je devais bien m’avouer que je commençais à avoir peur. Je ne l’avais croisée qu’une ou deux fois, et nous avions bavardé brièvement quelques minutes. Nous nous étions alors présentées mutuellement. Pas vilaine à regarder, et plutôt sympathique. Et pourtant, j’avais peur.

     La curiosité et la peur se mélangèrent, et m’obligèrent le lundi soir, à guetter derrière mon judas, le départ de ma voisine. Je ne savais pas trop ce que j’espérais voir, mais il fallait commencer quelque part. A l’heure habituelle, trois coups résonnèrent contre le mur, puis Natacha chantonna un air qui ne me disait toujours rien, et enfin elle sortit. Mon appartement était le premier du troisième étage, faisant face à l’escalier, de sorte que je l’avais en plein dans mon champ de vision. Et comme il n’y avait pas d’ascenseur, elle était obligée de passer devant chez moi.

     J’attendis plusieurs minutes, puis, je me décidai à sortir dans le couloir. J’essayai d’ouvrir la porte de son appartement, mais la porte était verrouillée. Le contraire m’aurait grandement étonnée. Il me sembla entendre un bruit à l’intérieur, mais c’était si faible que je cru avoir rêvé. Je rentrai chez moi avec le sentiment d’être parfaitement ridicule. Une question s’imposa alors à moi. Où allait-elle chaque soir ? Pas très loin, étant donné qu’elle ne s’absentait que trente minutes. Sa destination pourrait peut-être m’éclairer quant au reste, encore que je ne voyais pas comment.

     Néanmoins, je me résolu à la suivre le lendemain soir, ainsi que les soirs suivants, pour voir si elle se rendait toujours au même endroit. C’était la seule chose que je pouvais faire.

     Le vendredi suivant, en rentrant chez moi, je pris la feuille de papier où j’avais noté les comptes rendus des cinq soirées de filature. J’y notai celui du jour, puis j’écrivis mes conclusions. Pour résumer, Natacha ne faisait rien de particulier. Elle avait passé trois soirées sur cinq dans un café en face de notre immeuble. Si au début, en la voyant regarder sa montre régulièrement, j’avais cru qu’elle attendait quelqu’un, je finis par comprendre qu’il n’en était rien. Elle attendait simplement que la demi-heure soit passée, pour rentrer chez elle. Les deux autres soirs, les seuls où il n’avait pas plu, elle les passa à se promener au hasard, sans trop s’éloigner de chez elle.

     Par chance, elle ne m’avait pas repérée. Je devais admettre que suivre quelqu’un n’était pas aussi aisé qu’il y paraissait. Néanmoins, alors que je rentrais chez moi le vendredi soir, pas très loin derrière elle, j’eus le sentiment d’avoir bêtement perdu mon temps. Je n’étais pas plus avancée qu’auparavant, et ma toile n’avait pas avancé non plus ces derniers jours.

     Seulement, alors que je grimpais la dernière volée de marches avant d’atteindre le palier, j’entendis ma voisine qui venait d’entrer chez elle, taper ces trois coups. Cela n’avait rien d’anormal, mais ce qui suivit me figea devant ma porte. Trois autres coups furent tapés contre le mur. Même si c’était difficile à identifier, j’étais certaine qu’ils provenaient de l’appartement à gauche de celui de Natacha, comme une réponse aux coups de la jeune femme.

     J’entrai chez moi, l’esprit en ébullition, et notai tout ce qui venait de se produire. Etait-ce la première fois que le voisin lui répondait ? Ou bien cela se passait-il chaque soir, sans que je ne l’entende ? Et si c’était le cas, qu’est-ce que cela pouvait bien signifier ? J’allai me jeter sur mon lit pour dormir, après avoir décidé que le lendemain soir, quand Natacha serait rentrée, je sortirais sur le palier pour écouter s’il y avait à nouveau une réponse.

     Je devais bien admettre que toute cette histoire commençait à me taper sur les nerfs, au point de ne presque plus pouvoir dormir la nuit. C’était devenu une véritable obsession, je m’en rendais bien compte, mais je n’en pouvais plus d’attendre dans l’angoisse chaque soir, que ses bruits, désormais familiers, se manifestent, sans en comprendre la cause.

     Le lendemain soir, à l’heure dite, je me retrouvai une nouvelle fois l’œil collé au judas, et les oreilles dressées. Tout se passa comme d’habitude. Trois coups contre le mur. Natacha qui chantonne. Natacha qui sort. Je la vis passer, mais décidai de rester là, à attendre son retour. Il me sembla entendre une porte s’ouvrir sur le palier, mais comme je ne vis personne passer, j’en conclus que je l’avais imaginé.

     Une demi-heure passa ainsi. Natacha revint chez elle et tapa trois coups. Ma porte était déjà ouverte, et je me glissai sur le palier, m’approchant de l’appartement de mon voisin. Ce dernier ne tarda pas à taper trois fois contre le mur à son tour. Et là, je fus prise d’une soudaine impulsion. Je me décidai à frapper à la porte de ma voisine, me fichant royalement d’être indiscrète, ou ridicule de me présenter en pyjama. Natacha ouvrit, l’air surprise. Je ne lui laissai même pas le temps d’en placer une.

— Je suis désolée de vous déranger à cette heure, mais j’ai besoin de savoir ce que vous fabriquez tous les soirs à taper contre le mur et à chanter. Ça dure depuis près de deux semaines, et je ne trouve aucune explication qui ne soit pas farfelue. Alors s’il-vous-plaît, au nom de ma santé mentale qui commence à décliner, expliquez-moi !

     Natacha en resta comme deux ronds de flan. Je craignis, à voir son expression, qu’elle n’appelle les flics ou un médecin pour me faire interner. Elle ouvrit enfin la bouche pour parler, quand le voisin sortit à son tour, intrigué.

— Qu’est-ce qui se passe ?

— Je crois qu’on a un peu effrayé notre voisine, répondit Natacha.

— Comment ça ?

— Je suis désolée, me dit-elle. Je ne savais pas que vous m’entendiez. Je connais Michel depuis longtemps, et tous les soirs, je m’absente un moment pour qu’il puisse utiliser mon ordinateur.

— Ma fiancée est en Australie, expliqua-t-il à son tour. Et j’ai des soucis avec Internet. J’ai changé de fournisseur pour la troisième fois, et j’attends d’avoir une connexion. Natacha me prête gentiment son ordinateur.

— A cette heure-ci ?

— En Australie il est 7 h du matin. Je parle à ma fiancée avant qu’elle ne parte au travail. C’est le créneau horaire le plus raisonnable que l’on ait trouvé.

— Je reconnais que je pourrais simplement toquer à la porte de Michel pour lui dire que la voix est libre, mais j’ai trouvé cette façon de faire plus drôle. C’était une blague entre nous. Je reconnais que cela a dû vous paraître étrange, dit-elle, contrite.

     Leur histoire était plus crédible que celles que je m’étais imaginée, je devais bien l’admettre. Ils me regardaient tous les deux d’un air inquiet, et je me sentis complètement idiote.

— Je commençais à croire que vous étiez des espions, dis-je d’une voix pathétique.

Natacha me sourit.

— J’imagine que ce devait être déroutant, avoua-t-elle.

— Je vous remercie pour l’explication, et je suis désolée pour le dérangement, fis-je avant de m’enfuir lâchement chez moi.

     Dès le lendemain, Natacha utilisa un moyen plus conventionnel pour avertir Michel qu’il pouvait aller chez elle. Je les évitais avec soin pendant des jours, encore morte de honte. Mais ma voisine n’en avait pas fini avec moi. Elle culpabilisait de m’avoir traumatisée. Aussi, m’invita-t-elle un soir chez elle pour faire la connaissance de Michel. Finalement, ils étaient tous les deux très sympathiques, et nous ne tardâmes pas à rire de cette histoire. Trois mois plus tard, la fiancée de Michel était de retour au pays, et il me la présenta aussitôt. Grâce à cette histoire de fous, je m’étais fait de nouveaux amis. La vie est parfois bien surprenante.

Anne C.

LE VIEIL HOMME

 

Nous étions en 1995. Elle se nommait Elsa. C’était une adolescente de 15 ans. Elle grandissait dans un quartier sélecte de Paris, un très bel immeuble datant du siècle précédent et rénové tout récemment. Elle n’avait jamais connu son père. Elle était choyée par les deux femmes les plus importantes de sa vie qu’étaient sa mère et sa grand-mère. Elsa n’avait pas eu la chance d’avoir des compagnons de jeu, des frères et sœurs avec qui partager d’inoubliables moments. Sa mère qualifiait son comportement d’étrange, d’absurde et de mystérieux. L’enfant ne parlait que très rarement, seulement lorsqu’il était nécessaire de le faire. Ainsi, elle fréquentait depuis son plus jeune âge, les salles d’attente des pédopsychiatres les plus réputés de Paris, sa mère étant persuadée qu’elle présentait quelque trouble psychologique grave et persistant. Pourtant, ce silence verbal lui convenait à merveille. Elle trouvait le monde tellement ennuyeux ! Sa grand-mère lui racontait souvent des souvenirs lointains venus d’Allemagne, la fuite vers la France et ce doute si présent sur la mort d’un grand-père héroïque. Elle se réfugiait dans la douceur d’un livre, l’émerveillement d’une musique ou même, la profondeur d’une peinture. Elle rêvait, elle fuyait, elle s’envolait vers la volupté des mots ; l’aventure était aux portes de sa chambre et elle trouvait enfin ce bonheur inouï caché derrière la couverture d’un nouveau livre acheté chez le libraire du coin. Pourtant, et presque à son insu, elle se réconcilia avec la vie un matin de décembre…

 

Elsa fut réveillée par un vacarme assourdissant provenant de sa rue pour s’engouffrer dans son immeuble et précisément sur son palier. Un va-et-vient incessant avait duré toute la journée pour se tarir à l’orée du soir. Elle questionna sa grand-mère et apprit qu’un nouveau propriétaire venait d’emménager. L’appartement voisin avait enfin trouvé acquéreur. Il s’agissait d’un monsieur d’allure insignifiante et presque pathétique. Attirée par la curiosité, Elsa tentait chaque jour de provoquer une rencontre hasardeuse avec cet inconnu mais rien n’y faisait. Le nouveau voisin ne quittait son appartement que très rarement et vivait dans le silence le plus profond. Cependant, elle avait remarqué et suspecté un comportement curieux. En effet, chaque soir, à 23 heures précises, elle percevait, au travers du mur de sa chambre, l’impulsion de trois coups, renouvelés quelques instants plus tard et entrecoupés d’une mélodie qui plongeait sa grand-mère dans un état d’intense tristesse. Elsa décida de n’y pas prêter attention en imaginant que cette mise en scène cesserait bien un jour. Plusieurs semaines, plusieurs mois s’écoulèrent et le vieil homme s’adonnait au même rituel lorsque 23 heures sonnaient. Que pouvait bien signifier cette habitude singulière à laquelle le vieux monsieur succombait chaque soir ? Plus les jours passaient et plus la curiosité rongeait Elsa. Chaque matin, elle se rendait au lycée à pieds. Elle arpentait les rues de son quartier, la tête dans les nuages. Elle chérissait particulièrement cette librairie dotée d’une très vieille devanture de bois rouge, presque hors du temps mais qui, lorsque l’on en franchissait le seuil, donnait l’impression de pénétrer dans une caverne de merveilles littéraires, tellement fascinantes que le temps lui-même suspendait sa course folle pour laisser flâner le lecteur au gré des mots. Il n’était pas rare qu’au sortir des cours, elle eut traîné ses guêtres dans la vieille librairie dont le propriétaire, tout aussi âgé que sa boutique, ressemblait à tous ses livres qui emplissaient les étagères empoussiérées. Elsa se précipitait alors à l’intérieur du magasin pour y choisir de nouveaux ouvrages, aidée et conseillée par ce vieil expert passionné. Le commerçant connaissait Elsa depuis si longtemps qu’ils avaient développé une évidente complicité pour la lecture. Le soir venu, son vieil ami, impatient, guettait la venue d’Elsa pour lui faire découvrir les dernières nouveautés littéraires. Elle déposait son sac au sol, attrapait une chaise à la hâte, et, le regard pétillant d’avidité, questionnait le libraire sur ses lectures à venir. Un jour, alors qu’ils se trouvaient en discussion enjouée et passionnée, la sonnerie de la porte retentit laissant entrer un client inconnu du quartier. Elsa se retourna discrètement et aperçut un monsieur qui devait être âgé d’une soixantaine d’années. Il portait une casquette de velours, de petites lunettes rondes et une moustache soignée. Il salua la jeune fille d’un léger signe de tête et arpenta les rayons, les mains dans les poches, le regard fixé vers les divers ouvrages proposés à la vente. Il ne sollicita pas les conseils du propriétaire des lieux, acheta quelques livres, régla ses achats et quitta la boutique aussi vite qu’il y était entré. Elsa et le libraire échangèrent un regard complice et interrogateur puis continuèrent leur discussion animée. Lorsqu’elle salua son ami, il faisait presque nuit et Elsa pressa le pas pour regagner son domicile au risque d’avoir à fournir des explications devant l’inquiétude de sa grand-mère. Heureusement pour elle, lorsqu’elle parvint sur le seuil de la porte, celle-ci était fermée à double tour. Et elle était la première rentrée. Elle prit rapidement une douche pour ensuite s’enfermer dans sa chambre et commencer une aventure nouvellement acquise.

Les jours qui suivirent, Elsa les vécut de la même façon, avec la même intensité et ce même désir de découverte d’écritures. Elle croisait de plus en plus souvent ce monsieur qui, comme elle, semblait passionné de lecture et se rendait régulièrement à la boutique de son ami libraire pour y choisir presque les mêmes ouvrages qu’elle. Au fil du temps, ils eurent l’occasion de bavarder ensemble de cette passion qu’ils avaient en commun et de façon presque évidente, ils devinrent tous trois, les meilleurs amis du monde. Ce rendez-vous de fin d’après-midi occupait une importance dans leur cœur et dans leur vie et ils attendaient ce moment avec une impatience grandissante tout au long de la journée. Trois générations étaient réunies par des mots similaires, des aventures lues et vécues différemment avec des valeurs et un passé intergénérationnel. Elsa se félicitait d’avoir fait cette rencontre inattendue. Elle osa un jour questionner le vieil homme qui avait fait irruption dans sa jeune vie et avec qui elle se trouvait des affinités presque improbables. Ensemble, ils retracèrent l’histoire de Paris, de ce si joli quartier dans lequel il venait d’emménager. Elle sourit alors lorsqu’il lui confia son adresse. Il était bel et bien son voisin de palier. Elsa se doutait de cette possibilité depuis de nombreuses semaines mais à présent, le vieil homme lui en apportait la certitude. Elle était ravie de savoir qu’une nouvelle amitié prenait naissance sur le pas même de sa porte. Il s’appelait Boris et comme Elsa, n’avait de cesse de lire. Depuis ce jour, Elsa quittait souvent sa chambre pour aller frapper à la porte de son cher voisin. Ils passaient des après-midi entiers à lire, sans échanger le moindre mot, comme un bonheur tel une évidence à être ensemble, côte à côte, dans la sérénité d’un moment exceptionnel et méditatoire. Mais, au fond du couloir de l’appartement du vieil homme, il subsistait un mystère qu’Elsa ne parvenait pas à démasquer. Boris conservait une pièce toujours fermée. Cette pièce, dont le mur le plus lointain correspondait à celui de l’appartement d’Elsa et d’où, précisément, tous les soirs, elle percevait ces six coups tapés, entre 23h et 23h30, entrecoupés de cette mélodie. Elsa éprouvait un immense respect pour son nouvel ami mais un jour, la curiosité l’emporta et l’adolescente entreprit de questionner Boris quant à ce rituel. L’homme se figea, ne répondit pas tout de suite et fixa soudainement Elsa d’un regard froid et vide. La jeune fille, prise de panique, salua son ami à la hâte et quitta le salon en s’excusant platement de s’être montrée aussi effrontée. Elle se jura de ne plus jamais importuner Boris à ce propos et ne rendit plus visite au vieil homme pendant quelques temps. Plusieurs jours passèrent sans qu’Elsa ne reçut la moindre nouvelle de son ami. Elle se rendait tous les jours, comme à son habitude, à la librairie mais le commerçant n’avait plus revu Boris. De toute évidence, ce dernier portait un lourd secret, mais quel pouvait-il bien être ?

 

Un matin de Décembre, alors qu’elle s’apprêtait à prendre son petit déjeuner, Elsa entendit frapper à sa porte. Les vacances scolaires débutaient et elle se trouvait ravie de pouvoir consacrer ses journées entières à son passe temps favori. Elle entrouvrit délicatement la porte et aperçut Boris, le regard souriant et empli d’amitié. Elle déverrouilla la chaîne de sécurité et rouvrit la porte en grand pour se jeter dans les bras du vieux monsieur. Il ne lui en voulait pas. Simplement, il avait été contraint de s’absenter quelques jours, raison pour laquelle Elsa n’avait plus de nouvelles. Elle l’invita à discuter autour d’un café matinal et bienfaisant. C’est alors que le vieil homme lui confia son secret, gardé jusque là, enfoui au plus profond de son âme. Il prit la main d’Elsa et conduisit la jeune fille jusqu’à son appartement. Pour la première fois depuis qu’elle connaissait Boris, la jeune fille éprouva une mauvaise appréhension. Quelles étaient ses intentions ? Boris ressentit cette peur dans la main tremblante de l’enfant. Il la rassura aussitôt en lui ouvrant la porte de cette pièce si secrète, tout au fond du couloir. Ce fut un émerveillement. En un éclair de temps, Elsa fut plongée dans un monde féérique. La salle était entièrement meublée d’automates, tous plus beaux les uns que les autres, sculptés de main d’homme dans des bois précieux. Elsa se retourna vers Boris, fier et enjoué. Il l’invita à pénétrer dans son atelier où tous les soirs, il travaillait d’arrache-pied pour remettre en état de marche toutes ces œuvres qu’il avaient fabriquées lui-même au cours de sa vie. Ensuite, Boris raconta son existence. Il était allemand et avait fui son pays avant la chute du mur de Berlin. Il avait lutté activement contre la STASI et longtemps, il avait été recherché par cette police secrète de l’Allemagne de l’Est. Il fut contraint d’abandonner sa femme et sa fille sous peine d’exécution. Elsa lui rappelait sa fille unique. A corps perdu et pour tenter de soulager une blessure irréversible, il s’était passionné pour la fabrication d’automates. Il avait parcouru le monde en amenant avec lui ce trésor inestimable. La STASI l’avait poursuivi au-delà des frontières et par un stratège machiavélique, était parvenue à lui dérober tous ses automates. Après la chute du mur de Berlin en 1990, Boris était retourné sur sa terre natale, à la recherche de sa famille perdue et de ses œuvres. Il était parvenu à récupérer la presque totalité des automates et avait retrouvé ces derniers gisant dans un hangar abandonné au milieu de tas d’autres œuvres entassées et volées par la STASI. Pour la première fois depuis fort longtemps, le vieil confiait son lourd passé à cette adolescente qu’il connaissait à peine. Elsa, en se dirigeant vers les statuettes animées, savourait ce moment avec une émotion toute particulière. Boris, tout près d’elle, expliquait à la jeune fille, l’origine de chacune de ses créations. Elle s’arrêta net devant ce coucou. A présent, elle comprenait d’où venait ce bruit perçu au travers du mur de sa chambre. Tous les soirs, cet oiseau de bois frappait donc les 6 coups de 23h en sifflotant un air cher à la grand-mère d’Elsa…

Boris recherchait activement un automate perdu, sculpté dans du noyer de France, représentant sa femme et sa fille devant la demeure familiale. Il évoquait ce récit douloureux, le regard fixé dans le vide et embué de larmes. Elsa évoluait rêveusement parmi les automates en contemplant chacun d’entre eux dans le détail lorsque son inconscient se figea sur le récit de Boris. D’un geste sec, elle lui attrapa la main pour l’entraîner au dehors. Boris résistait à cette folie incompréhensible. La jeune fille tirait si fort sur le bras de son vieil ami qu’il se vit contraint de la suivre dans cet élan qu’il ne comprenait pas plus qu’Elsa elle-même, d’ailleurs…

La jeune adulte conduisit brutalement Boris dans sa propre demeure. Il n’y avait personne. Sa grand-mère et sa mère étaient sorties pour un petit moment et Elsa profita de cet instant pour pénétrer dans la chambre de sa grand-mère. Elle grimpa sur la chaise du bureau qu’elle colla maladroitement contre l’armoire ancestrale. Soutenue par Boris qui maintenait la chaise pour ne pas qu’elle pivote dangereusement, Elsa tira à elle un emballage de carton, volumineux dans sa hauteur. Difficilement, elle le fit glisser pour mieux le ceinturer et passa le relais à Boris qui reçut le paquet et le déposa délicatement sur le lit. Ensemble, ils en retirèrent le contenu. C’était un automate sculpté dans du noyer de France…

 

Boris avait devant lui sa dernière œuvre perdue et qu’il recherchait désespérément depuis de nombreuses années. Ses larmes n’en finissaient plus de couler sur ses joues ridées et usées par cette solitude et l’espoir à jamais perdu de pouvoir un jour retrouver sa famille. A présent, il tentait de revenir à la raison. Il s’assit sur le bord de ce lit qu’il avait l’impression d’avoir toujours connu. C’est en se tournant vers Elsa qu’il aperçut une photo de famille prise sur une plage de France, 35 ans auparavant. Lentement, il se dirigea vers le cadre jauni, serra la photo tout contre son cœur et ce jour-là fut le plus beau de sa vie…

Sylvie S.

 

J’habite seule dans ce vieil appartement situé dans la banlieue lyonnaise. Je l’ai déniché par hasard en furetant dans les petites annonces immobilières. Il faut dire que je n’ai pas hésité longtemps avant de signer… il y avait urgence ! Fraîchement divorcée d’un homme violent et jaloux, je m’étais enfouie un soir pour échapper à ses coups. Imbibé d’alcool, mon ex s’était effondré sur le canapé et j’ai profité de son état comateux et de ses ronflements assourdissants pour échapper à son emprise maléfique.

Quand j’ai poussé la porte de cette agence immobilière, j’ai été accueillie par un homme charmant qui a compris tout de suite ma situation. Il n’avait rien à me proposer pour le moment, il en était navré… sauf peut-être…

— Oui, oui, je prends !  

Je ne lui ai même pas laissé finir sa phrase. Peu importe où c’était, je me fichais de savoir si l’endroit n’était pas très accueillant ou si les voisins étaient bruyants. Tout serait de toute façon toujours mieux que « là-bas ».

En fait, il n’y avait même pas de voisins. L’immeuble était inoccupé depuis un certain temps, car il était appelé à être démoli pour laisser place à un immense complexe commercial. Le quartier était en plein essor. Autrefois fréquentés pour ses cafés, ses restaurants, son cinéma, son théâtre, les lieux étaient aujourd’hui presque déserts. Tous les établissements avaient fermé les uns après les autres, urbanisation effrénée oblige !

J’y habitais maintenant depuis six mois et j’appréciais la sérénité retrouvée. Je ne vivais plus seule, Croquette partageait ma vie. Comme moi, c’était une estropiée de la vie. Il lui manquait un œil, il claudiquait en marchant, mais c’était le chat le plus affectueux que j’ai jamais connu. Je l’avais trouvé errant près des poubelles, famélique. Il s’était précipité sur les croquettes que je m’étais empressée d’aller acheter, aussi je décidais qu’il se prénommerait ainsi.

J’avais déniché également un travail de femme de ménage dans les bureaux d’une agence bancaire. Mon service commençait à 4 h du matin et se terminait à 8 h, il reprenait ensuite à 18 h jusque 22 h. Quand je rentrais le soir, j’étais épuisée. Il faut dire que depuis quelques mois, je ne dormais plus beaucoup. À ma grande surprise, j’avais un jour croisé quelqu’un dans les couloirs, et même s’il n’avait pas pris la peine de me saluer, ce devait être mon nouveau voisin. Or, il observait un bien curieux rituel : chaque soir, à 23 heures précises, il frappait trois coups dans le mur de ma chambre, puis se mettait à chantonner et enfin quittait son appartement. Il s’absentait une demi-heure, revenait, tapait à nouveau trois coups dans le mur, puis plus rien… Contrariée, j’avais ensuite beaucoup de mal à trouver le sommeil. Qui était-il ? Pourquoi agissait-il de la sorte ? Plus le temps passait, plus je m’angoissais. Il fallait que je sache… Je pense que c’est bien cet homme que j’ai croisé une ou deux fois depuis mon arrivée. Pourtant, c’est curieux, je n’étais toujours pas certaine qu’il habitait l’appartement, car il était curieusement vêtu : un costume de velours vert démodé, râpé aux coudes et aux genoux. Pour marcher, il s’aidait d’un drôle de bâton, mais il eût été impossible de lui donner un âge…

La curiosité l’emporta sur ma peur, je devais savoir ! Le soir même, je me postais l’oreille sur la porte, prête à l’ouvrir dès que j’entendrais du bruit. 23 heures, les trois coups sur le mur se firent entendre, suivis de quelques notes chantonnées et les premiers pas résonnèrent dans le couloir. Je surgis brutalement et ne trouvai rien d’autre à hurler que : « Bonjour ! Je suis votre voisine, vous… » Je parlais à un mur. J’étais seule sur le palier, pieds nus et en chemise de nuit. Il n’y avait strictement personne. Je sentis un léger souffle sur mes mollets, je me retournai brutalement, mais c’était Croquette qui m’avait rejointe et qui, maintenant, me regardait d’un air perplexe.

Mais que se passait-il ? Je n’étais pas folle, tout de même !

Le même manège continua pendant plusieurs jours. J’entendais les mêmes bruits, je sortais, mais rien… nada ! Ma santé mentale commençait sérieusement à m’inquiéter. Tant pis si je passais pour une folle, mais il fallait que j’en aie le cœur net, demain je retourne à l’agence et je raconte ce qu’il m’arrive !

« Ah, vous voilà, enfin ! Je savais que vous finiriez par venir me voir… Vous l’avez entendu, vous aussi ?

— Mais… qui ? Quoi ? Ah, oui… » Je commençais à comprendre. Il savait pour les bruits…

Il m’invita à m’asseoir et me raconta toute l’histoire.

Il y a une cinquantaine d’années, se dressait à l’endroit précis de l’immeuble que j’occupais, le théâtre de l’Eldorado que fréquentait le Tout-Lyon. La salle était splendide avec des loges, des sculptures et des dorures du XIXe siècle. Les sièges étaient en velours rouge. C’était un endroit très prisé des Lyonnais. Un dénommé Jean y était régisseur. Une fois la lumière éteinte, c’était lui qui frappait toute une série de coups rapprochés, puis trois coups distincts avec son brigadier. Il rejoignait ensuite la fosse où se trouvait l’orchestre et il lui arrivait de participer aux chœurs qui accompagnaient parfois certaines pièces de théâtre. Jean avait été embauché à l’âge de 16 ans et il remplit ce rôle jusqu’à la fermeture de l’établissement, ce qui lui avait brisé le cœur. Quelques mois plus tard, il avait été retrouvé mort, recroquevillé sur son lit couvert de vieilles affiches à la gloire de « son » théâtre ! Il fut enterré dans le cimetière de la ville, mais plusieurs personnes du quartier, dignes de confiance, affirmèrent l’avoir aperçu ensuite en train de rôder dans le quartier. Les mois s’écoulèrent, l’immeuble où j’habite fut construit et les appartements mis en location, mais les locataires ne restaient guère plus de deux ou trois mois et finissaient tous par partir en affirmant qu’il se passait des choses étranges…

Eh oui ! Jean était toujours là… Et tous les soirs, il frappait les trois coups !

Je rentrai chez moi, attendrie par ce fantôme qui n’arrivait pas à partir… Ce soir-là, je n’attendis pas 23 heures. Dès mon arrivée du travail, je m’installai sur le palier, assise dans un fauteuil que j’avais déplacé jusque-là. Les trois coups sur le mur se firent entendre, suivis de quelques notes chantonnées… Aussitôt, je me mis à applaudir chaleureusement. J’applaudis longtemps… Rien d’autre ne se produisit ce soir-là. Je rentrai me coucher et m’endormis cette fois rapidement. Quand j’ouvris la porte pour partir au travail le lendemain matin, je trouvai, posé sur le chambranle, un bâton en bois avec un morceau de perche de théâtre, décoré de velours rouge et de clous dorés. C’était son brigadier !

 

Je pris l’objet dans mes mains, lui déposai délicatement un baiser, et le rentrai chez moi. Je partis ensuite travailler le cœur léger et le sourire aux lèvres. Adieu, Jean, repose en paix. Dernier acte.

Tarmine