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Coucou les z'ami(e)s, bienvenue dans nos ateliers ! Ne soyez pas timides, ici tout est permis. Que vous soyez jeunes ou vieux, timides ou audacieux, grands ou petits, minces ou gros... la seule chose qu'on exigera de vous, c'est que vous parliez français (oui, c'est mieux quand même, tout le monde n'est pas polyglotte, moi la première !) Il faudra que vous ayez envie de vous lâcher sur des sujets multiples et variés, sérieux ou plus légers ! Peur que l'on vous reconnaisse ou que Tata Suzanne découvre qui se cache derrière ce texte assassin dénonçant le massacre des bigorneaux par un commando spécial, un soir d'été, pendant la pleine lune... Pas de souci, cachez-vous derrière un pseudo ! Vous faites des fautes ? Bon, d'accord, ça m'énerve, mais en même temps, on n'est pas là pour ça. Alors lâchez-vous ! Naturellement, je veillerai un peu au grain, attention ! Si vous m'adressez des textes qui tombent sous le coup des lois relatives à la diffamation, l'atteinte aux bonnes moeurs ou la contrefaçon, vous allez entendre parler du pays ! Je peux me fâcher aussi, sachez-le ! Et la censure passera par ici, sans autre forme de procès. Donc, bref, vous l'avez compris, on est ici pour s'amuser. Pas question de se prendre la tête. Alors, vous êtes prêt(e)s à vous lâcher ?

Proposition d'écriture en cours

Faire un portrait araucan !

Inventé par Vendredi dans Vendredi ou la vie sauvage, ce jeu consiste à faire deviner quelque chose en utilisant des métaphores.

Voici l’exemple que l’on peut découvrir dans le roman :

« C’est une mère qui te berce,

C’est un cuisinier qui sale ta soupe,

C’est une armée de soldats qui te retient prisonnier,

C’est une grosse bête qui se fâche, hurle et trépigne quand il fait du vent,

C’est une peau de serpent aux mille écailles qui miroitent au soleil.

Qu’est-ce que c’est ? »

Robinson a trouvé la réponse : « C’est l’Océan. »

À votre tour de créer un portrait araucan sur le même modèle. Vous terminerez en donnant la réponse, mais avant de le publier sur le blog, je le posterai anonymement sur mes différents réseaux sociaux sans la solution pour solliciter l’avis de lecteurs.

ATTENTION : il ne faut naturellement pas que vos comparaisons soient trop évidentes. Ne pas dire par exemple : « c’est blanc et cela tombe du ciel en hiver ! ». Autrement dit, les définitions explicatives sont interdites !

 

Bon courage !

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Proposition d'écriture numéro 22 : Ah si j'étais... Quelques textes d'auteurs

 « Ah, si j’étais… »

Imaginez ce que vous feriez, et quelle serait votre vie, si vous étiez un(e) autre (un autre métier, un autre sexe, un autre partenaire, un animal plutôt qu’un humain, un extraterrestre, riche, pauvre…) N’hésitez pas à endosser toutes sortes de costumes.

Aucune contrainte de style ou de longueur.

Je ferme les yeux et me voilà transportée dans un monde de mots sans maux. Une tasse de café posée en permanence sur un bureau désordonné, agrémenté de mille tonnes de feuilles noircies d’idées laissées à l’abandon mais sur lesquelles je fais la promesse de revenir, j’écris moultes vies, des destins plus ou moins heureux, des voyages fantastiques, perdue dans un chalet, les yeux rivés sur un clavier usé par la violence de mon imagination. Un silence bienfaisant envahit mon antre de méditation. Dehors, il fait froid mais la chaleur du foyer, la douceur d’un soir, bousculent mes idées. De petites lunettes qui n’ont de cesse de glisser le long d’un nez osseux, me forcent à relever la tête. J’avale une gorgée de noir et un court instant, je m’arrête, j’admire l’étendue de neige qui recouvre un bonheur intérieur puis je replonge éperdument dans mon roman. Ainsi, les heures défilent, mon corps sent cette fatigue pesante mais mon esprit reste en éveil et je regarde sans cesse ce soleil gelé.

Me voilà donc écrivain : je pense, j’écris, je corrige, j’efface, je fais sans cesse les mêmes gestes conditionnés par mes folles pensées. Rien n’est plus beau, plus intense que de façonner un personnage si proche de la réalité. Tout comme Pygmalion, je construis un destin, je lui donne vie. Je lui fabrique un corps, des yeux, une bouche, je l’imagine à ma manière en lui forgeant un caractère et tout cela grâce à des mots. Soudain, l’écran se déchire et je suis projetée dans un décor inventé de toutes parts et que mes yeux ne cessent de faire évoluer au gré de mes fantaisies. Un cliché se fige sur une vie, sur l’histoire d’une femme au destin tragique, frappée par la maladie mais que les forces divines viendront sauver. Et puis, au loin, dans la brume, une improbable rencontre, des regards qui se croisent, un homme qui va tenter l’impossible pour la faire renaître. Que vais-je décider ? Au fil des mots et du temps, les amoureux transis se donneront-ils rendez-vous dans un jardin secret ? La jalousie, un malentendu les sépareront-ils à jamais ? Ainsi, je peins des destinées, je vis et subis toutes ces belles inventions ; j’ai un droit de vie ou de mort sur ces existences virtuelles. Je peux décider de laisser triompher le meilleur et enivrer le lecteur d’une fin heureuse pour lui décrocher le cœur. Par dessus tout, je tente le pari fragile de tatouer les mémoires, de susciter l’impatience, l’attente d’une nouvelle aventure et la douce amertume du bibliomane lorsque le livre touche à sa fin.

Ecrivain, mais pourquoi ? Tout simplement pour le pouvoir infini, tel un Green Lantern avec sa puissante bague, l’écrivain n’est rien sans son stylo. Il est capable de détruire les sensations éprouvées par chacun de nous à la lecture de son roman. Il peut faire pleurer, frissonner et même faire ressentir de la compassion envers un personnage médiocre. Grâce à la puissance des mots, il peut convaincre, persuader. Grâce à son histoire, il fait voyager, il rend heureux, il cultive et peut même inquiéter. Grâce à ce pouvoir, il nous inonde de gloire et nous rend immortel pour une soirée d’aventures et d’espoir.

Enfermée dans ce confort quotidien, accompagnée de ce stress bienveillant et de ce travail incessant, je rêve de solitude, envahie par un silence mortel pour pouvoir m’adonner à ce que mon stylo et ma conscience me dictent. Alors, poussée par un besoin intense…j’écris. J’écris ma vie, ma voie, mes pensées et mes pires cauchemars. L’écriture fait de jour en jour partie de mes besoins essentiels. Pour survivre, l’Homme a besoin d’eau et de nourriture. Moi, je voudrais me rassasier de mots et m’abreuver de paroles récoltées çà et là.

Nous pouvons inventer bon nombre de paladins, tous autant différents les uns que les autres avec un pouvoir plus ou moins imposant. Certains écrivent des histoires pour enfants, d’autres, des histoires tragiques ou encore des aventures fantastiques. C’est ce subtil mélange qui fait la beauté de la fiction. Avant tout cela, le monde fut dominé par d’autres légendaires héros, ces grands maîtres de la littérature qui nous enseignent toujours l’art de la langue française. Depuis Baudelaire, Rousseau, Hugo et bien d’autres, toutes sortes de périples se révèlent au monde avec de nouveaux styles, de nouvelles empreintes intellectuelles.

J’imagine ainsi vivre aux côtés de cet art difficile mais tellement plaisant. Au plus profond de moi, je caresse l’espoir d’accomplir ce vœux qui m’est cher. L’avenir me transformera-t-il alors en super héro aux pouvoirs infaillibles et à la plume indestructible ?

Morgane et Sylvie

 

Ah, si j'étais...Impératrice du monde, les choses seraient bien différentes. Qui ne s'est pas déjà dit ça, au moins une fois ? Si l'on est honnête, il faut admettre que nos fantasmes sur ce sujet ne sont pas du tout réalistes. Mais bon, il ne s'agit pas là de réalité, alors qu'importe ?

Donc je disais, si j'étais Impératrice du monde, (entre nous, il en jette un max ce titre non ?) je prendrais un plaisir fou à terroriser les politiciens (qui n'en rêvent pas ?), et je commencerais par baisser leurs salaires, et leur interdirais d'avoir plusieurs postes. Je bannirais du monde politique tous ceux qui ont déjà eu des ennuis avec la justice (hors-de-question de donner du pouvoir à des escrocs, ou pire), j'obligerais tous les membres de l'Assemblée nationale à assister à chaque séance, sous peine de leur confisquer leur voiture, et de les obliger à prendre le métro (avec le commun des mortels), et ceux qui roupillent aux séances, auront droit à un méchant coup de règle sur le bout des doigts (ils ne sont, à prés tout, pas payé pour pioncer). Et bien sûr, ces mesures seraient valables dans tous les pays (y'a pas de raison).

Vous me trouvez sadique ? Mais non, juste un peu sévère. Et à part ça ? me direz-vous. A part ça, j'obligerais les patrons du CAC 40 et les gros industriels à financer l'énergie verte sur toute la planète (ce sont eux qui l'ont foutu en l'air pour se faire toujours plus de pognon, alors ce n'est que justice non ?). Je nommerais une entreprise indépendante pour donner ou non son feu vert aux nouveaux médicaments sur le marché (comme ça, ils arrêteront de nous empoisonner avec ce qui est censé nous soigner, et sans jamais assumer leurs erreurs et autres magouilles).

En ce qui concerne mon mode de vie, je vous rassure, hors de question pour moi de vivre dans un immense palais style Versailles, faire des entrées à la Cléopâtre (théâtrale quoi), et de porter des robes de princesses (si ça ne tenait qu'à moi, je passerais mes journées en pyjamas). Une maison de pierres dans la campagne (je ne veux pas de la ville), et des fringues normales (bon, je veux bien faire l'effort de mettre un tailleur pour les réunions, mais pas de talons !). Les bijoux, les fanfreluches et le maquillage, je m'en fous complètement, et j'aurais mieux à faire. Mon seul petit caprice (bon d'accord, ce ne serait probablement pas le seul) serait d'avoir un chauffeur (parce que je déteste conduire et que ça m'angoisse), mais promis, pas de voiture bling-bling pollueuse. Une petite voiture électrique me suffirait.

Parlons maintenant des postes importants, censés faire tourner correctement les pays du monde (la vile administration entre autres). Pas question de refiler ces postes d'une importance capitale (surtout pour la santé mentale des gens face à l'impitoyable burocratie) à des gens feignants ou incompétents, sous prétexte qu'ils sont de la famille de, des amis de, etc. Point de piston dans mes rangs, on voit où ça nous mène sinon. Fini de glandouiller les trois quarts du temps à la machine à café (secteur public) ou de tyranniser et exploiter le personnel (secteur privé).

Venons-en maintenant à la politique étrangère. En tant qu'Impératrice du monde, les dirigeants seraient pour moi de simples sous-fifres. N'empêche qu'à mon arrivée au pouvoir, je ferais un peu le ménage. Messieurs les dictateurs qui vous accrochez au pouvoir comme une moule à un rocher, vous êtes priés d'aller vous faire cuire un œuf ! Et si vous n'êtes pas contents (je ne vois pas comment vous pourriez l'être), je me chargerais personnellement de

vous faire passer vos caprices, à coups de gifles s'il le faut (giflé par une vile femelle, le comble de la honte pour ces hommes qui ont tous l'air ultra macho/misogyne). Je ne les exécuterais pas, (même si ça me démangerait) mais les ferais comparaître devant le tribunal international (car oui, je crois en la démocratie, même si personne ne m'a élue à ce poste).

Tout ça pour dire que, si j'étais Impératrice du monde, j'aurais pas mal de boulots sur les bras. Vu l'état du monde actuel, l'améliorer demanderait un travail colossal, et j'aurais tout intérêt à bien m'entourer pour cette tâche titanesque. Trouver des gens de confiance, et également compétents, ne serait pas chose aisée, mais avec une volonté de fer et les pieds sur terre, j'aime à penser que je pourrais atteindre certains de mes ambitieux objectifs : équilibre des richesses et du niveau de vie, réduire colossalement la pollution, instaurer partout la démocratie (pour élire mes sous-fifres), respect des droits de l'homme dans tous les pays. Titanesque n'est-ce pas ?

Anne

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22e proposition d'écriture : sujet du 20 juillet

« Ah, si j’étais… »

Imaginez ce que vous feriez, et quelle serait votre vie, si vous étiez un(e) autre (un autre métier, un autre sexe, un autre partenaire, un animal plutôt qu’un humain, un extraterrestre, riche, pauvre…) N’hésitez pas à endosser toutes sortes de costumes.

 

Aucune contrainte de style ou de longueur.

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Proposition d'écriture n° 21 : La madeleine de Proust... quelques textes d'auteur

Cela fait des années que je n'ai remis les pieds en ce lieu, ce coin de campagne qui fait partie de mes souvenirs d'enfance. Je n'ai aucun mal à retrouver le chemin, et viens me garer juste devant "le château" du domaine agricole. Alors que je coupe le contact, une vague de nostalgie me submerge, mélange de joie et de tristesse.

Je sors dans l'air encore frais, bien que l'été approche, et je contemple les alentours avec un petit pincement au cœur. Le château ne semble pas avoir changé, et je me rappelle les repas que nous faisions à l'intérieur, fêtant la fin des vendanges, et à plusieurs reprises, les réveillons du nouvel an. Nous choisissions chaque année un thème, et nous nous déguisions en conséquence. Ce qui, pour une enfant de mon âge était une véritable joie. C'était là, également, que j'ai fêté ma première communion, en même temps que le baptême de mon petit cousin. Cet endroit me rappelle les rires, les fêtes, et une époque qui semblait bien moins dure que celle-ci.

Mon regard se porta vers la gauche, où s'étendait un long bâtiment de pierre. En réalité une maison, celle où ont vécu mon oncle, ma tante et mes trois cousines. Collé à elle, une sorte de grange où l'on rangeait autrefois un tracteur. Et à côté, l'ancien atelier de bricolage de mon oncle. Contrairement au château, je constate avec regret que tout cela semble avoir mal vieilli, et je sais que plus personne ne vit dans la maison.

Mes souvenirs sont, heureusement, bien plus vivants que les lieux déserts. Je préfère ne pas m'avancer plus vers la maison, pour ne pas me rendre compte davantage de son mauvais état, et la contourne pour en observer l'arrière. Je retrouve l'endroit où mon cousin et moi voulions construire une cabane, comme dans les films, mais sans jamais réellement tenter l'expérience. Je me retourne pour observer la petite route, perpendiculaire au domaine, que nous empruntions tous les deux pour nous rendre jusqu'au grand cerisier. Je me rappelle avec un sourire à quel point nous aimions l'escalader, et, assis sur une branche, nous nous régalions des fruits sucrés, dont nous nous barbouillions allégrement le visage.

Cet arbre marquait la limite de notre liberté dans cette campagne. Nous n'avions pas le droit d'aller plus loin, ce qui n'était pas un problème, car nous n'avions jamais envie d'aller plus loin. Nous avions suffisamment d'espace pour laisser libre cours à nos jeux imaginaires, ou à nos balades quotidiennes jusqu'au cerisier.

Et lorsque la saison ne se prêtait pas à ces jeux de plein air, nous regardions alors de vieux films de monstres, ou nous jouions à la console dans la cuisine de ma tante. Parfois l'on ne garde d'une époque ou d'un lieu que les mauvais souvenirs au détriment des bons. Mais là-bas, dans cette campagne du sud, je n'en garde que de bons souvenirs. Simples, mais merveilleux.

Anne

 

J’ai passé la plupart de mes weekends étant enfant chez ma mamie et tout particulièrement dans son potager, aux beaux jours. J’en garde des empreintes vives et quand je ferme les yeux en cet instant, j’y suis transportée. Mon voisin vient de me faire le plus beau des cadeaux : un panier rempli de tomates de son jardin. Grâce à lui, j’ai de nouveau six ans, je suis dans la cour, perchée sur la balançoire, je ressens la chaleur dans tout mon corps et une odeur d’eau fraichement dispersée sur les plantes avoisinantes et sur le sol brulant me titille les narines. Je me souviens de la senteur de ma peau reluisante au soleil et du contact de la terre sur mes mains, de son odeur, de sa friabilité. Mamie disait toujours que la terre de chez nous est unique, que la terre vendéenne est chargée de fer et de souffre dû à son lourd passé. Elle m’a raconté l’histoire des guerres de Vendée un jour ou j’étais perchée sur ma balançoire juste avant de m’envoyer en expédition pour le déjeuner. Mais je m’égare, je m’éloigne, je ferme de nouveau les yeux, je respire l’odeur qui se dégage de mon panier, j’y suis. C’est donc en culotte courte munie de mon chapeau de paille (celui-ci n’a jamais été remplacé) que je m’apprête à aller arroser puis cueillir les fruits et légumes prêts à être consommés. A droite de la maison de mamie, il y a celle de son amie Murielle et le puit, partagé entre elles séparant les deux terrains. J’ai depuis très jeune appris à me méfier de Mustafa, le chat de la voisine, avant d’essayer de puiser car le gardien du puit aux griffes acérées n’a jamais manqué une occasion de m’écorcher les jambes dans ses mauvais jours. Il me faut malgré le danger aller au puit pour me rendre utile, me bruler les mains sur la poignée en fer forgé, me balancer de tout mon poids pour faire jaillir l’eau fraiche puis porter le fruit de ce dur labeur jusqu’au jardin en en renversant le moins possible sous peine d’affronter la bête plus que nécessaire. Je pars du puit, mon arrosoir plein à ras bord, j’arrive enfin au jardin quelques minutes plus tard, j’ai de l’eau plein les bottes et la moitié de mon arrosoir vide. C’est plutôt bien, car parfois dans mon empressement, il ne reste absolument plus rien et je dois patiemment rebrousser chemin doucement pour ne pas attirer le chat.Toute petite, cette tâche était compliquée, ardue mais au fur et à mesure des années, le fait de puiser l’eau du puit, puis de porter le petit arrosoir me paraissait de moins en moins éreintant. La taille de l’arrosoir a changé en fonction de la mienne, et d’année en année mon outillage aussi à évolué. Mes gants sont devenus plus grands, mes outils en plastique ont laissé place à de beaux outils en fer.

Il y a une chose cependant qui n’a jamais changé pendant mon enfance.

Ce qui n’a jamais changé, c’est l’impact d’un fruit du potager sur mon enfance et ce fruit, c’est la tomate. Je pouvais passer des heures en plein soleil à regarder lesquelles étaient prêtes à être dégustées et lesquelles ne l’étaient pas, à les bichonner, les palper, les sentir. Aujourd’hui encore quand je pense à ces tomates, un sentiment de bien-être et d’appartenance m’envahit. La moitié du potager de mamie était consacré à mes chéries et si un weekend, je n’avais pas pu être chez mamie, j’appelais pour prendre des nouvelles. D’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours adoré prendre ce fruit dans mes mains, ce fruit parfois rouge vif, souvent gorgé de soleil, de préférence mûr à point, et le sentir. La tomate, en humer l’odeur unique et précieuse à mes yeux représente l’émerveillement de mon enfance, la découverte du travail, le partage en famille, le bonheur. Chaque fois, j’échouais dans ma mission consistant à rapporter la totalité des tomates mûres à mamie, je ne pouvais résister à l’envie de planter mes canines dans trois ou quatre fruits. Comment résister à ce fruit charnu et absolument délicieux, à sa pointe d’acidité sur la langue, à ses petits grains qui craquent entre les dents et à sa petite chevelure toute verte qui faisait fondre la petite fille que j’étais et qui continue à m’émouvoir. Je ramenais malgré tout et ce à chaque expédition, dans mon petit panier, de quoi faire à manger. Mamie, cuisinière à la cantine du village bichonnait ses tomates avec amour et nous faisait tous rosir de plaisir aux repas. D’abord elle faisait bouillir mes précieuses pour en retirer la peau, puis les mettaient ensuite dans l’eau glacée. Refroidies, saupoudrées de gros sel de Guérande, agrémentées de la ciboulette du jardin et de sa petite sauce à l’échalote, le festin pouvait

commencer. Les tomates fondaient sous ma langue, c’était la perfection. Je mangeais goulument, en souriant (photos d’enfance à l’appui), de la tomate partout autour de la bouche. Le final consistait ensuite, à l’aide du pain du voisin boulanger, à pouvoir saucer la pulpe. Il ne restait jamais rien de nos assiettes hormis une promesse d’un prochain repas tout aussi bien garnis. Quand mamie avait le dos tourné, j’allais chiper du rab dans l’assiette de papi. Papi allait pêcher et déjeunait plus tard. Je délestais son assiette de cinq bons quartiers avant de culpabiliser et de rejoindre mamie pour jouer aux cartes. A mon adolescence, mamie est morte et je ne suis plus allé dans son jardin qui pourtant est toujours à nous et entretenu par mon oncle. Ce ne serait plus pareil sans elle, je crois que l’émotion serait trop forte, je crois que je n’aurai pas la force d’y aller. C’était de l’amour de mamie et de mon amour pour mamie qu’étaient nourries mes tomates chaque année. Aujourd’hui, je n’en mange que très peu, je les trouve fades et dépourvues du soleil de mon enfance mais malgré tout, quand j’en trouve presque à la hauteur de celles de mamie comme aujourd’hui, je me souviens, je ressens et je n’oublie pas.

Angélique

 

Je me suis baladée, un dimanche, dans un parc. Soudain, me viens une impression de déjà vu, une délicieuse sensation qui caresse doucement l'âme. Cette délicate odeur provenait du banc voisin. Une personne de l'âge d'or épluchait lassivement un trésor venant d'Algérie. Une petite sphère dont la simple vue me fit remonter le temps des années en arrière. Le souvenir sucré provenant de la tendre époque où le retour d'une journée d'apprentissage rimait avec l'exquis parfum du goûté. Les clémentines disposées en vrac dans le saladier me faisaient saliver. Je restais devant la pyramide, longuement, afin de choisir avec soin ma prochaine victime. Délicatement j'épluchais le fruit et, comme une revanche, un zest acide agressait mon oeil. Le fruit, enfin nu, était marqué d'aspèrités blanches, douces comme le velour. Elles formaient un réseau semblable à de petites veines. Et avec patience, je retirais chacunes d'entres elles pour laisser place à la voluptueuse chair du fruit. Après quoi, je le partageais minutieusement en quartier. Je savourais ensuite chaque morceaux de pulpe explosant en bouche, laissant un parfum délicieusement acide. Le seul malheur de ce simple plaisir était l'amère piqûre du jus laissé sur les cuticules des ongles rongés d'enfants. La réalité me ratrappa, happant l'atmosphère. Les mains tâchetées remirent les restes du cadavre dans le sac en plastique, coupant court la douceur du souvenir sucré. Elle avait mangé l'entièreté de la clémentine.

Maude

UNE FIGUE NOIRE

 

Je suis née dans le midi, l'un des plus beaux endroits de France. Il y fait bon vivre ; les saisons s’y enchaînent sans réellement se ressembler et lorsque l’été s’installe, très vite attirée par une brise légère, je décide d’investir ce coin tranquille, au fond du jardin, en prenant soin de n’oublier ni la limonade ni ce succulent panier de fruits achetés chez le paysan. Me voilà installée à l'ombre d’un pin pour me laisser bercer par le chant estival des cigales et sous un soleil de plomb. Lentement, je m'assois, je médite, j'écoute, et mon esprit s'enfuit vers ce sujet charmeur, vers toutes ces madeleines qui envahissent le cœur. Comment oublier les ballades de fin d’après-midi aux bras de mes parents, la douceur d'un soir provençal où, un verre à la main, les anciens discutaient de mille choses, s'emportant au détour d'un mot jeté en patois et où le ton montait, accompagnant les gestes intempestifs et jubilatoires autour d'une table, à la terrasse d'un café.

Subitement, la madeleine survient dans ma mémoire, au moment précis où j'attrape une figue noire et juteuse, où je la porte à ma bouche. Dehors, il fait extrêmement chaud, je profite de ce moment privilégié et me laisse transporter par cette étrange sensation. Je croque dans le fruit dégoulinant de sucre bienfaisant. Je bave, je mordille pour ne pas en perdre une graine, mes doigts «pèguent» mais qu'importe, je souris et me souviens. Béatement, mes yeux se ferment et, presque malgré moi, je suis transportée des années en arrière…

 

Chaque été, nous nous rendions chez ma tante qui possède une propriété dans les hauteurs de Toulon. Commençait alors une véritable expédition. Il s’agissait de ne rien oublier car nous quittions nos parents pour de nombreux jours et nos valises débordaient de choses inutiles pour les enfants que nous étions. Le voyage en voiture semblait interminable et je languissais d’apercevoir enfin le Faron. Endormie pour ne pas ressentir ce mal des transports incurable, je me redressais régulièrement dans mon siège pour espérer apercevoir le panneau tant attendu du Revest. Et puis, le calvaire s’éteignait ; nous arrivions enfin, après un dernier virage et une montée interminable, devant le grand portail ouvert qui n’attendait que nous. Nous étions accompagnés par la course et les aboiements incessants des chiens de la propriété. A ma plus grande joie, nous allions passer notre mois de juillet dans cet endroit peuplé de merveilles. La propriété se tenait sur des restanques aménagées où les maisonnées regroupaient une famille de trois générations. Nous disposions d’une grande liberté et j'y retrouvais volontiers mes cousins et cousines. Enfin, nous allions vivre de nouvelles aventures. Nos journées étaient rythmées par le soleil et je me souviens encore de ces longues heures de lutte contre la sacro-sainte sieste alors que là, derrière cette fenêtre aux volets croisés pour conserver la fraicheur de l'habitat, mon vélo, équipé d'un klaxon rouge vif et d'un filet à papillon, gisait au sol, attendant désespérément que 16 heures retentisse. C’est alors que ma tante nous appelait du fond de sa cuisine et nous invitait à boire un laitage frais agrémenté d'un morceau de pain dont la mie débordante laissait paraître 4 carreaux de chocolat vulgairement enfouis et ramollis à la chaleur ambiante. Nous étions contraints de terminer notre goûter sous peine

d'interdiction formelle de sortie. Nous engloutissions donc cet authentique pain au chocolat et enfin, après un passage forcé aux toilettes où nos mains lavées étaient soigneusement contrôlées par l’œil suspicieux de ma tante, toutes les conditions étaient réunies pour radoucir son autorité naturelle et l’entendre nous autoriser l’accès à l’extérieur. A peine la porte ouverte, nous donnions l'impression que des fauves étaient lâchés dans l'arène du bonheur. Nous courions dans tous les sens retrouver notre jeu privilégié, au bout du chemin de terre, tout juste après la terrasse que mon oncle avait construite en installant quelque banc sous un noyer centenaire, et qui s’ouvrait sur un figuier noir, immense et majestueux. L'arbre semblait nous parler, nous protéger de son épais feuillage. Il dominait de toute sa splendeur et, à son approche, l’on se sentait enivré par l’odeur des figues trop mûres tombées au sol et laissant apparaître l’intérieur rougeâtre d’un fruit dégradé. J'attrapai mon «vélo-cheval» et fonçai tout droit vers l’arbre du délit en criant très fort : «à l’attaque!!!». A la hâte et d’un bond énergique, laissant choir mon vélo, je me précipitai sur la première branche et, avec un mouvement de balancier, j'envoyai une jambe, puis l'autre, me retrouvai rapidement hissée vers un ciel presque mauve que mes yeux d’enfant ne cessaient d’admirer. Nous avions pour habitude de dérober de gros et solides élastiques stockés dans l’atelier de mon oncle poissonnier et ainsi, nous nous équipions d'un lance-pierre fabriqué de nos mains maladroites et enfantines. J'imaginais maintes histoires héroïques et la magie opérait. Je me transformai en cow-boy courageux affrontant les indiens qui se trouvaient sous mes pieds, les assaillant de mille projectiles qui n’atteignaient jamais leur cible…

 

Il me semble entendre encore ma tante scander nos prénoms à travers champ à l'heure tardive du repas et lorsque nous avions décidé de nous cacher pour encore profiter de notre figuier chéri, de toute cette nature qui, au coucher du soleil, nous dévoilait d'autres secrets inattendus. Ma mémoire s'égare, je revois le visage de ma tante, son allure énergique lorsqu’elle investissait le potager, équipée d’un tablier qu’elle retroussait sur sa taille en guise de panier pour ramasser les tomates rougies par le soleil et qui allaient agrémenter la salade de riz qu'elle venait de faire cuire pour le dîner. Je tends l'oreille et soudain, ma mémoire fige le son de sa voix, l'autorité de son franc parler qui laisse traîner comme un goût d'enfance, mille clichés de ces instants indélébiles. Mon esprit s'évade vers le figuier qui n'est plus aujourd'hui et je laisse échapper une larme me rappelant que le temps assassin vieillit les êtres et les choses. L'enfant timide que j’étais ressurgit soudain ; mon cœur se serre et j’étreins le morceau de figue restant dans ma main. Mon regard se pose sur le fruit croqué et presque insignifiant mais qui, d'une savoureuse bouchée, a su provoquer ce joli cataclysme, cet émoi, ce moment de retrouvailles avec le passé. Comment fut-ce-t-il possible qu'une figue noire gorgée de soleil de juillet me tatoue le cœur et l'esprit et me renvoie tout droit face à ce miroir de l'enfance, face à cette petite fille aventurière et secrète à la fois, face à ces délicieux échanges de vie, face à ce moment de bien-être suscité ?

 

Nous conservons tous des madeleines en nous, de ces madeleines qui nous charment, qui pétillent en de nostalgiques pensées, des moments vécus qui sont le reflet de notre vie, de notre parcours et finalement de nos valeurs et affects. Il est urgent de vivre, de tourner son regard vers l’avenir, vers de nouvelles histoires à écrire. Mais, tout de même, n’avons nous pas besoin, de temps à autre, de remonter le temps pour redécouvrir l’enfant caché en nous ? Et, pour nous donner la force d’aimer la vie, faire en sorte que ne s’éteignent jamais toutes nos jolies madeleines…

Sylvie

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21e proposition d'écriture : sujet du 18 juillet

La madeleine de Proust.

 

Une madeleine de Proust est une sensation nostalgique provoquée par toute chose (odeur, couleur, lieu) qui replonge quelqu’un dans son enfance, comme l’odeur des madeleines le faisait pour Marcel Proust. Je vous propose d’imaginer ou de livrer laquelle est la vôtre, de donner vie ou de faire revivre un pan de votre enfance.

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Proposition d'écriture numéro 20 : poésie... quelques textes d'auteurs...

Le mot trahison est un mot douloureux
Un mot pour les hommes malheureux 
Un coup de couteau planté dans le dos 
Un dernier soupir sur des âmes damnés 
Un mot espéré
de blessures non pansées 
de sentiments outragés 
de longs discours bien pensés   
0°0°0°0°0
J'ai rêvé de voyages
J'ai aperçu un mirage
Dans l'horizon lointain
J'ai cru sentir ton parfum
J'ai tamisé la lumière
Souvenirs de ton souffle amer
Je souhaitais respirer
Pour soulager mon corps blessé
Plonger dans tes yeux azur 
Je ne perçu que l’usure
Porter par le vent 
Je priais l'entendement 
Tu avait allumé une flamme
Je souhaitais en faire un feu
Mon souffle affaiblit
Ne parvient pas à rallumer la bougie

Tu m'enveloppes dans tes bras protecteurs

Où peu à peu, je me meurs
Mon amour alors, je trépasse
Comme on se lasse
Un souffle de Paradis 
Emplit mon cœur meurtri  
Main dans la main, je n’apprécierais pas demain
Mon âme envolée a enfin trouvé la paix 
Maude
Amour
 Le mot amour est un mot trompeur

Un mot qui peut être bénédiction ou malédiction

Plus qu'un mot, c'est un sentiment si puissant qu'il en est terrifiant

Un choc violent qui peut prendre par surprise

Un mot parfois dur à prononcer

De la force il en faut pour l'accepter

D'éternité, il peut tout prendre, ou tout donner

De la joie

De la détresse 

 

Le mot absence est un mot interdit

Un mot qui résonne les nuits sans sommeil

Un arrache cœur qui consume les soirs d’hiver

Un tortionnaire

Un mot de souvenir

De paralysie

D'acceptation

De renoncement

De renoncement surtout.

L’absence, c’est la pièce manquante à une possible plénitude

Un appel au loin qu’on entend à peine

Une boule au ventre qui gâche l’instant

Le coupable de tous nos regrets, bien trop présents.

 

L’absent, l’envié, est le reflet de nos imperfections

De notre incapacité à assumer nos choix

Cet autre fait de nous des êtres privés de légèreté

Il est la personnification de notre culpabilité.

 

Ayons la présence d’esprit de vivre le réel !

De vivre en pleine conscience, avec reconnaissance et clairvoyance !

Le mot absence est un mot à bannir

Un mot inutile

Un pretexte pour ne pas essayer d’être heureux

Un lache

Un mot d’excuse

De faiblesse

D'ingratitude

De renoncement

 

De renoncement surtout.

Angélique

Le mot sucre d’orge est un mot douceur

Un mot pour les enfants

terreur

Il se tient droit tout en couleur

Un message d’amour dans un tourbillon de bonheur

Un mot de gourmandise

De tendresse exquise

D’improbable surprise

De cet orge perlé

De ce souvenir gravé.

 

Le mot « mot » est un mot complexe

Un mot pour exprimer une idée

Des maux qui vexent jusqu’à l’ivresse

Un mot clé qui nous fait découvrir cette idée

Un mot ment

De tristesse il se dévoile

D’imprévu il nous foudroie

De folie il nous émeut

De l’amour qu’il envoie, il rend les gens

heureux

Sylvie

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20e proposition d'écriture : sujet du 14 juin

POÉSIE

 

1) Vous gardez les mots en rouge et vous vous lancez dans un texte d'imitation...

 

Le mot poésie est un mot oiseau

Un mot pour les soirées sans fantômes

Un coup de gong dans la poudre blanche de l'été

Un mot de contrebande

Un mot de hurlement

De saisie

D'être

De temps

De temps surtout.

                                                                                                           Georges Jean

 

2) Et vous composez un poème libre...

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Proposition d'écriture numéro 19 : les mamans... Peu de textes à publier, le sujet est parfois douloureux...

     Maman,

  

     Il y a tant de choses que j'aimerais te dire, mais il est difficile de savoir par où commencer. Peut-être tout simplement par te dire Merci. Pour tout ce que tu as fait pour moi, et que tu continues encore à faire, chaque jour, car je sais que rien n'est plus précieux pour toi, dans la vie, que moi.

     Malgré toute ma bonne volonté, j'ai conscience que je ne pourrai jamais te rendre tout ce que tu m'as donné, mais je m'y efforce néanmoins, pas tant par devoir ou reconnaissance, que pour tout l'amour que j'ai pour toi. Ta force et tes ondes positives me nourrissent autant que ton amour, et me permettent d'avancer dans les moments difficiles et de rester forte à mon tour.

     Comme la vie n'est facile pour personne, il en est de même pour toi. Tu n'as pas eu les parents que tu méritais, alors je fais tout ce que je peux pour que tu aies la fille que tu mérites. Je vois les années défiler et la fatigue s'instaurer en toi. Pourtant, je suis toujours admirative de ta force, de ton optimisme et, surtout, de ta gentillesse et de ta générosité envers tant de gens, qui ne le méritent pas toujours. Alors moi, en contrepartie, je te fais rire, et nous rions souvent.

     Evidemment, tu n'es pas parfaite, comme nous tous, du reste. Tu mets très souvent ma patience à rude épreuve, mais pourtant, si quiconque venait à te faire du mal d'une manière ou d'une autre, je me transformerais alors en vraie furie. A mes yeux, rien n'est plus sacré que toi, et je te protègerai de toutes mes forces.

     Il parait qu'il n'y pas d'amour plus fort que celui d'une mère pour ses enfants, qu'elle serait prête à soulever des montagnes et même à tuer pour eux. Mais bien des enfants seraient prêts à tout pour leurs parents. Il arrive un âge ou les rôles semblent inversés, où les enfants prennent soins de leurs parents et les protègent contre le monde extérieur. Il m'arrive de me sentir investie de ce rôle, car je ne supporterais pas qu'il t'arrive quelque chose.

     Dans la vie, j'ai très peu de certitudes, et j'ignore de quoi demain sera fait, ce qui a tendance à m'effrayer. Mais ce dont je suis certaine, c'est que nous serons toujours là l'une pour l'autre, quoi qu'il arrive, et que beaucoup de rires nous attendent encore.

Bonne fête des mères,

Je t'aime.

Anne C.

 C’est un poussin qui s’égosille

Un oiselet qui vient de naître

Ouvrant grand ses yeux dans sa coquille

Maman poule le couve de tout son être

 

C’est un poussin qui ne sait pas marcher

Un apprenti qui se lance

S’inquiétant de savoir s’il ne va pas tomber

Maman poule assure la surveillance

 

1, 2,3, c’est un poussin que l’on voit

4, 5,6 qui s’élance et qui glisse

7, 8,9 qui est bien loin de son œuf

 

C’est un poussin qui devient grand

Quel beau duvet ! Quel beau plumage !

Rêvant de s’envoler loin de ses parents

Maman poule assiste de loin au décollage

 

C’est une poulette qui a quitté le bassin

Un bel oiseau muni de magnifiques ailes brillantes

Cherchant du regard sa mère le long du chemin

Maman poule est absente

 

1,2,3, c’est une poulette que l’on voit

4,5,6 qui hésite et qui glisse

7,8,9 qui est trop loin de son œuf

 

C’est une poulette qui cherche à construire

Amoureuse de son coq avec qui elle parcourt le pays

 

Voyageant sans cesse pour toujours découvrir

Maman poule sait que la poulette à tout compris

 

C’est une poulette qui rentre au bercail

Qui veut être proche des siens, là où la vie est plus douce

Pour le paradis, c’est là qu’il fallait qu’elle aille !

Maman poule et sa poulette vont pouvoir parcourir la cambrousse

 

1,2,3, c’est une poulette que l’on voit

4,5,6 qui court et qui glisse

7,8,9 remplie d’un bonheur tout neuf

Angélique G.

 

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19e proposition d'écriture : sujet du 27 mai

Les mamans sont à l’honneur ce week-end.

Pourquoi ne pas profiter de l’occasion de dire à la vôtre ce que vous n’avez jamais osé exprimer, la remercier pour tout ce qu’elle a fait pour vous, ou au contraire régler vos comptes avec elle ?

Dans cette 16e proposition, nous vous proposons rédiger sous forme de lettre, de poème ou de nouvelle, tous les sentiments qui vous lient à votre mère.

 

Soyez vrais et… laissez s’exprimer l’enfant qui est en vous.

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Proposition d'écriture numéro 18 : les sosies... Voici quelques textes d'auteurs

Il n’y a rien de pire que d’être privé de la chance de faire une première impression. Vous autres, quand vous rencontrez quelqu’un, vous apparaissez neuf, vous êtes un possible. Que vous ayez un physique attirant ou simplement banal, il y a ces quelques premières minutes pendant lesquelles la personne en face de vous ne voit qu’un immense point d’interrogation sur votre figure et tout autour de votre personne, quelques minutes pendant lesquelles, vous avez la chance de faire la différence, de choisir votre amorce, de plaire même avec un peu de chance. Moi, ce n’est plus mon cas depuis l’adolescence ; il me ressemble, je lui ressemble, nous nous ressemblons. Je suis un personnage qu’on reconnaît avant de connaître ma personne ; c’est toujours lui qui émerge et moi qui reste en sourdine.

J’occupe le poste de charcutier dans le supermarché de Montfort sur Argens, un village médiéval de Provence où pas un habitant n’ignore mon existence. On parle de moi partout, ou plutôt de l’autre… si bien que je m’étonne de ne pas être recommandé comme attraction par l’office de tourisme local. Je fais rire en plus, à en pleurer ! Mes amis les plus proches se foutent de moi en face, mes connaissances le font à voix basse dans mon dos, les  inconnus murmurent à mon passage et ma famille a créé un véritable tabou autour de toute cette farce.  Pathétique d’être la copie conforme d’un génie quand on a toujours été un cancre avec un QI de 95. Dieu (s’il existe) a dupliqué l’enveloppe extérieure d’un génie en moi mais pas son cerveau. Pire injustice, il n’était pas particulièrement beau. Si encore je ressemblais à Camus ou  Rimbaud, je ne m’en sortirais pas si mal avec les femmes ! Bon relativisons, j’aurais aussi pu ressembler à Sartre … Beaucoup me demande si je connais la personne dont je suis la copie extérieure parfaite, une insulte de plus. A cela je réponds qu’on peut être : mauvais à l’école, cultivé et charcutier tout comme bon écolier avec une culture de bas étage et avocat mais qu’en tous les cas les préjugés, ça c’est une chose que l’on a tous en commun. De toute façon, en ce moment, je me fous de tout et de tout le monde.

Il y a quand même cette femme qui m’attire énormément au village, Emmanuelle, elle vient chaque jeudi me demander sa viande ; blanche uniquement car ses enfants n’apprécient pas la viande rouge et que son mari, le seul qui l’appréciait, est parti il y a déjà deux ans. Cette femme parle avec la confiance de celles qui savent qu’elles plaisent et qui peuvent donc exiger. Cette femme aux ridules marquées mais charmantes illuminent mes jeudis, pendant la découpe je prends mon temps pour aiguiser mes couteaux, pour choisir la viande, pour la peser et l’emballer. Je tiens à profiter de sa venue au maximum et qu’elle puisse voir la délicatesse de mes gestes, essayer de lui plaire. Je me dis qu’avec ma charlotte et ma tenue de charcutier, elle pourrait éventuellement finir par oublier ma ressemblance.

Pourtant, comme toutes les autres, elle est omni bullée par cela, par cette coïncidence presque divine selon ses propres termes. Je sais bien qu’une partie de ceux qui me regardent le voit lui (les autres manquent de culture), pensant à une réincarnation pour les plus croyants et que je les ébranle, pas dans le sens que j’aimerais. Moi je suis fasciné par les frissons qui la saisissent à chaque fois qu’elle s’approche avec son ticket qui indique son tour, par ses deux petits tétons qui pointent en ma direction pour me saluer et je remercie chaque jour le supermarché de pousser la climatisation à plein régime. Concentration.

Quand Emmanuelle m’a parlé hier,  c’était en m’attendant au tournant et pendant que je découpais son filet mignon, je savais que je devais faire une remarque intelligente, une remarque détonante, quelque chose de spectaculaire pour pallier mon costume de boucher. Et comme chaque jeudi, je n’ai pas pu lui donner ce qu’elle espérais car je ne suis pas extraordinaire, je suis simple. Bon dieu ! Mais personne ne devrait avoir à se dire ça à chaque moment de sa vie ! Elle me regardait pleine d’espoir, ma beauté attendait que je lui parle de mon auteur scandinave préféré, ce à quoi, j’ai balbutié pour finalement pondre un semblant de banalité avec le seul auteur Suédois que je connaissais. Je revois son regard qui se perd au loin, je vois ses talons tourner, puis son fessier et enfin sa chevelure qui s’éloigne vers l’attente de mon prochaine jeudi. Je pense que soit : l’auteur n’est pas Suédois soit pas auteur du tout.

Déception. L’enfoiré qui avait ma peau gît sous terre avec ma liberté.

Je n’ai pas réussi mon bac madame car je ne suis pas doué pour les études mais je te montrerais bien à quel point je suis manuel. C’est mon pied de nez à la nature et à ma mère qui attendaient de moi que sois bien entendu brillant en mathématiques. Parfois, je déteste cet autre qui a existé avant moi, cet homme qui continue à marquer les esprits pendant que moi je les divertis.

Je fais partie d’une association de personnes qui ressemblent à d’autres et pour qui cela ruine la vie et je peux vous dire qu’il faut vraiment être abruti pour en jouir. Nous portons chaque jour notre corps comme une combinaison sur notre âme, sur notre personnalité. On se sent tous pantin de notre existence et avons tous soif d’inconnu. Beaucoup souffrent de ce manque d’individualité et d’anonymat et en finissent avec la vie. Cela n’est pas mon cas, simplement aujourd’hui est un de mes jours noirs et quand je vois noir, j’écris plutôt que d’exploser la prochaine personne qui va venir me voir pour encore me parler de lui, encore et encore, de ce grand homme, de ma ressemblance frappante et du fait que ce soit d’autant plus surprenant que j’occupe un poste non qualifié. Ce qui serait véritablement drôle, ce serait un charcutier trucidant un client à Montfort sur Argent pour en faire de la chair à saucisses et le vendre à une femme qui l’avait pris de haut. Hilarant.

Ce manque de pudeur des gens quand on ressemble à quelqu’un de connu ! Choquant.  C’est similaire à ceux qui tapotent la tête de vos enfants, ou les parfaits inconnus qui viennent toucher le ventre de votre femme enceinte alors qu’ils ne la connaissent pas. La pudeur est d’importance, même de nos jours !

A ceux qui pense que ma situation ouvre des portes, oui et non. On vous ouvre la porte, vous analyse en surface et on la referme sans que vous ayez eu le temps d’essayer de faire ou de dire quoique ce soit. Surtout quand vous ressemblez à feu monsieur génie et que vous dîtes que vous êtes charcutier à mi-temps et que non vous n’avez pas réussi vos études. Il n’y a rien de pire que d’être privé de la chance de faire une première impression.

Angélique G.

Anne Roumanoff

 

     Si vous pensiez qu'être le sosie d'une célébrité telle que Anne Roumanoff, était une véritable aubaine, voire une bénédiction, vous vous mettiez le doigt dans l'œil jusqu'au trognon. Car pour moi, cela n'a rien d'une sinécure, surtout depuis que j'ai fait la bêtise de raccourcir mes cheveux.

     D'autres à ma place, à n'en pas douter, en auraient largement profité en voyant là un moyen facile de se faire de l'argent, mais ce n'est malheureusement pas ma mentalité. Et de toute façon, à bien y réfléchir, être le sosie de Anne Roumanoff  ou consort n'est sans doute pas aussi lucratif que pour un sosie de chanteur. Eux, surtout s'ils savent chanter, peuvent se faire engager dans des évènements et donner des petits concerts, mais je n'ai jamais entendu parler d'un tel phénomène pour un sosie de Gad Elmaleh ou Florence Foresti.

     Néanmoins, même si l'on m'a souvent fait remarquer que je lui ressemblais beaucoup, ça ne sautait pas tout de suite aux yeux, surtout parce que j'avais toujours eu les cheveux très longs, et que je portais des lunettes.

     Seulement voilà, un jour j'ai décidé de changer radicalement de coupe de cheveux, et j'ai laissé mon coiffeur suivre son instinct. Erreur fatale. A présent, j'ai la sensation que tous les regards sont braqués sur moi, et je ne peux plus mettre un pied dans un magasin sans être prise pour elle.

     Moi qui avait l'habitude d'être transparente et qui n'aspirais à rien d'autre qu'à la tranquillité, et bien désormais c'est foutu. Si au début de ce cauchemar, je me sentais très gênée et tentais d'expliquer la méprise en bafouillant, au bout d'un certain temps, mon attitude a changé.

     Je devrais d'ailleurs peut-être songer à consulter un psy, parce que le ras-le-bol que je ressentais semblait avoir fait émerger deux nouvelles personnalités. La diva, et la furie. La première prétendait être la véritable Anne Roumanoff. Sauf qu'au lieu d'être gentille et avenante, elle se comportait avec les fans de manière odieuse. Telle une diva lassée de ne pouvoir faire un pas dans la rue sans être reconnue, elle ne se gênait pas pour envoyer bouler les gens, de manière hautaine, cela va de soi.

     La seconde personnalité, elle, n'était ni hautaine, ni distinguée, mais plutôt teigneuse avec un langage très fleuri. J'ai un peu de honte de l'avouer maintenant, mais à ce moment-là, je faisais fuir des familles entières, et traumatisais des enfants.

     Bien sûr, il fallait se mettre à ma place. Les célébrités ont elles-mêmes parfois du mal à gérer ce genre de choses, alors moi qui n'y étais pas préparée, et qui n'avais rien demandé à personne... Quand on vous dit pour énième fois : Oh, mais vous êtes Anne Roumanoff ! Je vous adore, vous me faites trop rire ! Je peux avoir un autographe ? Je peux avoir une photo ?

Croyez-moi, à ce petit jeu, on perd vite patience.

     Au bout de deux mois, j'étais dans un tel état de nerf, que j'avais failli me mettre tous mes proches à dos. Je décidai donc de m'acheter une perruque. Blonde. Comme ça, pas de confusion possible. Et ça marche ! J'ai à nouveau la paix royale. Mais j'ai quand même hâte que mes cheveux aient repoussé. Avec le recul, je dois bien reconnaître que cela aurait pu être pire. J'aurais pu être le sosie d'un autre genre de personnalité, ce qui m'aurait valu d'autres types de commentaires de la part des gens. Et ça, je ne l'aurais vraiment pas supporté !

Anne C.

 

LES SOSIES

 

S’il fallait parler de sosie, comment ne pas raconter l’histoire peu banale d’une personne qui m’est plus que proche pour être mon époux…

Nous étions en 1998 et la coupe du monde battait son plein. Personnellement, je n’ai jamais vraiment été intéressée par ces évènements sportifs que je pense joués d’avance et falsifiés par des sources économiques illicites consenties par l’Etat. Mais cette coupe du monde avait lieu en France et ça changeait tout. Il existait un véritable engouement national et nos soirées étaient rythmées par l’épopée de notre belle équipe footballistique. Lorsque les joueurs réalisaient un match exceptionnel, ils gagnaient la sympathie de tout à chacun. Mais si leur performance avait été médiocre, le monde s’arrêtait de tourner… en France. Il me plaisait d’observer les réactions théâtrales de ces inconditionnels passionnés lorsque le ballon passait tout à côté de la lucarne ou encore lorsque l’arbitre, à tort, mettait à mal les joueurs français. Commençait presque simultanément et tel un retour de boomerang, un déferlement typiquement méridional d’insultes, de gestes incontrôlés, d’indignation contre un seul homme qui devenait une « chèvre », un « ensuqué » et autres qualifications quelque peu violentes qu’il m’est inconcevable de citer par écrit…

L’équipe de France montait donc dans les classements et remportait les victoires espérées par toute une nation. Nous arrivions progressivement vers la finale qui s’annonçait positive pour nos français.

Au début du mois de juillet, les matchs s’enchaînaient et, avec eux, les soirées animées autour d’un barbecue et d’un grand écran installé dans un jardin ou déplacé du salon vers une terrasse baignée d’amitié et bercée par le bruit des grillons. Nous étions réunis autour d’un verre de rosé et dans un brouhaha fédérateur de bonheur mais lorsque la marseillaise retentissait, le silence se faisait cédant la place au coup de sifflet annonçant le début des « hostilités ». D’un coup d’un seul, tous les regards se figeaient sur l’écran et 90 minutes de stress, de joie, de déception démarraient alors. Je crois me souvenir que ce fut ce soir-là que mon époux allait devenir chauve…

Il fit un imbécile pari : celui de se raser le crâne si l’équipe de France remportait la coupe du monde. Bien persuadé que ce ne serait pas le cas car doutant des capacités physiques des joueurs, il se rassurait de n’avoir jamais à le faire pensant bien que les footballeurs français n’atteindraient pas la victoire.

Jour après jour, match après match, la chance ne quittait plus l’équipe de France et mon cher mari commençait à regretter ce ridicule pari. Ainsi, nous étions parvenus au fameux soir de la demi-finale et mon époux n’en finissait plus de se faire rappeler à l’ordre par diverses amitiés bien intentionnées qui attendaient avec impatience le supplice du « rasoir ».

Au soir du 12 juillet 1998, nous avions donc rendez-vous avec la finale de la coupe du monde pour un match France-Brésil qui mettait en émoi le monde entier. Nous nous étions donné rendez vous au centre du village où nous avions tous enfilé l’emblème de l’équipe de France. Les uns portaient des perruques aux couleurs du pays, les autres des maillots de l’équipe de football achetés tout spécialement pour l’occasion. Dès notre arrivée, nous nous fûmes vus happés par des esthéticiens en herbe qui apposèrent sur nos joues trois grossières marques rappelant le drapeau français en nous mettant dans les mains une choppe de bière dégoulinante de mousse au léger avant-goût de victoire. La suite, je pourrais la raconter comme des millions de Français l’ont vécue. Il existait ce soir-là un formidable élan de solidarité. Comme un seul homme, nous investissions les rues, à pied, en voiture, en chantant, en pleurant et c’était formidable. L’équipe de France avait réussi un coup d’éclat extraordinaire et nous étions poussés par une force fédératrice que je n’oublierai jamais.

De mon côté, je savais que cette victoire allait contraindre mon mari au respect de son pari.  Ainsi, au lendemain de cette exceptionnelle soirée et après un réveil difficile, ce dernier investissait la salle de bain pour aller au bout d’une parole qu’il se devait de tenir. Je me rendis complice, je l’aidai donc à se raser entièrement le crâne… Quelle ne fut pas notre stupéfaction lorsqu’en retirant la serviette de cette tête dégarnie, nous fûmes frappés par la ressemblance presque clonée qu’il semblait y avoir avec le goal de notre équipe de football. J’avais l’impression que mon époux avait laissé place à Fabien Barthez, ce personnage qui allait devenir mythique grâce à son accolade fraternelle avec Laurent Blanc à chaque début de match et qui finissait toujours par une embrassade chaleureuse sur sa tête. Finalement, je trouvai ce crâne nu assez joliment porté. Notre entourage ne voulait croire que mon époux eût pu tenir son pari et nous nous amusions de voir leur mine défaite devant ce nouvel homme chauve qui, ma foi, acceptait avec plaisir de s’entendre dire qu’il « ressemblait à Barthez ». Il se prit au jeu et je me souviens encore des regards hésitants et interrogateurs de certains passants lorsque nous nous promenions en quelconque endroit. Certains n’hésitaient pas à nous aborder pensant réellement qu’ils venaient de rencontrer Fabien Barthez. Avec le temps, et l’engouement autour de la coupe du monde s’estompant, les gens ne prêtaient plus attention à cette ressemblance frappante.

Ce n’est qu’en 1999 que nous vécûmes une soirée exceptionnelle et surprenante. La fin de l’année approchait. J’avais accouché, à l’orée du mois de juin, de notre première fille et nous avions décidé de fêter le passage à l’an 2000 en participant à une soirée dansante. A notre arrivée dans cette immense salle bruyante, les regards et les sourires vers mon chauve d’époux jaillissaient de toutes parts. Soudain, il fut abordé par une vieille connaissance qui l’attrapa et l’embrassa sur la tête à la « Barthez ».   Depuis cette année passée, nous avions oublié que l’on confondait souvent mon mari au goal Français. La soirée se passait agréablement bien et nous n’étions pas au bout de nos surprises. Uns à uns, les convives venaient converser avec notre groupe en confirmant que mon cher mari était bien le sosie de notre Fabien Barthez et que cette similitude était surprenante. Une personne l’avait particulièrement remarqué : le disc jockey de la soirée. Ainsi, alors que mon époux se trouvait sur la piste de danse et au sortir d’un rock endiablé, le DJ lança la musique du mondial 1998. Immédiatement l’assemblée forma un cercle autour de ce dernier qui, surpris, ne comprenait pas ce qu’il se passait. Les gens l’acclamaient en reprenant à tue-tête le refrain du célèbre « I will survive » et se positionnaient en file indienne devant mon époux. Chacun se présentait à lui pour embrasser son crâne et finir de chantonner l’hymne du mondial. Cette soirée nous fut sympathique et gravée à jamais dans nos mémoires.

Aujourd’hui, presque 20 ans plus tard, mon époux arbore toujours un crâne qu’il s’astreint de  raser régulièrement. Il arrive quelquefois que des passants restent dubitatifs lorsqu’ils le croisent au détour d’une rue et je dois avouer qu’il lui plait de jouer encore avec cette ressemblance quand la situation s’y prête. En tous cas, ce pari fou qui l’a amené, en 1998, à un changement de look temporaire, s’est figé à jamais dans son quotidien. Et aujourd’hui encore, la plupart des gens du village auraient tendance à le décrire comme le grand chauve ressemblant à Barthez…

Sylvie S.

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18e proposition d'écriture : sujet du 9 mai

 

Vous lui ressemblez comme deux gouttes d’eau ! Vous êtes le sosie d’Éric Antoine, de Marilyn Manson, d’Anne Roumanoff, François Hollande, Joey Starr, Béatrice Dalle, Julie Depardieu ou encore celui de Sarkozy... Chance ou tragédie ? Avantage ou fardeau ? Comment exploitez-vous cette ressemblance et comment – si tant est qu’on en ait envie – rester soi quand on est un(e) autre aux yeux des autres ?

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Proposition d'écriture numéro 17 : "érotisme"... Voici quelques textes d'auteurs.

Béatrice     

Même si sa perruque et son masque protègent son identité, son corps de rêve et sa tenue sexy lui valent toutes les attentions et Béatrice n’a qu’une envie : fuir ! Elle méprise ces hommes dont les regards pleins de désirs se posent sur elle. A-t-elle bien fait d’accepter ? Ce jeu ne va-t-il pas un peu trop loin ? Tandis qu’elle s’apprête à tout arrêter, un inconnu, lui aussi masqué, lui propose d’une voix chaude et troublante de l’accompagner pour une petite balade au clair de lune…

     Dès son arrivée à cette soirée libertine, elle n'avait eu qu'une envie ; déguerpir. Si au départ la perspective de cette nuit avait été excitante, elle s'en voulait à présent de s'être laissé entraînée là-dedans par sa fichue ambition. Mais elle avait fait une promesse, et ne pouvait revenir en arrière.

     L'homme qui venait de l'aborder n'était pas le premier, mais il y avait quelque chose de différent chez lui. Pour commencer, il la regardait dans les yeux en lui parlant, et n'avait rien de vulgaire, au contraire. Avec son chapeau noir à large bord muni d'une plume, il se donnait des airs de gentilhomme un peu poète, qui n'était pas pour lui déplaire. Elle s'était donc surprise à accepter son invitation, et ils sortirent de la maison pour prendre l'air dans le jardin. Ils marchèrent en silence jusqu'au lac, et s'arrêtèrent dans un endroit isolé.

     Ils n'avaient pas été les seuls à préférer se retrouver à l'air libre. Plusieurs couples s'ébattaient derrière des haies, en témoignaient les cris et les râles de plaisir qu'ils avaient surpris en chemin. Bon sang mais que fichait-elle ici ? Béatrice devait faire un gros effort sur elle-même pour ne pas partir en courant et se rappeler la raison de sa présence ici.

- Vous n'avez décidément pas l'air très à l'aise ici, commenta l'homme avec un petit rire.

- Cela se voit tant que ça ? dit Béatrice en essayant de se détendre un peu.

- Ne vous en faites pas, je ne dirai rien, promit-il.

     Ses yeux avaient quelque chose de magnétique, et Béatrice s'efforçait de se concentrer sur un autre point de son visage pour ne pas perdre contenance.

- Je ne suis pas un habitué de soirée libertine, mais de temps en temps, j'aime mettre un peu de piment et de mystère dans ma vie.

- Il y a d'autres moyens pour y parvenir, fit remarquer Béatrice.

- J'utilise aussi d'autres moyens, assura-t-il.

- Lesquels ?

- On ne se connaît pas encore assez pour que je réponde à cette question, lâcha-t-il avec un sourire désarmant. Si vous me disiez plutôt la raison de votre présence ici.

- Elle est la même que tout le monde ici j'imagine, répondit-elle en adoptant un air détaché.

- Cela, j'en doute fortement. Pour commencer, tous ceux qui participent à ses soirées ne sont pas là pour les mêmes raisons. Ensuite, je ne suis pas le seul à m'être rendu compte que vous n'étiez à votre place ici. Vous êtes journaliste, n'est-ce pas ?

- Et si c'était le cas ?

- Personnellement, je m'en moque, mais ce ne sera pas le cas des autres, surtout des organisateurs.

- J'ai une bonne raison d'être ici vous savez ?

- Je n'en doute pas un instant. Rassurez-vous, je ne vous dénoncerai pas.

- Je vous en remercie. Qu'attendez-vous de moi en retour ? demanda-t-elle, méfiante.

     Cette question fit rire son étrange et charmant interlocuteur.

- Je n'exigerai rien de vous, je vous assure. Mais si votre but était de venir pour poser un tas de questions à tout le monde, c'était un très mauvais plan.

- Je n'avais pas vraiment de plan, avoua-t-elle.

- Ça, je veux bien le croire.

- Que me conseillez-vous alors ?

- Soit vous partez avant de vous attirer des ennuis.

- Ou alors ?

- Quand on est à Roma, on fait comme les romains.

- Je vois, fit-elle.

     Aucun des deux choix n'étaient très tentant. Elle devait se demander jusqu'où elle était prête à aller pour son article. Mais aussi pour la justice.

- Je pourrais rester et vous pourriez me renseigner vous-même, suggéra-t-elle.

- Je le pourrais, en effet. Mais dites-vous bien que nous sommes épiés en ce moment même. Vous ne collez pas trop à l'ambiance, ce qui amène les soupçons. Nous ne pouvons pas rester là, à bavarder toute la nuit, même si cela est fort agréable.

- Et que proposez-vous ?

- Que diriez-vous d'un tour en barque ? Personne ne pourrait surprendre notre conversation, et seule ma plume vous toucherait.

- Votre plume ? fit-elle avec un petit rire.

     L'homme tira d'un coup sec sur la plume qui ornait son chapeau, non sans la quitter des yeux.

- Vous êtes sérieux, comprit-elle.

- C'est à prendre, ou à laisser. Qu'en dites-vous ?

- Si vous ne participez pas souvent à ses soirées, comment pourriez-vous m'aider ? demanda-t-elle avec justesse.

- C'est un cercle assez fermé, vous savez. Je m'étonne d'ailleurs que vous ayez pu avoir une invitation. Les gens qui viennent à ces soirées sont toujours les mêmes. Et même si nous ignorons la véritable identité de ceux qui nous entourent, et s'ils changent régulièrement de perruque et de costume, je suis très observateur. Il est impossible de falsifier une démarche, la manière de bouger, de parler.

- Ainsi c'est cela que vous aimez ? Observer ?

- Pas de la manière dont vous pensez, rit-il. Je n'ai rien d'un voyeur. J'observe juste mes camarades réunis dans la pièce que nous venons de quitter.

- Je vois.

- Acceptez-vous alors ?

     Béatrice s'étonna elle-même quand elle se rendit compte que cette proposition la tentait vraiment. Malgré tout, une petite voix dans sa tête intervint pour lui rappeler que son interlocuteur pouvait très bien être l'homme qu'elle recherchait, et qui ne lui serait pas difficile, une fois sur le lac, de faire basculer la barque en prétendant un accident.

     Mais si elle partait maintenant, elle n'aurait aucun autre moyen de faire avancer son enquête. Que dirait-elle à Charlotte ? La jeune femme n'hésita pas longtemps.

- C'est entendu, finit-elle par répondre.

     Ils longèrent le lac pour arriver à un ponton où quelques barques étaient amarrées. L'homme y grimpa aisément et lui tendit la main pour l'aider à embarquer. Il se mit alors à ramer pendant plusieurs minutes. Lorsqu'il jugea qu'ils étaient suffisamment éloignés, il invita Béatrice à s'allongea au fond de la barque.

- Pendant que je m'emploierai à jouer avec ma plume, vous pourrez me poser toutes les questions que vous voudrez. Cela vous convient-il ?

- Oui, souffla-t-elle, tandis que son cœur martelait sa poitrine.

- N'ayez aucune crainte. Au fait, quel pseudonyme avez-vous choisi ?

- Aucun. Je trouvais ridicule tous ceux auxquels je pouvais penser, avoua-t-elle.

- En ce cas, je vous appellerai Mademoiselle Journaliste. Du moins, tant que nous sommes seuls. Je réfléchirai à quelque chose de plus approprié.

- Et vous ? Comment vous faites-vous appeler ?

- Je suis l'homme à la plume.

- C'est un nom plus romantique qu'érotique, vous ne trouvez pas ?

- Oui, mais cela incite à la curiosité.

     L'Homme à la Plume commença alors à jouer de son art sur le corps de la jeune femme. Béatrice fut surprise de constater ce que ce simple objet pouvait déclencher en elle. La plume l'effleurait à peine parfois, mais la jeune femme était parcourue de frissons.

- J'attends vos questions, souffla-t-il, le regard amusé.

     Béatrice tenta de se ressaisir et se concentra sur la raison de sa présence.

- Je cherche des renseignements sur une femme qui se fait appeler L'impertinente.

- Je vois de qui il s'agit, fit-il sans se troubler. Que voulez-vous savoir ? Je ne l'ai pas vue ce soir.

- Aurait-elle des partenaires réguliers ?

     Son compagnon prit le temps de la réflexion, sans cesser de faire voyager sa plume sur le cors frissonnant de la jeune femme.

- Il y a deux personnes avec qui elle semble passer plus de temps.

- Sont-ils ici ce soir ? parvint-elle à articuler.

     La plume se promenait à présent à l'intérieur de ses cuisses, là où la peau était fine. Elle ne put réprimer plus longtemps ses gémissements de plaisir. L'homme à la plume ne la quittait pas des yeux. Son sourire s'élargit en voyant qu'elle semblait enfin s'abandonner à ses caresses.

- Oui, ils sont ici.

- Avez-vous...remarqué si...leur comportement avait...changé...envers elle ? Ou bien...l'inverse ? s'enquit-elle avec difficulté. Avait-elle l'air...amoureuse de...l'un d'eux ?

     Son cerveau menaçait de ne plus fonctionner, et elle avait bien du mal à rester concentrée sur son objectif. Encore une fois, l'homme prit le temps de la réflexion.

- Vos questions m'intriguent de plus en plus. Seriez-vous une amante ou une femme jalouse ?

- Non, souffla-t-elle entre deux râles de plaisir.

- C'est encore plus intriguant alors.

- Répondez ! le pressa-t-elle, alors que sa plume s'égarait ailleurs.

- De mes observations, qui peuvent être fausses, je pense qu'ils sont tous deux amoureux d'elle, et qu'elle en aime un en retour. D'ordinaire, les sentiments ne sont pas tellement de mises ici, mais de belles rencontres peuvent avoir lieu n'importe où.

- L'un d'eux semble-t-il violent ?

     L'homme à la Plume cessa ses activités. Son sourire s'était envolé. Le regard qu'il darda sur elle était emprunt de gravité.

- Que se passe-t-il au juste ? Pourquoi ses questions ? Serait-il arrivé quelque chose à L'impertinente ?

- Et si c'était le cas ? demanda-t-elle en se redressant.

     Le silence s'installa. Béatrice frissonna dans la nuit, mais ce n'était pas de plaisir cette fois. Elle était seule avec un inconnu au milieu de l'eau. Cette homme pouvait très bien être le meurtrier de Catherine, dit L'impertinente. Le fait qu'il ne ressemblât en rien à l'image que l'on pouvait se faire d'un meurtrier ne prouvait rien. Ce n'était malheureusement pas inscrit sur son visage.

- J'imagine qu'elle est morte. Assassinée. C'est la raison de votre présence ici. Vous cherchez le coupable.

- Oui.

- Qu'est-ce qui vous fait croire que c'est l'un de ses partenaire ? Le meurtrier n'est peut-être pas à chercher ici.

- C'est possible, mais j'en doute.

- Pourquoi ?

- Je préfère garder cela pour moi.

- Je comprends, soupira-t-il. Je pourrais très bien être celui que vous recherchez.

- L'êtes-vous ?

- Si je vous disais non, me croiriez-vous ?

- Je ne demande qu'à le croire, mais votre parole n'est pas suffisante.

- Nous ferions mieux de regagner la terre ferme, dit-il en détournant le regard.

     L'homme à la plume se remit à ramer, le regard perdu dans le lointain. Une fois qu'ils eurent atteint le ponton, il attacha la barque et aida Béatrice à sortir. Il plongea à nouveau son regard dans le sien et garda ses mains dans les siennes.

- Venir ici toute seule pour traquer un meurtrier n'est pas très prudent, lui fit-il remarquer. Je n'aimerais pas qu'il vous arrive quelque chose.

- Vous n'avez pas répondu à ma dernière question.

- Si l'un d'eux semble être violent ? Ce ne serait pas une preuve de culpabilité.

- Je sais, mais ce serait un début de piste.

- Retournons au salon.

     La jeune femme le suivit, malgré ses inquiétudes. Il n'allait pourtant pas l'assassiner devant tout le monde, se morigéna-t-elle. Et puis, elle ne parvenait pas à se l'imaginer dans la peau d'un tueur. Néanmoins, elle devait rester sur ses gardes.

     Ils traversèrent le jardin, main dans la main, et retournèrent dans la maison, plus précisément, dans le salon où tous les participants s'étaient retrouvés à leur arrivée. Il n'y avait que très peu de monde à présent. L'homme à la plume la conduisit vers un canapé, et il la fit asseoir sur ses genoux.

- Je pensais que vous alliez me ramener vers la sortie, dit-elle en faisant mine de chuchoter à son oreille.

- Je ne vous laisserai pas partir dans cette tenue voyons, plaisanta-t-il.

- Que faisons-nous là alors ? Auriez-vous un plan ?

- Je n'ai pas de plan, comme vous dites. Je voulais juste vérifier si les deux prétendants de L'impertinente étaient toujours dans le salon, et les observer le cas échéant.

- Et bien, sont-ils présents ?

- Vous voyez l'homme barbu qui semble broyer du noir dans son verre du whisky ?

- Oui.

- Et la femme blonde sur le canapé d'en face, en tenue de cuir, qui murmure à l'oreille de sa compagne ?

- Oui.

- Ce sont eux, les prétendants. Les deux sont amoureux de L'impertinente, mais cette dernière a fini par délaisser l'une et se rapprocher de l'autre, expliqua-t-il. Je n'ai pas eu l'impression que Miss Bondage ait apprécié d'être ainsi délaissée.

- Je vois, fit Béatrice avec lenteur.

- Vous ne vous attendiez pas à ce qu'une femme soit parmi les suspects, comprit-il.

- Non. Rien dans son journal ne laissait penser qu'elle appréciait la compagnie de ses dames.

- Son journal ? Ainsi donc, c'est ce qui vous a mise sur la piste.

     Béatrice se mordit la lèvre inférieure en se traitant d'idiote.

- Ce n'est pas grave ma chère, dit-il en jouant avec l'une de ses boucles. Je vous assure que je ne suis pas un meurtrier.

- Parce que vous me le diriez si vous l'étiez ? fit-elle avec un petit rire sans joie.

- Sans doute pas , en convient-il. Mais vous êtes obligée de me croire sur parole.

     Béatrice se sentait lasse de ce petit jeu, et n'avait qu'une envie, retirer cette tenue pour se glisse dans son pyjama et dormir tout son saoul. Que pouvait-elle faire de plus ? Elle tenta de se remémorait le contenu du journal que Charlotte, la jumelle de Catherine, lui avait donné.

- Comment est-morte ? demanda son compagnon.

- Je n'en sais rien, dut-elle admettre.

- Comment ça ? fit-il, étonné.

     Béatrice se tortilla sur lui, mal-à-l'aise. Devait-elle tout lui dire ? Ce ne serait pas prudent, mais sans lui, il était certain qu'elle aurait fait choux blanc ce soir.

- L'un de ses proches est venu me trouver après avoir signalé sa disparition à la police. Sauf qu'il est beaucoup trop tôt pour qu'elle puisse intervenir. En désespoir de cause, et persuadé que L'impertinente a été assassinée, cette personne est donc venue me trouver, avec le journal intime.

- Qu'est-ce qui vous fait croire, qu'elle est morte ? demanda-t-il, perplexe.

- Je connais cette personne, et elle a su me convaincre, se contenta-t-elle de répondre.

- Fort bien, je me contenterai de cela, soupira-t-il dans le creux de sa nuque. Qu'allez-vous faire maintenant ?

- Vous parieriez sur lequel des deux ? demanda-t-elle plutôt.

- Vous êtes sérieuse ? Oui, bien sûr que vous l'êtes. Je dirai la fille, finit-il par décréter.

- Parfait ! lança-t-elle avant de se lever et de se diriger vers Miss Bondage.

     Béatrice pouvait être très impulsive par moments. Plutôt que de continuer à réfléchir en vain, elle devait agir, elle le sentait. Si L'homme à la plume lui avait raconté des mensonges de bout en bout, elle aurait l'air ridicule, mais tant pis.

     Arrivée devant le couple de femmes, elle remarqua que Miss Bondage ne regardait pas vraiment sa compagne. Ses yeux étaient rivés sur son rival, et elle y lut une haine sans nom. Un éclat attira l'attention de Béatrice, et elle vit que la jeun femme serrait dans l'une de ses mains une sorte de coup papier à l'air très tranchant. Ce fut alors qu'elle remarqua enfin la présence de Béatrice.

- Qu'est-ce que tu veux ? demanda-t-elle sèchement.

- Je sais ce que vous avez fait, et ce que vous vous apprêtez à faire, déclara Béatrice. A votre place, j'y renoncerai. Vous avez fait assez de mal comme ça !

     Une lueur de crainte passa dans le regard de Miss Bondage, confirmant les soupçons de Béatrice. Mais la lueur se volatilisa bien vite, et la femme se jeta sur Béatrice, le coupe papier levé.

     La scène qui suivit sembla se passer comme au ralenti. Béatrice vit la lame briller et se rapprocher de sa poitrine, mais quelqu'un sembla la tirer en arrière, et elle tomba lourdement sur le sol.

     L'instant d'après, L'homme à la Plume ceinturait la meurtrière, qui avait perdu son arme dans la bagarre.

     Plus tard, alors que la police avait investi les lieux, et que Béatrice avait déjà raconté son histoire plus d'une fois, emmitouflée dans une couverture, L'homme à la Plume, qui n'avait plus, ni masque, ni chapeau, s'approcha d'elle.

- Vous êtes une aventure à vous toute seule, vous savez, dit-il avec son sourire charmeur.

- Vous m'avez sauvé la vie, merci.

- J'aime sauver les demoiselles en détresse, après les avoir chatouillées.

     Béatrice rit.

- Il semblerait que vous ayez eu raison. Elle a avoué le meurtre de Catherine.

- C'est sa soeur jumelle qui est venue me trouver. Les jumeaux ont un lien spécial vous savez.

- Oui, c'est ce qu'on dit.

- Charlotte, sa soeur, était ma prof de journalisme à la fac. J'ai une jumelle moi aussi, alors elle savait que je comprendrai.

- Les circonstances sont sûrement mal choisies, mais j'aimerais beaucoup vous revoir. Disons, dans un cadre plus conventionnel.

- C'est tentant, dit-elle.

- Voici ma carte, appelez-moi quand vous voulez.

     Béatrice fut stupéfaite en lisant le nom de son sauveur, mais surtout sa profession.

- Vous êtes psychologue ?

- Et sexologue, et d'autres choses encore, susurra-t-il à son oreille.

Anne C.

La déraison

 

Béatrice accompagnée de son amie Gabrielle prenait part à la soirée organisée par la société pour laquelle elle travaillait. Elle était salariée d’une importante compagnie spécialisée dans l’organisation d’événements qui prétentieusement se dénommait «  Day-Dream ».  Chaque noël, était prévue une soirée, dans une aile du château de Versailles pour tous les membres de la société. Cette année, chacun avait été sommé de venir masqué  pour célébrer sans tabous les bons chiffres de l’année. La société explosait de demandes depuis sa création, le CA grandissait chaque année et Béatrice y contribuait très largement depuis cinq années déjà. Elle ne comptait ni ses heures en semaine, ni le nombre de weekends passés loin de ses proches et ce, sans rechigner malgré un salaire de misère. Lors de rares soirées comme celles-ci, elle pouvait récolter les fruits de son travail. Enfin un peu de reconnaissance pour tant de travail abattu ! Près de 85% des salariés venaient accompagnés d’amis ou de membres de leur famille à défaut d’avoir une femme ou un mari. Comment avoir une vie privée avec ce rythme de fou furieux ? Depuis cinq années déjà, Béatrice invitait sa meilleure amie à venir avec elle en espérant à chaque fois que pour la prochaine soirée, elle serait au bras d’un éventuel fiancé.

-          Je suis excitée comme une puce Béa, pire que les années précédentes ! Admire mon déguisement d’abeille ! Ne suis-je pas à croquer sincèrement ? Les lunettes-loupes étaient à 20 euros, j’ai longtemps hésité mais franchement cet accessoire fait toute la différence.

-          Tu es sublime Gab en petite maïa mais je pense que mon déguisement est plus saillant, tu n’y peux rien ! Je suis la fée Mélusine, j’enchante et je charme tout et tout le monde à partir de maintenant, montre en main !

Le jeu en ce début de soirée pour les deux complices était de démasquer les personnes présentes. Accoudées au bar principal, elles jouaient les sentinelles. Etre masqué permettait de mélanger tout le monde pour que chacun puisse s’exprimer librement sans l’influence du statut social. Les stagiaires trinquaient sans le savoir avec des responsables de région, des directeurs et parfois même le PDG. Les nombreux buffets étincelaient et regorgeaient de produits fins du monde entier. Il y avait des petites attentions pour tous ceux qui s’étaient réellement démarqués cette année, comme Henry, le responsable Afrique qui avait décroché un contrat avec l’ambassade du Ghana et qui avait une table à son honneur avec une photographie gigantesque le représentant avec l’ambassadeur entrain de pêcher. Hanouche, l’adjointe responsable Afrique avait sa table à l’effigie du Cameroun pour qui elle organisait désormais exclusivement tous les congrès se déroulant sur le territoire français. Quand à Béatrice, en tant que responsable Europe avec le plus gros portefeuille clients de la société, elle avait eu le privilège de choisir le groupe de son choix qui officierait sur scène pour la soirée de ce soir.                                                                                                                         

Elle avait choisi « The Verve » qu’elle adorait et pour qui son PDG avait versé une somme colossale sans même sourciller.  La soirée battait son plein et les coupes n’étaient jamais vides bien longtemps. Le thème était : l’éphémère anonyme, quant au leitmotiv, il se résumait par : tout ce qui se passe à Versailles y reste. De ce fait, tout le monde profitait et buvait absolument tout ce qu’il voulait. Béatrice et Gabrielle testaient des dizaines de cocktails préparés par le meilleur barman de France, tous absolument divins et uniques. Tout le monde dansait, les convives resplendissaient de  bonheur, semblaient tous avinés et Béatrice se sentait un peu étourdie et  guillerette elle-même. Les deux amies arrivaient à identifier chaque personne malgré des déguisements vraiment réussis.

-          Passons aux choses sérieuses Béa, on se tape qui ce soir?

-          Notre boulot est déjà bien assez superficiel la plupart du temps comme ça Gab, ne t’acclimates pas trop.

-          Stop, Béa. Tu es tellement busy que ta vie personnelle est chaotique ! On ne t’a pas touchée depuis au moins neuf mois, j’en suis certaine !

-          Gab ! Je te remercie de me déprimer, je suis ravie de ta présence.

-          Louche un peu ce canon à onze heures et arrête de pleurer sur ton sort !

-          La vache ! c’est impossible qu’il soit dans notre société cet étalon. Repérable à des kilomètres à la ronde, je te jure qu’il n’est pas salarié chez nous, sinon je l’aurais vu. C’est le genre d’homme qu’il faut fuir Gab, trop certain de ses atouts pour savoir vraiment en jouer ! Puis, c’est un coup à se retrouver cocue à chaque coin de rue ! Trop beau, trop con.

Pourtant, Béatrice devait bien se l’avouer, il lui faisait de l’effet...L’homme du haut de ses 1m 90, avec sa carrure parfaite, sa mâchoire puissante et ses fossettes marquées sur la joue gauche, était sublime. Son masque ne couvrait que ses yeux et pourtant il lui était impossible de le reconnaître dans son De Fursac trois pièces couleur ivoire. Il portait élégamment une épaisse chevelure noire ébène lui tombant au creux des reins. On pouvait imaginer qu’il ne s’agissait peut-être pas d’une perruque tant cela paraissait réel. L’homme parlait vivement avec deux femmes, Liliane et Anne du service marketing, faciles à reconnaitre, elles étaient les deux vraies bombes de la société. Les deux beautés en question, se trémoussaient en admiration devant lui, les yeux écarquillés et les bouches ouvertes béatement. D’ailleurs, même les hommes aux alentours semblaient fascinés, certains paraissaient envieux, d’autres carrément hostiles. Les deux amies regardaient la scène en dégustant leurs cocktails « Gin, concombre, sucre de canne ».

-          Tu crois qu’il va se taper les deux bombasses en même temps, Béa ?

-          Je ne sais pas mais je pense que cela ne dépendrait que de lui étant donné la manière dont elles lui caressent les cuisses. Attends, je reviens, le manager des Verve m’appelle.

Béatrice se dirigeait rapidement vers le groupe qui jouait à plein volume en fond de salle, quand le sublime homme vînt vers elle, plantant ainsi sans ménagement les deux prédatrices outrées. Lui bloquant le passage, il la retint vigoureusement et lui glissa un mot dans la main. Pendant les furtives secondes où elle fût incapable de faire le moindre mouvement, l’homme la dévorait littéralement des yeux, fixant intensément son décolleté. Ce qu’elle vit dans ses yeux ressemblait à de la souffrance,  elle se sentait douloureusement désirée. Ce féroce au regard glacial, bestial, possédait deux immenses prunelles brunes qui la pénétraient. Elle réussit à se dégager après quelques secondes de flottement et s’enfuit presque en courant. Quand elle se retourna pour vérifier qu’il ne la suivait pas, elle constata qu’il n’avait pas bougé d’un pouce mais fixait ses fesses d’un œil mauvais avec une moue provocatrice sur le visage. Leurs regards se croisèrent et ne semblant ressentir aucune gêne, il se retourna en haussant les épaules pour rejoindre les reines du marketing.                                                                               

Elle fût tellement choquée par tant d’impolitesse qu’elle décida de relever l’affront malgré l’envie de fuir, elle avait sa fierté. Elle arriva dans son dos à toute allure et le saisit par le bras pour le retourner et lui faire face. Les femmes lui jetèrent un regard réprobateur et noir. L’homme sembla surpris mais ne chercha pas à s’arracher à la poigne de Béatrice. Au contraire, il s’avança vers elle, permettant ainsi à Béatrice de mieux maintenir sa prise et approcha son visage à quelques centimètres à peine du sien. De la pure provocation.

-          Pour qui vous prenez vous ! On ne regarde pas les femmes de cette façon ! Vous êtes méprisable, abjecte, vous êtes un…

-          Je suis le genre d’homme qu’il faut fuir, trop certain de ses atouts pour savoir vraiment en jouer. Venez en juger par vous-même, venez parler en connaissance de cause pour une fois. Rendez-vous dans deux heures, la petite cabane du jardiner. Elle se trouve derrière l’alcôve et la statue de Diane à la chasse.

-          Vous êtes surtout le genre d’homme qui mérite de tomber sur une femme qui lui fasse gouter le goût de ses bottes.

L’homme se dégagea brutalement et rejoignit les deux femmes qui ne demandaient que cela. Béatrice voyait rouge, elle détestait les hommes qui prenaient les femmes pour de la viande, elle aurait aimé pouvoir leur donner à chacun une bonne leçon de savoir aimer, de savoir être. Peureuse, mais plus que tout fière, elle ne supportait pas d’être rabaissée ou qu’on lui manque de respect et là, elle se sentait réellement humiliée. Elle était tiraillée entre l’envie de relever le défi pour aller en découdre avec ce type ou bien faire comme si rien ne s’était passé et continuer tranquillement sa soirée. Et si elle acceptait et qu’elle le regrettait par la suite ? S’il savait finalement user de ses atouts et qu’elle se faisait totalement avoir, prise sous son charme ? La fierté valait-elle la peine d’oser ?                                                   

Pensive, se souvenant qu’elle devait rejoindre le groupe, elle trébucha sur le sol glissant et renversa l’intégralité de son cocktail sur un homme. Béatrice se retrouvait face à un autre costume De Fursac. Celui du provocateur de toute à l’heure était blanc et celui de la victime était noir mat. Lui, avait le regard doux et une chevelure dorée en guise d’artifice. Une vraie beauté se dessinait sous le déguisement, son visage était paré d’un masque de porcelaine et une fois de plus, il était impossible pour Béatrice d’identifier quiconque pouvait se cacher derrière ce déguisement.

-          Je suis confuse monsieur, je vais vous laisser mon numéro pour le pressing. Je dois juste aller voir le manager du groupe qui semble s’impatienter. Je reviens de suite, veuillez m’excuser.

L’homme la retint doucement et lui dédia un sourire comme elle n’en avait jamais vu. Un sourire immense, éclatant et brillant rayonnait sur son visage. Son regard dégageait une telle douceur qu’elle en était pétrifiée sur place. Son cœur battait à tout rompre, c’est alors qu’il saisit sa main et qu’elle se sentit électrisée. Il glissa un mot dans celle-ci et murmura à son oreille :

-          Tu es la fée Mélusine, qui enchante et charme tout et tout le monde. Rendez-vous dans deux heures, la petite cabane du jardiner. Elle se trouve derrière l’alcôve et la statue de Diane à la chasse.

Il la quitta et alla rejoindre un groupe de femmes qui semblait l’accompagner. Béatrice stupéfaite, avança vers le manager en tremblant. Elle traversa la piste en ayant le sentiment de planer totalement.

-          Tout se passe bien pour le groupe et vous-même?

-          Oui, très bien. Votre patron a demandé au groupe de jouer une heure de plus, il semble réellement apprécier. Je vais rentrer si vous n’y voyez pas d’inconvénient.

-          Aucun inconvénient, c’est parfait. Merci pour tout.

-          Voici pour vous, on m’a juste demandé de vous la remettre.

-          A quoi sert cette clef ? Qui vous l’a donnée ?

-          De Fursac. Il a dit que vous comprendriez.

Le manager la salua et s’en alla, Béatrice retourna au bar pour commander un triple scotch.

-          Qui sont ces deux bombes Béa ? Tu m’en présentes un ? Celui en noir par exemple ? Il a l’air moins farouche que celui en blanc !

Béatrice ne répondit pas et dégusta son triple scotch pendant que Gab s’affairait à draguer le barman. Elle entreprit de lire les messages, ils étaient identiques. Il était écrit sur tous deux:

« Viens avec nous. La petite cabane du jardiner. Derrière l’alcôve et la statue de Diane à la chasse. De Fursac. »

Béatrice n’eut pas le temps de se poser de questions car ils étaient tous deux à ses côtés. Un à sa gauche et un à sa droite. Le premier souriant jusqu’aux oreilles et l’autre toujours aussi froid. L’homme en blanc, à sa droite, lui lança :

-          Il n’y aurait que moi, sache que je te prendrais maintenant et ici. Mais je vais attendre, je sais que ta curiosité t’amènera à nous.

Béa observait intensément le provocateur, il ne cillait pas, ne baissait pas les yeux. Plus sa colère à elle et son indignation grandissaient et plus ce regard se faisait perçant et pénétrant. Il aimait la choquer, elle venait de le comprendre.

Le deuxième homme détourna son attention et d’une voix chaude et prometteuse la supplia dans le creux de l’oreille:

-          Viens s’il te plaît, cela ne t’engages à rien et tu verras une exclusivité du château de Versailles ! Nous te proposons une belle balade au clair de lune, pour le reste c’est toi qui décideras. Rendez-vous dans deux heures. Il l’embrassa sur la joue pendant que l’autre pressait fortement sa cuisse.

Ils se levèrent et allèrent rejoindre le PDG pour le saluer. Qui pouvaient bien être ces deux hommes ? Electrisée. Ce simple contact sur la joue l’avait électrisée. Davantage pour prouver à la brute qu’il n’était pas le plus fort que pour la gentillesse de l’autre, elle irait. Elle ne savait pas vraiment ce qui allait se passer mais il avait raison le diable, sa curiosité était plus forte que tout. Elle réfléchissait à tous les scenarios possibles quand elle fût interrompue brusquement dans ses rêveries.

-          Béa, je suis complètement saoule mais je te présente Bob, mon Barman fétiche ! Il fait des merveilles, donne lui n’importe quel défi, il le relèvera !

-          Ok Bob, je veux un truc fort qui saoule bien, vite et jusqu’à demain matin.

Une heure après avoir fait ingurgiter une multitude de cocktails aux deux amies qui riaient un peu trop fort, Bob termina son shift et emmena Gab chez lui.  Béa était désormais officiellement ivre, elle dansait, virevoltait et parlait avec tout le monde. Les De Fursac, dansaient, échangeaient et se faisaient ouvertement dragués par chacune des femmes célibataires présentes. Béa se disait que peut-être, le RDV de ce soir n’était qu’un canular de mauvais goût. Elle sentait poindre deux sentiments opposés en elle : de l’apaisement et de la déception. Autour de ce qui devait être sa dernière petite coupette, « the verve » se mît  à jouer un air qu’elle ne connaissait pas. Fan inconditionnelle de ce groupe, elle savait qu’il n’était pas d’eux. Le refrain disait :

« It is time to be wild now » : Se lâcher, retourner à l’état sauvage, faire n’importe quoi.

Elle regarda en direction des deux hommes, ils s’étaient immobilisés et la fixaient tous deux. L’homme en noir lui fit une révérence polie puis sorti. Celui en blanc la défia de le suivre, ce à quoi elle répondit  fièrement en relevant la tête, acceptant ainsi de relever le défi. Elle sortit quelques minutes plus tard, le temps pour elle de finir une autre coupe. Il faisait frais dehors, la lune était pleine, elle marcha une bonne vingtaine de minutes dans les herbes avant de visualiser la statue. La nuit était belle, Béatrice était complètement seule dans cette partie du château et la cabane du jardin qu’elle apercevait à quelques mètres à peine, semblait inoccupée. Elle et Gab étaient venues dans la journée se balader ici, il était donc simple pour elle de retrouver le chemin même en état d’ébriété.                                                                                                                                                     

Elle saisit la clef dans sa poche et l’enfonça dans la serrure. Peut-être était-ce l’alcool qui aidait, elle se sentait grisée tout autant que stressée. Dans quelle aventure se lançait-elle ? Sa fierté pourrait bien lui couter très cher !

 Quand elle entra dans la cabane, l’homme en noir se tenait debout et silencieux. Un gigantesque lit de plumes ainsi que des dizaines d’oreillers était installés derrière lui. Il était tout sourire et paraissait sincèrement heureux de la découvrir ici. Sans paroles, il s’avança, et à quelques centimètres d’elle seulement, il se mit entièrement nu. Béa était éblouie par ce corps fin, lisse et élancé. Il était réellement à couper le souffle et ne bougeait plus, attendant patiemment d’être convié à s’avancer davantage. Il y avait tellement d’humilité et de douceur dans ce regard qu’elle ne put résister à l’envie de tendre la main. Il y répondit par un gloussement de contentement et marcha vers elle, l’embrassa tendrement, défit le haut de sa robe pour admirer son torse nu. Il palpait ses seins désormais, les léchaient en agaçant les tétons avec sa langue. Béatrice haletait de plaisir et se laissait guider. Il la retourna et une fois dans son dos, dégrafa le reste de sa robe, enlevant ses bas par la même occasion. Habillement, il fit glisser sa culotte au sol et entreprit de commencer à la caresser entre les cuisses. Elle se laissait ainsi dorloter, puis, quand elle rouvrit les yeux sortant ainsi de son état de plaisir pendant une seconde, elle le vit. Elle n’avait pas pensé à lui depuis son entrée dans la cabane. Pourtant il était bien là, l’autre, l’homme en blanc, la fixant de son regard dur. Il ne bougeait pas et dégageait beaucoup d’animosité. Il semblait excédé et ennuyé. Elle se raidit d’un coup et se retourna vers son délicat amant cherchant des réponses dans son regard azur.

-          Quel est son problème ? Pourquoi me regarde-t-il comme ça ? Allons ailleurs s’il te plaît.

-          Ma douce, ne t’inquiètes pas. Il ne te fera rien, tu le laisses de marbre. Il va juste monter la garde pour que nous soyons tranquilles.

Elle pivota de nouveau pour faire face à l’homme qui s’était enfoncé un peu plus dans la pénombre. Elle souhaitait ainsi lui faire croire qu’il ne la dérangeait pas. Le mouvement de Béatrice sembla le surprendre et attiser sa curiosité, ses yeux luisaient dans l’obscurité. Elle entreprit de se détendre et d’essayer de faire abstraction. Il voulait la rendre mal à l’aise, la faire se sentir laide et non désirable. Il n’y arriverait pas, cela faisait presque une année qu’elle attendait qu’un homme prenne soin d’elle. Ce soir, c’était sa soirée.

Son amant prodiguait ses soins inlassablement, une main enflammant ses tétons et une autre enfouie dans son sexe, elle haletait mais ne réussissait pas à jouir. Elle regarda furtivement l’homme en face d’elle, il avait l’œil plus vif, une lueur d’intérêt brillait dans ses yeux. Elle s’impatientait, s’énervait de ne réussir à atteindre l’orgasme. Béatrice supposait que c’était l’autre qui l’empêchait de venir ou bien qu’elle n’arriverait à rien tant qu’elle ne serait désirée par lui. Elle devait bien le reconnaître, elle voulait que cet homme la désire, elle voulait le faire réagir. Béatrice était excitée par cet homme qui la regardait presque sans lui prêter attention.  Surprise de sa propre audace, Béatrice se mit à le provoquer du regard et lui proposa crûment de les rejoindre, si bien qu’il semblait choqué. Il se mordait la lèvre et son regard lançait des éclairs. Il se déshabilla hâtivement et lorsqu’il fût opérationnel, elle brandit fermement le bras en guise d’interdiction. Il se mit à sourire,  un sourire glacial certes mais un sourire tout de même, il avait trouvé une camarade de jeux. Elle allait se faire désirer pour lui faire les pieds et il allait aimer cela. Son amant désormais était occupé à gouter son entrejambe. Elle s’arrangeait pour toujours fixer l’homme nu en face d’elle, il était tout près et de le voir ainsi, à sa merci, la contentait au plus haut point. Son sexe imposant pointant en sa direction, l’appelait. Elle leva fièrement la tête et lui tendit enfin la main.  Il se rua sur elle, l’arrachant ainsi à la tendresse de son amant pour la saisir, la soulever et enrouler ses jambes à elle autour de son bassin à lui, puis la prendre contre le mur de la cabane, violemment. Sous le choc, elle le regarda, effrayée. Il la martela sans ménagement en serrant sa gorge et elle jouit en quelques secondes à peine, aussi fortement que lui, en tremblant contre sa peau. II la déposa dans les bras du délicat amant qui continua à s’occuper d’elle. Béatrice se mît à chevaucher celui-ci lentement, sa douceur lui faisait perdre la tête, puis elle vit le deuxième homme se rhabiller et sortir sans même lui jeter un regard.

-          Il ne faut pas le prendre pour toi, il n’a aucune tendresse à donner mais il aime à sa façon et tu vas t’y habituer.

 Après plusieurs heures d’échanges passionnés, elle se lova contre lui et s’endormit profondément.

Angélique G. 

BEATRIZ ET JAYDEN

 

Elle était jeune, belle, brillante et promue à un destin inattendu. Il était loin d’imaginer que la vie lui offrirait le cadeau si merveilleux d’une rencontre peu banale. Des milliers de kilomètres les séparaient mais d’un seul coup de crayon, l’univers avait tracé leur destinée commune…

 

Elle se nommait Béatriz. Le destin l’avait débarquée dans ce quartier d’Amsterdam où, chaque nuit, elle siégeait dans une vitrine rouge, adoptant des positions attirantes et aguicheuses. A l’orée de ses 18 ans, elle avait quitté ses parents et son Ukraine natale pour tenter l’aventure d’une vie qu’elle espérait pleine d’espoir et de projets. Elle était inscrite à l’Académie Royale des Beaux Arts d’Amsterdam et caressait le doux rêve de devenir un jour propriétaire d’une galerie d’art célèbre et reconnue des plus grands peintres du moment.  Pour subvenir à ses besoins, tous les soirs, le cœur au bord des larmes, elle se parait d’une tenue sexy, de joie et de chair. Elle ajustait une perruque faite de cheveux synthétiques rouges et scintillants, et cachait son visage derrière un masque vénitien. Ainsi, toutes ses soirées lui étaient détestables. Elle restait figée, emprisonnée dans cette cage de verre, traquée par des regards masculins malsains et excités par un décolleté laissant deviner sa jeune et troublante poitrine. Son esprit tentait d’occulter la difficile et insupportable situation qu’elle vivait. Pétrie de peur derrière un masque fragile, elle tentait d’apaiser ses frayeurs. Elle retenait ses larmes et se mordait les lèvres au sang pour ne pas hurler de rage lorsque les loups ouvraient la chasse. Ainsi, elle gagnait quelque argent honteux et douloureux que le jeune et inconnu propriétaire des lieux s’arrangeait pour lui transmettre chaque soir. Elle ne savait pour quelle raison ce dernier refusait de la rencontrer mais avait exigé que les hommes ne la touchent pas et qu’elle puisse demeurer un objet de convoitise virtuelle. A la nuit tombée, le visage et le destin cachés au monde, elle rêvait intensément du jour où l’homme de ses rêves l’enlèverait pour l’emporter loin de toutes ces malversations et lui offrir un monde empli de douceur et d’un authentique amour…

*

Le jour se levait sur Amsterdam et le réveil retentit sur le chevet tout à proximité de la couche de Béatriz. Difficilement, elle quitta le lit douillet et fit couler un bain dans lequel elle s’immergea avec douceur et volupté. Elle avait un corps de rêve, divinement musclé et son allure ne laissait jamais indifférent lorsqu’elle franchissait les portes de l’Académie. Elle songeait souvent à ses parents qui lui manquaient terriblement. Sa tendre mère ne cessait de lui répéter qu’elle était la plus jolie fille au monde et qu’elle se devait de rester prudente lorsqu’elle se trouverait loin des siens. A la hâte,  elle avala un café et un bagel, enfila un jean usé surmonté d’un Tee shirt coloré superposé d’un blouson de cuir usé. Elle attrapa sa planche à dessin, sa volumineuse trousse de travail et quitta l’appartement en saluant son chat. Elle souriait, elle était radieuse à l’idée de passer une nouvelle journée, entourée d’artistes en devenir avec lesquels elle échangeait volontiers des notions techniques, des nuances, des couleurs, des idées de peinture, cette histoire de l’art racontée par un professeur passionné et qui la projetait dans des contrées inconnues du haut de son tabouret, un crayon sur l’oreille et le regard empli d’images merveilleuses. Elle avait la sensation de recharger son corps en énergie positive pour mieux affronter un destin nocturne et secret qu’elle détestait par dessus tout mais qui lui permettait de mener à bien son projet de vie. Ainsi, les jours, les semaines et les mois passèrent. Ses études touchaient à leur fin. La souffrance qui l’envahissait chaque soir et ce douloureux travail qu’elle avait accompli durant toutes ces années lui avaient permis d’économiser suffisamment d’argent pour l’achat d’un local destiné à la création d’une galerie d’art, le rêve de toute sa vie…

Depuis quelques jours, elle croisait fréquemment ce jeune garçon qui l’attirait par son regard quelque peu timide et profond mais surtout par cette allure qui déclenchait chez elle l’impression soudaine que son cœur s’emballait faisant vibrer son corps tout entier. Plus les jours passaient et plus le regard de cet inconnu envahissait ses pensées. Ils ne s’étaient jamais parlé ; ils échangeaient un simple contact de leurs yeux, de leurs lèvres béantes et Béatriz se ravissait de cet instant suspendu comme un nuage de douceur. Ainsi, lorsque la journée touchait à sa fin et qu’elle s’installait dans le box de verre rouge, son allure presque dénudée et exposée en vitrine lui semblait un peu moins lourde à assumer. Elle s’asseyait sur ce tabouret de fer ; elle tentait de suspendre le temps en occultant tous les mauvais regards portés sur elle et songeait à ce jeune homme qu’elle aimait en secret…

*

Cette nuit-là, Jayden quitta son bureau tardivement. Au décès de son père, il était devenu, malgré lui, le chef d’une entreprise occulte et se trouvait contraint de conserver ce patrimoine qui lui permettait de continuer à financer ses études. Il avait belle allure et portait souvent un costume de lin naturel qui laissait deviner un corps taillé dans le roc. Ses cheveux, couvrant son cou, formait de généreuses boucles blondes et son regard, d’un bleu intense et profond semblait raconter l’histoire d’une vie tumultueuse. Il était orphelin depuis quelques mois et, malgré la tristesse et le désarroi qui l’envahissaient souvent, il restait debout et s’accrochait à ce projet fou de devenir un jour un artiste peintre de belle renommée. Ainsi, il avait appris à mener de front deux existences opposées mais, tout au fond de lui, il savait qu’il aurait à faire un jour le choix douloureux de vendre le patrimoine cédé par son paternel. Il comptait dans ses effectifs cette jeune fille Ukrainienne dont il ne connaissait que le prénom mais qu’il croisait tous les jours à l’Académie Royale des Beaux Arts. Il savait d’elle qu’elle était une artiste accomplie, que, de la même façon que lui, ses études allaient se terminer et que, quoiqu’il arrive, il ne pourrait supporter l’idée de ne plus jamais la revoir. A quelques semaines de la fin de sa formation professionnelle, son cœur se serra soudain si fort qu’il réalisa qu’il était fou amoureux de Béatriz. Sans jamais lui avoir parlé, il la connaissait dans son intimité la plus profonde. Chaque soir, en secret, il l’observait, enfermée dans cette cage de verre illuminée de rouge. Il se cachait au coin de la rue et il figeait son regard sur cet être si fragile. Soudain, comme pris de folie, il imaginait, il devinait ses seins, tendus et blancs, qu’il caressait du bout des doigts jusqu’à l’entendre gémir de plaisir. Il frémissait de tous ses membres en s’imprégnant virtuellement de la volupté de sa peau, de la courbe de ses reins. Il la touchait, l’entourait d’une tendresse inouïe, puis, délicatement et dans la chaleur d’un corps à corps sensuel, ses mains la caressaient jusqu’à glisser vers le triangle du désir. Elle se donnait entière à lui, le suppliant, l’invitant à franchir les sommets extrêmes des plaisirs sexuels. Ensemble, et dans le même cri, leurs corps rendus fébriles par un va-et-vient incessant retombaient de douceur dans des draps de soie et au matin d’un jour infiniment tendre laissant leur deux âmes en suspension, entrelacées au dessus de leur couche…

Les lumières rouges s’éteignant et la rue se désertant,  il revenait douloureusement à la réalité, réintégrait son bureau à la hâte  et s’arrangeait pour que Béatriz récupère l’argent qu’il avait soigneusement glissé pour elle dans une enveloppe. Il la suivait jusqu’à son appartement et, rassuré, regagnait son domicile tout à proximité. Jayden était donc ce patron malgré lui, le chef de cette entreprise du sexe qu’il détestait et il avait veillé, depuis tout ce temps, à ce que personne ne touche à cette jeune Ukrainienne qui lui avait tatoué le cœur et qu’il sentait, au plus profond de lui, qu’elle deviendrait un jour la femme de sa vie…

*

L’été approchait et avec lui, la fin d’un cycle, le départ vers une nouvelle vie pour  Béatriz. Elle était à la fois triste et enjouée. Elle savait qu’elle ne croiserait peut-être plus jamais ce jeune garçon, qui, au fil des années, était devenu très bel homme. Ce vide qu’elle éprouvait, n’était-ce pas quelque prémices d’amour ? Il lui fallait franchir le pas et aller vers lui, le regarder, échanger quelques mots, l’effleurer. Cette attirance, cette intuition n’étaient-elles pas le signe d’un destin qu’ils pourraient avoir en commun ? Pourquoi se trouvait-elle dans l’impossibilité totale de l’oublier ? Elle n’avait de cesse de lutter pour effacer son visage, ses yeux, son sourire mais rien n’y faisait, ses pensées redessinaient toujours le jeune homme…

*

Béatriz et Jayden s’aimaient donc en secret depuis toujours et il suffisait simplement que les divinités de l’univers se mêlent de leur histoire pour n’en faire qu’une seule et unique, belle et éternelle. C’était au soir du bal masqué. Béatriz avait déposé sa démission à ce patron mystérieux qui l’avait protégée pendant toutes ces années et grâce auquel elle n’avait pas été salie par des relations  sexuelles malsaines et dégradantes. Elle laissait derrière elle un passé dont elle avait honte mais qu’importe, la page était tournée et l’avenir s’ouvrait à elle. Dans quelques mois, elle inaugurerait l’ouverture de sa galerie et le rêve de sa vie allait s’accomplir. Elle jeta un œil dans son miroir et pour la première fois depuis fort longtemps, osa s’observer pendant un long moment. Elle se trouvait jolie et la confiance grandissait en elle. Elle se sentait poussée par une force inconnue et une joie immense envahissait tout son être en émoi. Elle attrapa le masque vénitien qu’elle avait acheté pour l’occasion et le porta à son visage. Elle était vêtue d’une robe de satin pourpre qui mettait son teint en valeur. Un agréable balconnet relevait sa poitrine naturellement jolie. A son arrivée au campus, elle reçut de nombreux compliments et l’admiration de tous ses camarades masculins. Son regard, malgré elle, cherchait Jayden. Elle ne le vit pas. Se pouvait-il qu’elle ne le revit jamais plus ? La soirée se passa, sans goût, sans réelle joie. Elle s’était parée des plus beaux atouts pour lui, pour ce garçon qu’elle avait tant attendu et il brillait par son absence. A présent, elle savait qu’il aurait pu être l’homme de sa vie. Elle se laissait aller à imaginer la chaleur de ses bras, la tendresse des baisers dans son cou, l’étreinte d’un échange corporel profond et sensuel. Elle désirait plus que tout l’enlacer, s’abandonner en lui et le chérir à jamais. elle ne pouvait rester un instant de plus. Elle fut secouée d’un flot de tristesse et se leva soudainement laissant ses amis dans le désarroi. Elle traversa la piste de danse pour gagner le vestiaire mais se sentit happée par une force inconnue qui lui attrapait le bras. En une fraction de seconde, elle était contre lui, elle humait le parfum qu’il dégageait. Jayden était là, il l’avait observée comme à son habitude, en secret, tout au long de la soirée, sans jamais pouvoir l’approcher. Lorsqu’il l’avait vue quitter le bal, il avait enfin pris son courage à deux mains et avait couru vers elle. Il avait besoin d’elle, besoin de la sentir près de lui. Il ne désirait qu’elle depuis trop longtemps. Ils étaient tous deux marqués de cet amour unique exceptionnel qui frappe sur deux âmes et qui ne les quitte plus. Ils s’étaient simplement regardés, l’amour les réunissait enfin et il semblait tout à coup qu’ils se connaissaient depuis toujours. Délicatement, Jayden l’entraîna au dehors et pendant des heures, ils échangèrent leur vie, leur destin, leur histoire commune. Enfin, leur masque tombaient. Béatriz découvrit le secret qui les unissait depuis longtemps et qui les reliaient sans qu’elle ne le sache jamais. Elle pleurait à chaudes larmes mais de ces larmes qui nettoient le cœur pour des jours meilleurs et la promesse d’un amour éternel. Jayden n’en finissait plus de caresser son doux visage et d’essuyer leur souffrance passée.

*

Quelques semaines plus tard, Béatriz et Jayden accueillaient chaleureusement leurs amis communs autour d’un verre de champagne et à l’occasion de l’inauguration de leur galerie d’art. Tout le monde était là et le vernissage battait succès. Le couple se félicitait de cette périlleuse réussite. Ensemble, ils étaient parvenus à la réalisation d’un rêve. Dans un élan passionnel et fougueux, Jayden enlaça Béatriz en lui attrapant la taille pour la serrer tout contre lui. Il chérissait ces moments délicieux. Il n’en finissait plus de l’embrasser, de plonger son nez et sa peau tout contre son visage inondé d’une lumineuse beauté. Autour d’eux scintillaient les étoiles d’un bonheur inébranlable. Leur projet de vie avait abouti, les divinités les avait réunis dans une énergie d’amour et de flamme éternelle.

Sylvie S.

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17e proposition d'écriture : sujet du 26 avril

Même si sa perruque et son masque protègent son identité, son corps de rêve et sa tenue sexy lui valent toutes les attentions et Béatrice n’a qu’une envie : fuir ! Elle méprise ces hommes dont les regards pleins de désirs se posent sur elle. A-t-elle bien fait d’accepter ? Ce jeu ne va-t-il pas un peu trop loin ? Tandis qu’elle s’apprête à tout arrêter, un inconnu, lui aussi masqué, lui propose d’une voix chaude et troublante de l’accompagner pour une petite balade au clair de lune… Que va-t-il se passer ? Béatrice est-elle en danger ou, au contraire, cette rencontre va-t-elle bouleverser sa vie ? Et si vous osiez une romance érotique… Laissez libre cours à votre imagination. Aucune contrainte de style ou de longueur.

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Proposition d'écriture numéro 16 : photos... Voici quelques textes d'auteurs.

UN ENFANT SAUVAGE

 

Je me suis éveillé un matin au milieu d'une immense forêt, seul, abandonné de tous. J'ai longtemps erré dans les sentiers odorants. Je n'ai pas eu le choix, j'ai dû subsister au sein d'un milieu parfois hostile et dangereux. Mon enfance, je l'ai vécue aux bras de dame nature. Pourquoi ont-ils cru que j'étais fou ? Qui étais-je donc pour avoir été si cruellement  abandonné ? Je n'ai pas eu le temps de me poser toutes ces questions. Il me fallait manger, boire, dormir et là se trouvait mon quotidien...

* 

Assis sous un arbre baigné de soleil, je prends le temps de réfléchir et attends que la bête sauvage franchisse le chemin. Je tiens dans ma main une pierre que j'ai taillée moi-même et je sais que je n'hésiterai pas une seule seconde lorsque j'apercevrai ma proie. Je tends l'oreille et je perçois quelque craquement, de petites pierres qui se dérobent sous un pas lourd. Enfin, je l'aperçois. La bête est noire. Tête baissée et groin collé au sol, elle cherche, renifle et marque un arrêt. Elle sait que je suis tout près, elle se méfie. Mon odeur encore trop humaine trahit ma présence et l'envie pressante d'enfoncer cette arme de fortune dans le poitrail de l'animal. Mon ventre se serre et d'un seul bond, je saute, je cours, je crie, j'assaille ma victime de mille coups mortels. Elle râle, elle hurle de douleur, elle se débat mais trop tard, je connais le coup fatal, tente de l'atteindre et y parviens dans un cri de rage. En une fraction de seconde, elle s'effondre dans un dernier souffle et ses yeux se figent. Presque aussi vite, le sang jaillit puissamment de l’artère sectionnée, formant une mare autour de la bête. Je dépèce l'animal avec agilité. Mon ventre crie famine. À pleines mains, j'arrache la viande encore chaude et toute imbibée de ce sang qui coule, sillonnant mes avant-bras. Ma respiration s'accélère, les battements de cœur raisonnent dans mes tempes et je porte à ma bouche la chair sanguinolante extirpée de l'animal gisant au sol. Il me faut être rapide car je sais que les autres bêtes vont surgir de toutes parts pour dérober le précieux butin. Je quitte le sentier en emportant quelques morceaux enfouis dans une vieille peau. Je suis un aventurier de la survie. Mes journées sont rythmées par le soleil. J’ai appris à m’abriter des dangers, à repérer des terriers abandonnés pour m’y enfouir les jours de tempête. La forêt dans laquelle je vis n’a plus aucun secret pour moi et je connais plusieurs grottes dans lesquelles je me refugie à l’orée de l’hiver. Au lever du soleil, je sors de ma tanière et tel l’ours ébloui par la lumière du jour, me mets en route à la recherche de baies, de fruits, de racines. Parmi la faune, il est quelques animaux qui sont devenus, au fil du temps, des compagnons de jeu avec lesquels j’échange des moments d’affection, de contact, peut-être de ce contact chaleureux humain qui semble tant me manquer. Ainsi, je vis de chasse, de pêche, de cueillette. J’ai appris, je ne sais comment, à me préserver du froid en fabriquant des vêtements de peaux de bêtes. A présent, et par le plus pur des hasards, je peux faire du feu pour me réchauffer et cuire la viande ou le poisson. A la nuit tombée, je regagne un abri secret. J’amasse des brindilles, puis du bois pour allumer ce feu tant attendu et, lorsqu’une timide flamme danse sous mes yeux ébahis, je souffle très vite au-dessus d’elle pour la voir grandir à ma plus belle satisfaction. Quel est ce sentiment qui m’envahit lorsqu’assis en tailleur devant ce joli ballet flamboyant, mon esprit pleure, saigne. Je suis seul, désespérément seul.  M’apparente-t-on à un animal ou suis-je réellement un être humain ? Mais au fond, qu’est-ce qu’un être humain ? Une enveloppe corporelle capable de penser, d’aimer ? Je ne sais pas, cette idée me hante et je m’endors d’un sommeil perturbé empli d’images floues qui n’en finissent plus de tournoyer  au dessus de ma couche tels de petits diablotins cauchemardesques…

*

Ainsi, j’ai vécu quelques années à l’état sauvage avant d’être recueilli par l’Homme qui m’a tout appris, qui, à force d’éducation et d’observation, a su me restituer une dignité. Les mauvais rêves se sont enfuis. J’ai reçu des soins, de la nourriture qui avait une toute autre saveur que celle que j’avais connue jusqu’alors. J’ai découvert que je pouvais marcher sur mes pieds, que mes mains pouvaient caresser, toucher, aimer. J’ai apprivoisé les sons qui sortaient de mes entrailles et je les ai transformés en mots pour exprimer mes désirs, mes joies et mes peines.  Je suis conscient que mon histoire marquera les esprits et suscitera une intemporelle curiosité.

Souvent, je fuis la modernité, m’échappe quelques instants dans cette forêt qui a guidé les débuts de ma vie. Je m’assois au pied de l’arbre qui, autrefois me servait d’observatoire et de terrain de chasse. Je caresse l’écorce du vieux tronc, mes yeux se ferment et je savoure cet instant magique où des milliers d’images défilent en ma mémoire. Mon corps tout entier se laisse transporter par le chant des oiseaux, le bruit du vent dans les feuillages, la fuite des choses et du temps. Et c’est presque à la nuit tombée que je me décide enfin à quitter ces premiers lieux de vie. J’emprunte le sentier qui s’ouvre devant moi en délivrant les douceurs colorées d’un coucher de soleil rougeoyant. Les mains dans les poches et le nez dans les nuages, j’inspire profondément l’air de mon enfance avant de regagner la civilisation. Puis, tout en franchissant les marches du perron d’une vieille bâtisse, je pousse la lourde porte d’entrée, adresse un dernier regard vers mes souvenirs et entre dans la chaleureuse demeure. Au mur, ce portrait presque significatif, l’image d’un baiser échangé entre deux chatons…

 

Je réalise alors que je suis le témoin d’une vie sauvage, le lien indéniable de l’homme à la nature, que seul l’apprentissage de la parole nous sépare du monde animal. Je m’incline devant ce si fragile univers qui s’impose à nous chaque jour et que l’humanité toute entière se doit de respecter malgré sa prétention du savoir car je sais, que, tout comme nous, les animaux sont doués de bon sens, d’amour et de bienveillance telle que pourrait témoigner la photographie de ce si joli moment figé et presque humain partagé entre deux chatons… 

Sylvie S.

Les petites douceurs du cœur semblent souvent réservées aux autres.

 

La passion au sens littéraire est un état affectif intense et irraisonné qui domine quelqu'un. Ma première passion et moi vivions dans un monde dur et froid dans lequel notre couple s’entre-déchirerait pour se donner une illusion de mouvement. Certains appellent cela la passion, moi j’appelle ça de la servitude. Nous forniquions à nous retourner le cerveau et à faire taire nos cœurs solitaires. De l’ennui accouchait nos simulacres de disputes pour accéder à la jouissance physique ; la spiritualité étant inaccessible. Nous nous dévorions l’un l’autre à faire bleuir nos corps. Nous jouions un jeu de va-et-vient incessant entre le besoin de l’autre et le rejet de l’autre. Nous fuyions la cause de notre mal-être presque permanent ; deux âmes incompatibles. Des années durant, j’ai observé d’autres amoureux sans vouloir voir, sans vouloir admettre l’inadmissible. Il est presque impossible de sortir d’un mensonge qu’on se fait à soi-même quand il est enraciné. Nous nous étions créé une identité gémellaire néfaste à tout niveau, rêvant inconsciemment à ce que quelqu’un nous en délivre. Monde de sauvages, plaisirs sadomasochistes. Les premières amours sont les plus violentes, car sans expérience, nous avançons vers l’inconnu que bien vite nous prenons pour référence.

Encore aujourd’hui, je me souviens de nos voisins Denis et Bernadette qui voyaient tantôt valser les meubles tantôt les vêtements et parfois même Tanguy, mon compagnon d’infortune. La passion est destructrice, car pour un déluge de douleurs, elle apporte quelques ondées de bonheur passagères. Quand on réalise que la passion s’éteint, qu’elle ne peut durer sans épuiser totalement son âme et son corps, on se sent nu, on se sent perdu et la prise de conscience nous assourdit, nous rend fous.

La passion a toujours fait de nous des sauvages complètement accros aux tumultes de nos émotions, passant d’un extrême à l’autre. Un jour, un bonheur inconditionnel et le lendemain une souffrance à vous faire exploser à l’intérieur. Vous pourriez tuer quand vous touchez le fond et vous pourriez tuer quand on essaie de vous retirer le fruit de votre passion. De ces relations stériles et passagères, fatigué est votre cœur, éreintée est votre âme.

Puis un jour, l’Amour entre dans votre vie, un homme, une femme que vous n’avez pas vu arriver, que vous n’attendiez pas, bien souvent quelqu’un que vous n’auriez jamais pu imaginer comme étant l’autre, s’impose à vous. Tout d’abord, il s’insère en tant qu’interrogation des premiers essais balbultiants puis comme une évidence. Tout prend alors un sens, la vie à ses côtés est douce et belle. Tout ce que vous aviez pu craindre disparait dans un regard, toutes vos peines s’effacent dans un sourire et la simplicité des rapports vous comble en permanence.

Les autres qui connaissaient déjà les petites douceurs du cœur ne vous apparaissent plus comme des êtres simples d’esprit, ennuyeux et angéliques. Leur béatitude vous rendait amer, jaloux et mauvais. La vérité, c’est que quand l’Amour entre dans votre vie, l’autre devient plus important que vous-même, le bonheur de l’autre est une condition sine qua non à votre équilibre. L’état de rage que vous avez pu connaître, vos penchants passionnels et conflictuels vous quittent car vous n’avez plus besoin de palliatifs. Fini le Xanax à coup de sexe à outrance pour s’abasourdir, finit le Guronzan à coups de sang pour s’occuper. Fini l’artifice quand la réalité est belle.

Vous passez du puma au petit chaton, plus besoin de lutter, plus besoin de se battre.

Angélique G.

Noah

 

     Noah était un petit garçon de huit ans, le plus jeune d'une fratrie de sept enfants. La vie à la maison était loin d'être toute rose, entre sa mère épuisée par ses grossesses successives, ne s'intéressant principalement qu'à son fils aîné, sur lequel reposait tous ses espoirs, et un père qui passait ses journées à travailler dans les vignes, et qui, en rentrant le soir, n'aspirait qu'à une chose, boire tout son saoul dans le calme.

     Un seul avantage à cette situation familiale : Noah était libre de faire ce qu'il voulait en dehors de la maison, tant qu'il était de retour pour le dîner. S'il avait le malheur d'être en retard, son père ne manquait pas de le corriger, et il devait ensuite aller se coucher sans rien avaler.

     Ce que Noah aimait par-dessus tout, était le moment où sa journée d'école était terminée, et où il courait dans les bois prés de chez lui, pour s'adonner à son jeu favori. Le livre de la jungle était son dessin animé préféré, au point qu'il connaissait les répliques par cœur. Il aurait adoré être Mowgli, adopté par une meute de loups, et vivant dans la jungle avec Baloo pour compagnon.

     Noah laissait dans ces moments-là, libre court à son imagination, où les bois étaient une jungle, où il chantait avec Baloo la meilleure chanson du film, où il montait sur le dos de Bagheera et tentait d'échapper au tigre Shere Khan. Il se sentait si heureux alors. Il n'était plus seul au milieu d'une famille qui l'ignorait ou le malmenait. Il était avec son autre famille, née de son imagination pour combler le vide affectif qui le rongeait, une famille qui l'aimait et veillait sur lui.

     Mais à force de se raconter des mensonges, l'on finit par y croire. Noah s'enfonça de plus en plus dans son imaginaire, gommant tout le réel de sa vie. Son esprit avait de plus en plus de mal à revenir à la réalité, à quitter la jungle.

     Un soir, Noah revint au monde réel bien tardivement. La nuit était tombée depuis bien longtemps. Il frissonna à l'idée de ce qui l'attendait, et tête basse, il reprit le chemin de la maison. A l'intérieur, personne n'était inquiet pour lui, mais son père bouillait littéralement de rage. Ses frères et sœurs étaient au lit depuis des heures, de même que sa mère. Mais son père était bel et bien éveillé, et avait eu plus que son compte d'alcool.

     Le guettant par la fenêtre, il se rua dehors dès qu'il aperçut son fils. Noah n'eut le temps de rien dire, le patriarche de la famille était déjà sur lui, sa ceinture prête à donner des coups. La scène qui suivit fut courte mais terriblement douloureuse, le laissant les jambes en sang et les vêtements en lambeaux.

     La fureur de son père était retombée, et réalisant ce qu'il venait de faire, dessaoula complètement. L'air penaud, il ne s'excusa pas néanmoins, ce n'était pas dans ses habitudes. Il demanda à son fils de rentrer se coucher, mais Noah ne bougea pas. En larmes, l'enfant n'avait qu'un désir, retrouver Baloo et ses amis dans la jungle où il était si heureux. Il voulait rentrer chez lui. Dans la jungle.

     Alors Noah renonça à la réalité à tout jamais. Il se mit à courir vers les bois, n'entendant pas les cris de protestations de son père. A l'orée de sa jungle tant aimée, il enleva ses vêtements pour ne plus être qu'en slip, afin de ressembler encore plus à Mowgli. Bagheera et Baloo l'attendaient déjà.

Anne C.

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16e proposition d'écriture : sujet du 3 avril...

Écrire un texte à partir de l’une ou de l’autre des photos ci-dessus (ou les deux), en précisant dans votre réponse de laquelle il s’agit.

Que vont éveiller dans votre inconscient ces deux photos apparemment totalement différentes ?

Je laisse votre imaginaire s’exprimer librement… Aucune contrainte de style ou de longueur.

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Proposition d'écriture numéro 15 : je croyais... Voici quelques textes d'auteurs

     Quand j'étais petite, je croyais que les fantômes existaient. Aujourd'hui encore, contrairement au Père Noël, à la petite souris ou aux cloches de Pâques, cette croyance ne m'a jamais quittée. Enfant, je voulais croire à tout un tas de choses merveilleuses et extraordinaires, mais il n'y en a qu'une seule, que j'ai réellement vue.

     Un jour d'ennui mortel, je me glissai dans la maison déserte de ma tante, qui vivait juste à côté de chez nous. En quête de sensations fortes, je tirai tous les rideaux du salon, me retrouvant ainsi dans la pénombre. Difficile de me souvenir du véritable but que je recherchais alors, mais je ne tardai pas à être servie, niveau frayeur.

     J'étais assise sur le bras du canapé, et j'observais tout autour de moi. Croyais-je vraiment que j'allais voir un revenant ? Sans doute pas. Et pourtant, quelque chose attira indéniablement mon attention sur la double porte vitrée du salon, donnant sur le couloir et la porte d'entrée. Je vis une silhouette blanche passer, mais sans pouvoir l'identifier vraiment à cause des carreaux déformant. Je fus saisie de stupeur et de peur. Je m'attendais à tout moment à voir la silhouette fantomatique arriver sur moi par la cuisine, mais rien.

     J'ouvris alors les rideaux, regrettant ce petit jeu idiot, et pris mon courage à deux mains pour me rendre dans la cuisine puis dans le couloir. Il n'y avait rien ni personne. La porte d'entrée était bien verrouillée, et le reste de la maison était toujours vide. Cette expérience acheva de me convaincre que les fantômes existaient.

     Bien entendu, en grandissant et avec le recul, j'aurais pu penser que mon imagination m'avait joué des tours ce jour-là. Cela m'était déjà arrivé, après tout. Mais pourtant, je restai toujours persuadée que ce que j'avais vu avait été bel et bien réel.

     Cette croyance avait fait de moi une personne à l'esprit ouvert, sans que je sois pour autant crédule, du moins je l'espérais. Je pensais également que cela m'avait permis de conserver mon imagination d'enfant, nourrissant ainsi mes écrits au quotidien.

     Durant mon enfance, et même une partie de mon adolescence, je ne croyais pas juste aux esprits, mais au surnaturel en général. Ou plutôt, je voulais y croire. Pour donner un peu de magie et de mystère à la vie sans doute. J'avais même fini par entraîner mes amis dans cet univers. Nous aimions alors nous faire peur en invoquant des esprits à la lumière d'une bougie.

     Mais tout a une fin. Un jour, nous avons cessé ces jeux pour revenir à une réalité plus terre à terre. Néanmoins, je n'ai pas renoncé complètement à croire à ces choses-là. Dans ma vie d'adulte, il m'est arrivé une fois d'être confrontée à un phénomène étrange, et comme je n'y ai pas assistée seule, je sais que je ne l'ai pas imaginé.

     C'était le jour de noël. Nous avions passé le réveillon chez de la famille, et avions dormi sur place. A notre retour, ma mère et moi, nous avions senti une odeur particulière, qui nous rappela aussitôt mon défunt grand-père, mort quelques mois plus tôt. Nous nous regardâmes alors, et nous comprîmes la même chose. C'était un au revoir. L'odeur partit. Mon grand-père aussi. Nous sûmes qu'il reposait en paix.

 

     Peu m'importe que l'on me croit trop imaginative. Mon imagination est précieuse, et je la chérirai tout au long de ma vie. Quant à mon étrange croyance, elle est probablement ma source d'inspiration, mais aussi une forme de réconfort. Qui a envie de croire qu'il n'y a rien après la mort, si ce n'est le vide et le néant ? Pas moi.

Anne C.

LES CROYANCES

 

Les croyances... Quelles douces et folles manipulations que ces fausses idées instillées insidieusement par nos parents, en qui l'on croit, tout au long d'une enfance dorée et bercée de légendes abracadabrantes. Je suis issue d'une fratrie de trois filles et me trouve sur la seconde marche du podium. J'ai vu le jour un matin de janvier alors que ma sœur aînée avoisinait ses deux ans et demi de vie et j’ignorais que ma dernière sœur viendrait à nous quelques années plus tard. Quelle belle inconscience que cette naissance et cette rencontre avec l'univers. Mon enfance, somme toute banale, mais sucrée de doux souvenirs, fut, elle aussi, comme celle de millions d'autres enfants, pimentée de multiples croyances conscientes ou non et que j'allais découvrir au fil de mon existence, de mon évolution. Je n'ai pas échappé, une fois l'an, à cette joie de rencontrer l'homme en rouge à la barbe blanche. Il n'était pas une nuit de Noël sans que j'eus tenté de déceler le mystère qui tournait autour de l’étrange histoire d'un traîneau chargé de cadeaux livrés par le conduit d'une cheminée. Je sentais bien que mes parents ne me racontaient pas tout. Ils mentaient déjà. Cette insouciance enfantine dura cependant quelques années. A pâques, je fermais les yeux et imaginais très facilement d'énormes cloches dorées, suspendues dans le ciel qui, au fur et à mesure de leurs mouvements balanciers, libéraient une douce musique ponctuée de chocolats en quantités considérables. Il suffisait de courir dans tous les sens, au bout d'un jardin printanier, quelquefois sous la pluie, mais qu'importe, les chocolats tombaient du ciel et c'était merveilleux !

Plus tard, aux portes de ma toute jeune enfance, je côtoyais régulièrement mon amie souris mais je ne parvenais jamais à la rencontrer. Elle déposait simplement au creux d'un doux et chaleureux oreiller, une merveilleuse récompense : une pièce de monnaie, en échange d'une dent tombée ou arrachée grâce à la participation complice d'un paternel bienveillant. Et puis, à l'orée de nuits enfantines et prometteuses de doux rêves, se pouvait-il que le marchand de sable eut été présent ? Lentement, les contes de fées sont entrés dans mes songes. J'étais impatiente de soulever le mystère de l'apprentissage des mots qui m'étaient lus chaque soir, au coucher, avant que ce marchand de sable n'ait agi de ses pouvoirs. Je me laissais guider au fil des mots, j'écoutais ces phrases affectueusement chuchotées par ma mère et je chérissais ces moments de bonheur qui suspendaient le temps, blottie contre la douceur maternelle. C'est alors que mon corps tout entier se trouvait poussé par une force inconnue et je voyageais vers de lointains horizons chevauchant une licorne, enlaçant mon prince charmant en route vers un château de princesse perché sur une colline magique. Je m'endormais avec des images féériques couronnées de perles et de diamants. Longtemps, j'ai cru que la maison de pain d'épices existait, que chaque nuit, en partant à sa rencontre, je croquais à pleine dents dans ce gros biscuit aux saveurs nacrées et qu’il se reconstituait tout aussitôt. Je nageais dans l'euphorie d'une réelle douceur entourée de sucreries aux milles couleurs…

Hélas, le temps est venu anéantir toutes les jolies croyances auxquelles nos parents nous laissaient adhérer sans scrupule et l'adulte en devenir découvrait peu à peu, tout doucement, que le père noël n'existait pas, que la souris n'avait jamais déposé la moindre pièce sous nos oreillers ou même que le marchand de sable n'était que poudre aux yeux. Les souvenirs reviennent en ma mémoire et alors que j'abordais ma dizaine d'années, j'allais de découvertes en découvertes pour, effectivement, et de façon logique, me dire qu'il n'était pas possible d'imaginer un vieil homme, vêtu de rouge, effectuer un tournoiement céleste le soir de noël et tenter de passer au travers de tous les conduits de cheminée du monde entier en une seule nuit. Il fallait bien me rendre à l'évidence : mes parents étaient des imposteurs. Ainsi, j'atteignais les  douloureux rivages du sens de la réalité. Je quittais progressivement un monde d'insouciance pour plonger inconsciemment et presque malgré moi dans un univers aux saveurs plus acidulées. 

C’est bien plus tard, à l'âge adulte, que je  me suis trouvée confrontée à la difficile réalité de la vie et cette question posée sur mes croyances, celles qui ont finalement contribué à ce que je suis aujourd'hui. J'ai rêvé d'une vie parfaite, de l’existence de Peter Pan, de Merlin et du légendaire roi Arthur. J'ai souvent imaginé que le monde de mon enfance puisse perdurer. J'ai tenté de le transmettre à mes enfants. Mais dans nos croyances, outre l'idée que les contes de fées ne sont qu'imagination et  illusion, n'existe-t-il pas, caché derrière ces rêves, l'espoir d'une réalité ? En y réfléchissant, ne peut-on pas imaginer facilement que ces mensonges inventés de tous temps par des parents attentionnés, auront été  bien utiles pour se construire et, tout comme blanche neige, passer de l’état de plomb à cette merveilleuse alchimie dorée qu'est l'accomplissement de la vie ?

 

Ainsi, j’ai traversé en douceur une enfance paisible emplie de mille rêves de petite fille que j’ai quelquefois réussis à transformer en une belle réalité. Mais, à mi-chemin de vie, et atteignant un âge mûr et serein, des vérités cruelles s’imposent à moi. Je cherche, je tâtonne, je me demande qui je suis dans ce si grand néant. J’imagine facilement que toutes ces croyances illusoires ont représenté une étape, un passage obligatoire à l’aboutissement d’une existence. Et puis, au détour d’une rencontre improbable, après de longs moments de discussion, je réalise que j’ai inconsciemment évolué avec d’autres croyances bien plus sournoises. Je fais soudain le triste constat moral que nos parents, malgré eux, nous transmettent des valeurs ancestrales, des idées préconçues qui vont souvent influencer notre manière d’agir. Aujourd’hui, je me rends compte que j’ai peur. Peur de vivre, peur de prendre des risques, peur de tomber. J’ai grandi au sein d’une famille ouvrière modeste et j’ai côtoyé cette croyance  tel un traitement au long cours avec des parents courageux, en quête permanente d’une sécurité financière, sans prise de risque et pour maintenir un foyer fragile à l’abri du déclin. J’ai absorbé les moments difficiles où l’argent se raréfiait, où les gens de cette génération désiraient à tout prix acquérir un bien et subissaient un endettement à vie qui, forcément, engendrait maintes disputes à l’orée de fins de mois qui s’annonçaient difficiles. J’ai toujours tenté de fuir ces discussions hostiles mais les blessures enfantines ne se referment jamais et l’on grandit en se promettant que l’on changera les choses. Inconsciemment et au plus profond de mon âme, j’ai conservé ces valeurs de prudence, de sécurités à atteindre à tout prix pour gagner les rivages de la tranquillité. Le rôle de parents n’est pas aisé. Aujourd’hui, je suis moi-même mère de deux jeunes filles et je me demande souvent quelles valeurs j’ai pu leur transmettre. J’ai tenté de défragmenter mon disque cérébral à la recherche de nouvelles croyances, d’un nouveau mode de vie. J’ai accompli la promesse d’adopter une belle philosophie, celle de la pensée positive, de l’apprentissage du bonheur, celle de l’aventure pour une brillante destinée. J’ai effectué mille lectures pour parvenir à ce projet difficile et aujourd’hui, malgré les doutes que je tente d’abolir, malgré cette lutte permanente contre de vieux démons,  je peux affirmer qu’une seule croyance doit subsister : l’idée que chacun d’entre nous doit croire en la vie, en soi, et surtout se lever chaque matin, le sourire aux lèvres, pour apprendre à cultiver cette jolie plante qu’est le bonheur de l’instant présent et la pleine conscience du moment…

Sylvie S.

Blog de Camille, bienvenue.

 

Le 4 avril 2016,

35 ans et 2 jours.

Réflexion du jour : Les filles sont-elles des poupées en porcelaine réincarnées ?

 

Je ne sais pas ce que vous en pensez, mes chers lecteurs, mais moi, petite, je croyais que les filles étaient des poupées réincarnées en humaines.                                                                                                 

Poupées : petites choses fragiles et présomptueuses, bon aussi parfois un peu crédules, voire carrément stupides. Les filles trop « fille », m’ont toujours foutu le cafard. C’était un peu confus dans ma tête de gamine, car bien souvent je me disais que le problème était peut-être ma façon à moi d’observer, d’aimer ou d’être. Mes goûts semblaient singuliers et mes aptitudes questionnées par la majorité des copines. Elles me demandaient toujours : « Pourquoi tu joues au foot alors que tu pourrais être pom-pom girl ? » Incompréhensible pour moi ; l’idée de vouloir être un poteau qui à l’occasion d’une superbe action d’un des copains, agite ses bras et ses guiboles de manière totalement désorganisée. Voici une preuve de ce lourd passé « poupéen ». Surtout quand Tony le gardien, parfois par inadvertance, dégommait un de nos légumes supporter qui finissait à terre malgré les avertissements de la maîtresse répétant sans cesse de se tenir à l’écart du terrain. Bref, être figurine semble plaire à la fille. Je me demande ce que devient Tony le gardien. Si jamais quelqu’un connaît Tony Almeida de Mantes-la-Jolie, je vous remercie de me contacter en privé.

Revenons au sujet du jour :

Petite donc, je pensais que j’avais une âme de garçon à l’intérieur, que la nature farceuse m’avait fait une nouvelle blague (en plus de celle de me faire naître un 1er avril). Je détestais les filles et elles me le rendaient bien. Toutes leurs activités me débéquetaient et je n’étais de toute façon jamais conviée. Je me souviens de ce fichu jeu de l’élastique que j’observais de loin, adulé par les gamines, qui bien souvent entrainait des chutes assez spectaculaires et faisait mordre la poussière aux sauterelles. Compliqué de faire la fille, moi on ne m’a jamais priée d’essayer.

Bien qu’étoffée au fur et à mesure des années en dehors de la cour de récré, cette idée que les « filles poupées » deviennent des « femmes poupées », et ce, de génération en génération est encore bien ancrée en moi et me rend bavarde. J’ai des dizaines et des dizaines d’exemples dans mon entourage.                           Est-ce idem de votre côté, chers amis de la toile ?                                                                                

Il n’y a qu’à regarder Mariette C. (la seule fille qui m’ait tolérée et avec qui j’ai fait toutes mes classes) et sa mère. Mariette est une poupée, sa mère est carrément un poupon et sa sœur, une vraie Barbie.            

Je n’ai jamais pu encadrer cette passion pour le rose, pour les coiffures, le vernis ou encore les cancans. Impossible de confier quoi que ce soit aux filles sans s’attendre à voir se répandre son secret à des kilomètres à la ronde ! Eh leur moue dès que l’on n’approuve pas béatement leurs idées ! Comment les garçons peuvent-ils être séduits par les poupées boudeuses ? Cela n’a rien de mignon, c’est juste pathétique non ?                         Bref, mon manque de point commun avec mes semblables m’a toujours apporté plein de copains pour débattre sur ce sujet de l’attraction. Mariette C. pour une raison totalement inconnue est la seule poupée qui m’ait toujours collé aux baskets. Mariette avait parfois un caractère insupportable, de par sa facilité à se laisser aller à ses humeurs et ses caprices sous peine de se penser dans son bon droit.

Tu es tellement merveilleuse qu’on doit forcément te supporter, c’est ça ?

Enfant, c’est Jean de la Fontaine et Mariette C. qui ont conforté mon petit moi intérieur sur le fait que mes interrogations n’étaient peut-être pas totalement infondées.

Les filles : des poupées en porcelaine

Je suis passionnée par les fables de la Fontaine, d’aussi loin que je m’en souvienne, je ne m’endormais pas sans qu’on m’en lise au moins une en me bordant dans mon petit lit. Gamine, j’en saisissais les images de base. Elles m’ont accompagnée tout au long de mon enfance et continuent à le faire aujourd’hui. En grandissant, chaque relecture apportait des éléments nouveaux. Insatiable, je découvrais des vérités et des secrets de temps en temps. Encore aujourd’hui, je poursuis mes lectures en me disant que je n’en saisis pas bien toutes les teintes, tous les fondements et toutes les choses qui se cachent derrière les choses. Elles représentent des petites fenêtres sur un monde parfois trop étriqué. (Phrase empruntée au blog de Paskal sur sa réflexion concernant : L’homme et la mère.) Mais, je m’éloigne du sujet.

En vérité, ma croyance dans le fait que « la fille » est un paon passif à tendance nombriliste est vraiment née en CM1 avec l’arrivée de Patrick. Patrick, personne ne le trouvait beau, sauf moi évidemment. Il semblait plus sensible et plus intelligent que les autres. Son talent pour le dessin était sans limites et sa voie enchanteresse. J’étais la seule à le trouver sublime quand tout le monde se moquait de son nez trop grand ou de ses vêtements trop petits. Qu’importait son nez quand ses mains se faisaient magiciennes ? Qu’importaient ses cheveux roux quand sa voix de castrat emplissait la classe lorsqu’il récitait la leçon du jour ? Il était beau, elles étaient abêties. Toutes les autres filles de notre classe préféraient Pierre, le lourdaud qui détenait deux records : celui de beauté extérieure et celui de stupidité. Nous étudiions la fable que j’avais choisie : « La fille » de Jean de La Fontaine (chaque semaine, un élève pouvait choisir un texte parmi les propositions de la maîtresse) et ce jour-là, c’était mon amoureux avec sa voix de velours qui était de corvée de récitation :

 « Certaine fille, un peu trop fière
Prétendait trouver un mari
Jeune, bien fait et beau, d’agréable manière,
Point froid et point jaloux : notez ces deux points-ci. »

En gros, depuis mon CM1 (avec l’aide de maman pour être certaine de bien comprendre, il faut bien l’avouer), voici ce que je me dis : une fille, ça se prend pour une princesse qui veut un amoureux : jeune, beau, élégant, nounours, mais pas trop « guimauvé ». On peut aussi entendre : la fille banale a un ego surdimensionné et des désirs de contes de fées. Mariette C., présente dans la salle de classe tout devant à gauche, ni jolie ni laide, ni intelligente ni stupide rêvait comme bien d’autres à un Brad Pitt doublé d’un Einstein. Elle ne se demandait évidemment pas si Brad Einstein aurait pu être intéressé par elle, cela semblait être une évidence à ses yeux. Égocentrisme de la princesse, à noter. Et ce jour-là, ça a vraiment percuté ! Mes pensées informes depuis petite ont été clarifiées pendant cette lecture ; d’une, car Jean de la Fontaine n’a pas semblé être compris par la moitié de la classe (féminine), et de deux, car toutes les filles de la classe (sauf moi) rigolaient, chuchotaient et se moquaient de Richard. Insupportable, surtout Mariette C. qui lui balançait du papier mâché dans les bouclettes.

Richard avait cependant continué, rouge comme une pivoine à nous en mettre une couche :

« Cette fille voulait aussi
Qu’il eût du bien, de la naissance,
De l’esprit, enfin tout. »

Sacré Mariette C. qui voulait que son amoureux soit beau, gentil, mais uniquement pour ses beaux yeux et muni d’un vélo. J’oubliais des critères à valeur ajoutée à ses yeux : il fallait qu’il ait de beaux vêtements aussi et un beau cartable. Bon, dans la fable il est dit qu’elle voulait qu’il ait de l’esprit, mais c’est là ou je ne suis pas réellement d’accord avec Monsieur de La Fontaine. L’esprit, les filles n’en font pas toujours preuve quant à leurs propres désirs alors quant à l’attendre des autres...

« Mais qui peut tout avoir ? » s’égosillait un Richard cramoisi.

Richard dévisageait les plus méchantes filles de la classe et commençait à cracher son venin haut et fort :

« Le Destin se montra soigneux de la pourvoir :
Il vint des partis d’importance.
La belle les trouva trop chétifs de moitié :
« Quoi ! moi ? quoi ! ces gens-là ? l’on radote, je pense.
À moi les proposer ! hélas ! ils font pitié :
Voyez un peu la belle espèce ! »
L’un n’avait en l’esprit nulle délicatesse ;
L’autre avait le nez fait de cette façon-là :
C’était ceci, c’était cela ;
C’était tout ; car les précieuses
Font dessus tout les dédaigneuses. »

Le drame de mon adolescence, mes chers internautes, fût d’accepter que mon Richard était fou amoureux de Mariette C. Au moment de cette récitation, c’était déjà le cas et cette passion ne l’a jamais quitté. La jalousie avait empoisonné mon cœur, car il aimait la fille qui le détestait le plus et semblait ne pas me voir, moi qui l’adorais. Évidemment Mariette C. avait ri au long nez de Richard qui se morfondait après chaque tentative infructueuse de rapprochement. Il y avait aussi eu Lou le poissonnier qui avait fait la cour à la poupée, un peu brut de décoffrage, mais d’une fidélité remarquable et d’une douceur infinie. Lui aussi avait été recalé froidement. Je me souviens de Pierre, jugé trop petit et qui avait reçu la lettre « F ». Pierre était pourtant un homme d’une imagination et d’un optimisme à toute épreuve. Adam avait aussi été reconduit, pas assez sûr de lui alors qu’il n’avait besoin que d’une main dans la sienne pour se dévoiler. Yvan : déclaré trop séducteur et pourtant, c’était simplement sa façon à lui de dépasser son manque de confiance en lui. Et tant d’autres se sont brisés contre la princesse de glace ! Aucun d’eux ne correspondait à Brad Einstein et d’une adolescence qui aurait dû être source de découvertes, des premières amours et d’expériences, il n’en fût rien. Mariette C. a vécu une adolescence étouffée, prisonnière dans une bulle d’idéaux. Elle me disait toujours : « je reste disponible pour quand le bon arrivera, même si certains me plaisent à 99 %, je pense pouvoir trouver la perle rare ».

Pour être rare, il faisait même apparemment partie d’une espèce en voie d’extinction son Brad Einstein.

J’entends encore comme si j’y étais, Cyrano réciter :

« Après les bons partis, les médiocres gens
Vinrent se mettre sur les rangs.
Elle de se moquer. « Ah ! vraiment je suis bonne
De leur ouvrir la porte ! Ils pensent que je suis
Fort en peine de ma personne :
Grâce à Dieu, je passe les nuits
Sans chagrin, quoique en solitude. »

Passée la vingtaine, Mariette commençait à devenir amère. Elle passait son temps à se moquer de mes relations ratées, à critiquer mes choix et à sourire de mes blessures et de mes multiples cœurs brisés. Elle a même rigolé, le jour où j’ai annoncé mes fiançailles. Elle disait que comme pour moi, seuls les rabais venaient à elle, les soldes, les rebuts, les abats comme elle les désignaient. Elle se révoltait toujours en monologuant à voix haute : « mais comment peuvent-ils penser avoir une chance avec moi ? Franchement c’est vexant ». Elle dissimulait son angoisse du temps qui passe et sa jalousie vis-à-vis de ses copines derrière sa phrase fétiche : mieux vaut être seule que mal accompagnée. Pourtant cette solitude pour quelqu’un qui dit s’en foutre, on en a bouffé.

Si seulement tu avais bien écouté Richard, Mariette C :

« La belle se sut gré de tous ces sentiments.
L’âge la fit déchoir : adieu tous les amants.
Un an se passe, et deux, avec inquiétude :
Le chagrin vient ensuite ; elle sent chaque jour
Déloger quelques Ris, quelques Jeux, puis l’Amour ;
Puis ses traits choquer et déplaire ;
Puis cent sortes de fards. Ses soins ne purent faire
Qu’elle échappât au Temps, cet insigne larron.
Les ruines d’une maison
Se peuvent réparer : que n’est cet avantage
Pour les ruines du visage !
Sa préciosité changea lors de langage.
Son miroir lui disait : « Prenez vite un mari. »
Je ne sais quel désir le lui disait aussi :
Le désir peut loger chez une précieuse.
Celle-ci fit un choix qu’on n’aurait jamais cru,
Se trouvant à la fin tout aise et tout heureuse
De rencontrer un malotru. »

Trentenaire, Mariette C. ne voit plus d’intrépides au balcon. Sans doute, en ont-ils eu marre de toujours se fracasser contre les murs. Les célibataires se font de plus en plus rares dans son entourage, des mariages ont lieu chaque été, des bébés se pointent et personne ne lui présente plus personne. Mariette a son horloge biologique qui crie au scandale et son portefeuille rachitique pour cause d’achats intensifs de crèmes anti rides. Finie la surqualification, fini le tri sur le volet, elle aimerait juste avoir au moins une prise dans son panier. Speed dating, essais à transformer coute que coute, petites annonces, tout y passe. Mariette s’en fout de l’âme sœur, elle veut juste quelqu’un pour combler son absence d’idéal. La poupée sonne à la porte de son voisin pour demander du sucre dont elle n’a que faire, elle s’incruste à des soirées avec des gens qu’elle a longtemps méprisés. Elle se sent soldée. Elle finira peut-être enfin par voir avec le cœur le beau Richard que je n’ai jamais pu avoir et enfin se décider à en faire son mari, son amant, son ami pour commencer à vivre. Richard ne l’abandonnera jamais, il sait qu’elle finira par voir.

L’avantage d’être une poupée en porcelaine, c’est qu’on peut toujours recoller les morceaux.

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15e proposition d'écriture : sujet du 20 mars

Aujourd’hui, cette croyance de votre enfance ne vous a jamais quitté. Vous vous interrogez sur le « comment » et le « pourquoi » de cette situation, les conséquences que cela a eues — ou a encore — dans votre vie.

Pourquoi en êtes-vous arrivé à imaginer que... ? Aucune contrainte de style ou de longueur.

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Proposition d'écriture numéro 14 : Régine... Voici quelques textes d'auteurs

Régine

 

     Nous étions en plein mois de mai, le printemps était bien installé, et même particulièrement chaud. J'avais décidé que c'était le moment pour faire le grand ménage chez moi, à commencer par un tri. C'était fou le nombre de cochonneries que l'on pouvait accumuler dans la vie. Je n'habitais pourtant dans cette petite maison que depuis quatre ans, et seule qui plus est.

     J'avais déjà presque rempli un sac poubelle entier de choses inutiles ou dont je ne voulais plus, quand je m'attaquai à ma chambre. Dans mon vieux semainier, j'ouvris le troisième tiroir, consacré aux souvenirs de ma grand-mère Paule, qui me manquait cruellement. Elle était décédée depuis sept ans déjà, mais je compris en l'ouvrant que je ne jetterai rien de ce tiroir.

     Je le retirai pourtant du meuble, et m'assis sur le sol, m'accordant une pause quelque peu nostalgique. Nous avions été très proches elle et moi, plus que n'importe quel autre de ses petits enfants, ce qui avait parfois suscité la jalousie de mes cousins. Et pourtant, très peu des membres de notre famille ne l'avaient connu aussi bien que moi.

     Ma grand-mère avait été une femme remarquable et mystérieuse. Mais j'avais été la seule de ses petits-enfants avec qui elle partageait son mystère. J'étais comme elle. Petite déjà, je voyais comment les gens la regardaient. J'avais vu du respect dans leur regard, parfois de la méfiance. Je me souvenais aussi d'une certaine soirée, où mes grands-parents me gardaient.

     Grand-mère recevait ses amies se soir-là, mais je n'avais pas eu le droit de rester avec elles dans le salon. J'étais restée avec mon grand-père dans la cuisine. De là où j'étais postée, je pouvais voir la porte vitrée du salon. On ne pouvait pas vraiment distinguer quoi que ce fut à l'intérieur, mais je vis bientôt la lumière s'éteindre, et j'avais trouvé cela curieux.

     Ce ne fut que des années après, qu'elle m'invita à participer à l'une de ses "séances", comme elle les appelait. Elle m'expliqua alors que Dieu lui avait donné un don à la naissance, et qu'il lui permettait parfois de communiquer avec les morts. Etrangement, je ne fus pas vraiment surprise et ne remis pas sa parole en doute. Combien de fois m'avait-elle fait part de certains pressentiments qui se révélèrent justes.

     Je savais bien sûr, qu'il existait des gens un peu partout, prétendant être voyants, médium, mais qui ne faisaient réellement que prendre l'argent des personnes crédules. Grand-mère n'était pas ainsi. Elle n'avait jamais fait payer personne, et ne profitait pas du malheur d'autrui comme d'autres. Au contraire, elle aidait de son mieux à faire le deuil.

     Cette soirée-là, elle m'invita à assister à la séance, un peu en retrait. Je n'avais pas vraiment compris pourquoi, et je me sentais quelque peu intimidée devant ses amies qui me fixaient avec curiosité. Elles se placèrent autour de la table ronde. On aurait pu se croire dans un mauvais film sur les fantômes, d'autant plus que je voyais qu'elles prenaient toutes cela avec le plus grand sérieux. Pour autant, je n'avais aucune envie de rire ou me moquer. J'étais simplement très intriguée.

     Quelques bougies étaient allumées au centre de la table, et le moment venu, sur ordre de ma grand-mère, je me levais pour éteindre la lumière. Je pris place dans un fauteuil, non loin d'elles, et me mis à jouer avec le stylo qui traînait sur la table basse. J'étais nerveuse, mais ressentais également une pointe d'excitation. Elles se tinrent toutes par la main, et ma grand-mère tenta d'appeler un esprit. Je compris qu'elle n'essayait d'entrer en communication avec personne en particulier. Durant de longues minutes, rien ne sembla se passer, et je me sentis un peu déçue. Jusqu'au moment où je me rendis compte que ma main était en train d'écrire quelque chose sur mon jean, indépendamment de ma volonté.

     Je restai figée de saisissement durant une minute, tentant de déchiffrer dans la pénombre ce que je venais d'écrire. Autour de la table, j'entendis des soupirs de déception, et ma grand-mère déclara que la soirée s'annonçait peu prometteuse. Ce fut à ce moment-là que j'ouvris enfin la bouche.

 

- Grand-mère ? appelai-je d'une drôle voix, qui fit se tourner vers moi tous les regards.

 

     Ce souvenir de mon premier contact avec l'au-delà était gravé dans ma mémoire à jamais. Les soupçons de ma grand-mère à mon égard s'étaient trouvés justifiés, et je découvris une autre manière de communiquer avec les morts. L'écriture intuitive. Il s'agissait de laisser un esprit guider ma main pour écrire un message. Cela ne fonctionnait pas toujours, et si je tenais un stylo ou un crayon ayant appartenu au défunt, les chances de succès étaient plus élevées.

     Bien évidemment, ce don spécial n'était pas apprécié de tous, même au sein de ma propre famille, ou personne n'abordait jamais ce sujet. Si cela m'avait affectée plus jeune, ce n'était plus le cas désormais. Je ne communiquais que très rarement avec les morts, et n'invitais pas mes amis lors de séance, comme l'avait fait ma grand-mère en son temps.

     Alors que j'inspectais le tiroir empli de souvenirs, une vague de chagrin me submergea. Je tenais alors à la main un vieux stylo plume. Prise d'une soudaine impulsion, qui devait être due à la peine que je ressentais alors, je m'emparai d'une feuille vierge, espérant recevoir un message réconfortant de ma grand-mère. La dernière fois que j'avais tenté de communiquer avec elle, était le soir suivant son enterrement. Je n'avais plus essayé depuis, désirant plus que tout qu'elle reposât en paix. Je cessai brusquement de ressasser ses souvenirs, quand le stylo que je tenais se mit à courir sur le papier.

     Deux mots. Répétés sur toute une ligne.

 

 Danger. David.

 

     Je fronçais les sourcils, perplexe. En dessous, j'écrivis une simple question.

 

Qui êtes-vous ?

 

     La réponse ne me déconcerta pas autant qu'elle l'aurait dû.

 

Régine.

 

     Je ne connaissais qu'une seule Régine, morte trois ans auparavant. C'était une grande amie de ma grand-mère Paule. Et elle avait un petit-fils prénommé David. Néanmoins ce message était plutôt vague. Cela voulait-il dire que David courrait un danger ? A moins que le danger ne provienne de lui. Je demandai à Régine plus d'explications, mais ne reçu plus de réponses.  Je remis le tiroir en place en soupirant. Puis repris mon ménage.

     Ce fut le soir seulement, que je m'autorisai à y repenser. Je tentai de rassembler mes souvenirs de David. La dernière fois que je l'avais vu, était il y a trois ans, pour l'enterrement de sa grand-mère. Et avant cela, pour celui de la mienne. Nous ne nous étions jamais beaucoup fréquentés, même si nous nous voyions plus souvent lorsque nous étions enfants. J'ignorais quel genre d'homme il était devenu, mais ne pouvais faire abstraction de ce message.

     Le lendemain était un dimanche, et je trouvai assez facilement le numéro de David dans l'annuaire. J'eus le courage, ou la bêtise, de l'appeler en début d'après-midi. Alors que j'entendais la sonnerie résonner à mon oreille, mon cœur se mit à battre très fort. Je m'attendais très certainement à passer pour une folle mystique, mais je pensais qu'il était de mon devoir de lui transmettre l'avertissement de Régine. Enfin, il décrocha.

     Les choses se passèrent mieux que ce que j'avais craint. Il fut surpris que je l'appelle, mais pas désagréablement me sembla-t-il. Comme j'étais du genre direct, je ne tournai pas 107 ans autour du pot, et lui racontai mon étrange histoire. Il resta silencieux un long moment, et je m'attendais presque à ce qu'il me raccrocha au nez, mais il n'en fit rien.

 

- Ma grand-mère m'avait déjà parlé du don de ta grand-mère, et de certaines soirées où elles s'adonnaient au spiritisme, finit-il par dire. Pour être franc, je n'avais jamais pris les histoires que me racontait Grand-mère Régine au sérieux. Je voyais cela comme un passe-temps un peu étrange de vieilles dames.

- Je comprends, fis-je. Certaines personnes n'ont pas hésité à traiter ma grand-mère de charlatan, et je sais que les médiums peuvent avoir mauvaise réputation. Mais ni ma grand-mère, ni moi, n'avons jamais demandé d'argent ou autre chose.

- Je le sais très bien. Même si ces choses-là me rendent sceptique, je ne crois pas à de la malhonnêteté de ta part. Seulement tu conviendras que le message que tu me donnes est plutôt flou, plaisanta-t-il.

- Je pensais retenter l'expérience plus tard, et si j'obtiens un résultat, je pourrais te le transmettre. Mais si tu y assistais, cela pourrait encourager Régine à se montrer. Enfin, façon de parler, fis-je en sentant mes joues empourprées.

 

     David avait senti mon embarras et se mit à rire, sans moquerie. Je l'avais senti ensuite hésitant, avant d'accepter de venir me voir le jour même. Cette réponse m'avait intriguée même si j'en avais rien laissé paraître. David ne croyais pas au surnaturel, c'était assez évident, alors pourquoi avait-il accepté de venir ? Je ne croyais pas que c'était pour mes beaux yeux. Je le savais fiancé, et autant que je le sache, heureux en ménage. Non, ce n'était pas là la réponse. Je repensais à la conversation que nous venions d'avoir. Il y avait eu quelque chose dans sa voix que je n'avais su identifier. Je chassai tout cela de mon esprit pour le moment.

     A l'heure prévue, David arriva. Dans mes souvenirs, sans être vraiment beau, je l'avais trouvé plein de charme et avec un sens de l'humour prononcé. Mais l'homme qui se présenta devant ma porte n'était plus le même. Blême, les yeux cernés, amaigri. J'imaginais sa place d'avantage à l'hôpital plutôt que chez moi en visite. Mon expression devait être éloquente, car il me dit sur le ton de la plaisanterie :

 

- Je sais, j'ai une tête à faire peur.

- Tu es malade ? m'inquiétai-je.

- J'ai eu une mauvaise grippe, dit-il en entrant.

     Je l'invitai à s'asseoir et lui offris à boire. Il refusa. Il semblait pressé de commencer. Quelque chose clochait, je le sentais. Néanmoins, j'allai m'asseoir face à lui, le stylo plume en main, une feuille de papier prête. Je posai la première question.

 

Régine ? David est ici. Tu as un message pour lui ?

 

     Je crus un moment que ça ne fonctionnerait pas, que Régine ne manifesterait pas sa présence, mais je me trompais. La présence de son petit-fils l'avait peut-être attirée.

 

David. Danger.

 

     Encore les mêmes mots. Je les lus à David, qui semblait terriblement mal en point.

 

Quel danger court David ?

 

Myriam. Poison.

 

     Je lus la réponse à David. Il devint encore plus livide si c'était possible. Il se leva, tremblant, et fis les cent pas en passant une main sur son visage.

 

- Myriam est ta fiancée, n'est-ce pas ?

- Oui. Mais qu'est-ce que cela veut dire ?

- Ta grand-mère semble soupçonner ta fiancée de t'empoisonner, répondis-je.

 

     Je compris plusieurs choses à ce moment-là. D'abord qu'il avait eu besoin de m'entendre dire ce qu'il avait parfaitement compris tout seul. Deuxièmement, il croyait en cette accusation. Etrange de la part d'un homme qui ne croyait pas aux médiums ni certainement aux esprits. Enfin, je pus identifier ce que j'avais décelé dans sa voix au téléphone. De la peur.

 

- Tu t'en doutais déjà, c'est ça ? lui demandai-je.

 

     David prit une grande inspiration, et se rassit. Il me raconta alors une histoire qui me fit froid dans le dos. Il me parla de sa fiancée, si belle, si gentille. Il en était tombé fou amoureux, et l'avait demandée en mariage quelques mois après leur rencontre. Et puis il avait commencé à descendre de son nuage, pour se rendre compte qu'elle n'était pas ce qu'elle prétendait. Il comprit qu'elle ne s'intéressait qu'à l'argent. David gagnait bien sa vie, et elle le savait. Ils avaient eu un accident de voiture deux mois plus tôt. Ils s'en étaient sortis avec juste quelques égratignures, mais Myriam avait semblé traumatisé à l'idée de se retrouvais seule un jour. Elle l'avait bien manipulé, il s'en rendait compte à présent. Le jeune homme avait contracté une assurance vie des années plus tôt, au nom de ses parents s'il lui arrivait malheur. Depuis il l'avait mise au nom de sa fiancée. Et puis il était tombé malade.

 

- Elle ne voulait pas que j'aille voir mon médecin. Elle est infirmière, et m'a dit que ce n'était qu'une grippe, qu'elle prendrait soin de moi. J'ai fini par être si fatigué, que je n'ai plus insisté. Ma soeur a fini par apprendre que j'étais malade, et elle est venue aussitôt. Je ne me sentais plus en sécurité dans ma propre maison, alors je lui ai demandé de rester.

- Et depuis qu'elle est là, tu te sens mieux, conclus-je.

- Oui, avoua David.

- Il faut aller voir la police, décrétai-je.

- Je n'ai aucune preuve, juste des soupçons.

- Alors va voir ton médecin ! Exige qu'il te prescrive une prise de sang !

- Nous sommes dimanche, son cabinet est fermé.

- As-tu son numéro personnel ?

- Oui.

- Appelle-le tout de suite !

 

     J'éprouvais un véritable sentiment d'urgence, comme s'il ne fallait pas perdre de temps. Je ne voulais pas que David réfléchisse trop, sinon il pourrait faire machine arrière et penser que tout était dans sa tête. Or, j'étais persuadée que Myriam l'empoisonnait.

     Il finit par céder, et appela son médecin. Ce dernier ne le prit ni pour un fou, ni pour un affabulateur. Il vint chez moi pour examiner David, puis le fit hospitaliser aussitôt. David était soulagé, et moi aussi. Les résultat des analyses de sang et autres examens confirmèrent l'horrible soupçon. Myriam l'empoisonnait à l'arsenic, comme dans les vieux romans policiers.

     David l'avait échappé belle, mais il fallut une longue et fastidieuse enquête de police avant de pouvoir inculper Myriam pour tentative de meurtre. La police y parvint néanmoins. Tout cela aurait pu très mal se terminer, mais grâce à Régine, son petit-fils était en vie.

Anne C.

REGINE ET MOI

 

 

Régine était revenue...Elle s’était à nouveau immiscée dans mes songes. Je l’avais aperçue, à l’orée d’une forêt bleue. Je n’avais pu l’approcher. Elle s’était enfuie lorsque j’avais crié son nom. Comment aurais-je pu prévoir un tel privilège et une si belle destinée ?

 

Le réveil, difficile, comme à son habitude, me contraignait à la reprise d’un quotidien lourd à porter et si triste depuis ma naissance. J’étais sans identité. Ce jour-là, je fêtais un anniversaire de plus. Barcley, c’est ainsi que l’on m’appelait. J’étais né de père et de mère inconnus. J’occupais une enfance qui n’était pas la mienne, bercée de couleurs ternes et de souvenirs insignifiants. J’avais la sensation d’être un automate qui accomplissait chaque jour les mêmes gestes, le même destin. J’égrenais les heures de ma vie avec des frères et sœurs qui n’étaient pas les miens mais que j’avais appris à aimer, quelquefois en serrant les poings, quelquefois dans la solidarité. L’orphelinat était ma maison et je gardais l’étrange sensation d’un nuage au-dessus de ma tête que j’eus volontiers nommé malheur ou même tristesse. Mais, quand venait le soir et que sonnait pour nous l’heure du coucher, je me blottissais dans le fond de ce lit froid, j’attendais que la nuit prît place et je me réchauffais le cœur avec l’histoire d’un rêve qui n’appartenait qu’à moi, me laissant un goût de douceur, d’amour et de vie. A tâtons, je saisissais la lampe torche cachée sous mon oreiller. Presque instantanément, mon autre main s’enfouissait dans la housse du matelas de laine et j’attrapais mon livre avec une infinie délicatesse ; cet objet du délit que je prenais garde de ne pas le lâcher au sol et que je chérissais depuis la nuit des temps. Je lisais et relisais toujours le même conte qui me rassurait, apaisait mes frayeurs et mes blessures les plus profondes. Mes yeux clignaient, les mots se confondaient, les lignes tournoyaient et je sentais la fatigue envahir mon esprit. J’aimais particulièrement ce moment de bien-être presque rassurant où je quittais enfin un quotidien qui me brisait, tel un miroir, en mille morceaux. Alors, apparaissait maman. Je l’imaginais toujours belle, aimante, un sourire radieux au bord des lèvres. Elle me prenait la main et, ensemble, nous arpentions des chemins familiers baignés d’une lumière bienfaisante. Un panier à la main, nous faisions souvent halte pour bavarder,  ramasser quelques fleurs ça et là et éclater de rire dans la chaleur d’une belle journée provençale. Papa surgissait d’un buisson pour tenter de nous impressionner en poussant des cris semblant imiter une bête sauvage et nous riions volontiers de ce tendre ridicule. Je m’endormais en imaginant que le bonheur pût être ainsi…

 

Depuis 3 ans, Régine n’apparaissait plus dans mes songes et, au soir de mes 18 ans, cette chère amie avait ressurgi, cachée derrière un arbre enchanté. Dans mes rêves enfantins, elle survenait toujours mystérieusement. Je ne sais pour quelle raison son prénom s’était imposé à moi, tel une évidence et j’étais incapable d’y trouver une explication rationnelle. Elle ne cessait de combattre le mal à mes côtés sans que je ne parvienne jamais à l’approcher, à la toucher ou même sentir sa présence. Elle était dotée de pouvoirs surnaturels qui lui donnaient l’allure d’une déesse. Elle me protégeait des dragons cracheurs de feu, des maléfices du grand magicien noir et autres personnages que mon cerveau pouvait être capable d’imaginer.  

Au fil des années, mes rêves s’estompaient mais, bizarrement, Régine visitait tous les soirs mes pensées. A la nuit tombée, elle prenait vie et semblait vouloir révéler des secrets. Elle se trouvait tout à proximité, je tentais de lire sur ses lèvres les mots qu’elle prononçait en silence et presque toujours, la sonnerie du réveil retentissait cruellement, me laissant le goût d’une profonde déception…

 

Par une belle journée d’été, je décidai de quitter l’orphelinat pour tenter l’aventure de l’indépendance, à la recherche d’une liberté tel l’adulte en quête d’une vie meilleure.  Il ne se passait pas une nuit sans que Régine ne s’introduise dans mes visions, dans mes rêves les plus fous. Je ne parvenais jamais à percer le mystère de son identité. Les années s’écoulaient lentement.

Malgré tout, j’avais réussi ma vie. Contre toute attente, je m’étais battu pour une meilleure destinée que celle vécue jusqu’alors. L’amour d’une femme m’avait tatoué le cœur et, en quelques années, je côtoyais de près les rivages de la paternité me laissant le goût et la découverte de ce bonheur rêvé tant de fois…

 

Un matin, je reçus l’appel d’un de mes frères d’adoption. Il m’apprenait que l’orphelinat fermait ses portes et qu’il était possible de récupérer quelques effets personnels. Je restai figé, paralysé de cette triste nouvelle et presque aussitôt, ma mémoire se mit en marche vers l’âme d’enfant que j’avais quittée un jour ; vers ce livre que j’avais abandonné dans un vieux lit et qui chaque nuit me transportait dans des mondes fantastiques auprès de parents inventés. Je ressentis le désir profond de caresser à nouveau les pages jaunies, ternies par le temps. Je désirai soudain partager ce souvenir de lecture avec mes propres enfants, peut-être par amour, peut-être pour leur crier l’immense mystère de mes racines gravées dans les murs d’un orphelinat qui allait disparaître à jamais.

 

Je savais que ma tendre épouse se trouverait à mes côtés dans cette épreuve difficile, cette douloureuse traversée du passé. Lorsque nous eûmes pénétré dans la vieille bâtisse, je sentis le sol se dérober sous mes pieds mais je parvins à dominer ce mal-être qui n’en finissait plus de m’envahir. Je fermai les yeux. Les pièces avait été vidées de leurs meubles et je revoyais ici la grande table de chêne, longue à n’en plus finir, les nombreux repas partagés dans le silence lors de soirées de punition, la discipline et le respect de ces personnes qui ne s’appelaient ni papa, ni maman. Les souvenirs submergeaient ma mémoire et je dus m’asseoir pour récupérer toutes mes facultés. Mon épouse me rassurait d’un sourire bienfaisant. De façon presque imperceptible, je sentis une main se poser sur mon épaule et en relevant la tête, constatai une présence féminine que je ne parvenais pas à reconnaître et qui me semblait pourtant si familière… 

L’inconnue s’agenouilla pour venir poser tendrement son regard dans le mien. Elle souriait et les larmes envahissaient son visage. Elle paraissait avoir mon âge et cette situation provoquait en moi un malaise grandissant. Soudainement, et à mon insu, elle se blottit aux creux de mon épaule. A présent, elle sanglotait à chaudes larmes et murmurait des mots que je ne parvenais pas à comprendre.

 

Qui était-elle ? Elle expliquait que les recherches avaient été longues, douloureusement supportable et qu’elle ne me quitterait plus jamais. Je demeurai choqué de ses dernières paroles et me figeai dans un silence interrogateur. Je balayai la pièce du regard comme pour chercher à fuir une mystérieuse situation. Solennellement, elle déposa dans mes mains deux vieux documents fragilisés par le temps et presque illisibles. Il étaient tous deux datés au jour de ma naissance. L’un mentionnait la venue au monde d’un petit garçon nommé Barcley, l’autre, de sa sœur jumelle nommée Régine…

Sylvie S.

Avance, avance tout droit au rythme de Ben Harper dans tes oreilles, voilà, c’est bien, ne la regarde surtout pas. Tu vas bien…enfin, tu n’as aucun souci à te faire, tu es un champion. Il te suffit de la croiser puis de la dépasser rapidement, tout comme un parisien lambda tentant de se prouver l’importance de sa vie par sa vitesse d’action. Le trottoir est immense, tu as largement la place de l’éviter. Elle a l’air calme, résignée ce soir. Concentre-toi sur ton allure, concentre-toi sur ton trajet. Seulement vingt toutes petites minutes avant de retrouver Magdalena et de ne plus y penser.

Magdalena, ta femme, ton bonheur depuis dix ans. La personne avec qui tu aimerais tout partager mais que tu dois paradoxalement protéger. Elle t’a accompagné dans les pires moments quand d’autres ce seraient tiré et dans les meilleurs aussi. Une âme parfaite qui n’abandonne jamais, qui voit au-delà des apparences et qui transcende la réalité.  

Voilà pauvre idiot ! Tu l’as frôlée alors que tu avais tant de place et tu l’as même regardée, maintenant la voilà qui arrive !

Tu connais trop bien son nom, à cette fouine là-bas qui te poursuit rue du Faubourg Saint Honoré presque en courant avec cet air de chien battu. Régine l’androgyne qui cherche à s’engouffrer à tes côtés dans le métro désert de la ligne 12 pour que tu sois obligé d’en découdre. Tu connais tout de cette petite parisienne mal dans sa peau qui crie au suicide à qui voudra bien s’en foutre. Ah ça oui tu la connais. L’ombre de toi-même, la sangsue au cœur tendre, la pauvresse qui chasse dans la nuit. Régine, lâche-le, prend-le en pitié et barre-toi !

Mais non, alors que tu attends ton métro à Concorde pour rentrer chez toi, direction porte de la chapelle, elle s’assied tout près.

-          Comment as-tu pu me faire cela ? martèle-t-elle.

-          Je n’avais pas le choix, cela ne pouvait continuer, lui répètes-tu encore et encore.

Elle reste avachie, désespérée, sur le banc au bord du quai à radoter sa question pendant que tu montes dans la rame. Dix minutes à l’écouter ressasser. Un truc de dingue.

Elle a commencé son cirque un soir, il y a déjà deux ans et demi de cela et depuis elle n’a jamais baissé le rideau.

Bientôt tu ne pourras plus garder ce lourd secret. Personne ne sait rien de cet harcèlement, que tu en es couvert d’ecchymoses au cerveau, perclus de crises d’angoisse et prisonnier de ces cauchemars éveillés.  Pourtant, tu n’as pas le droit de haïr la personne que tu as toi-même mortellement blessée. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle tu as réussi à endurer cette horreur seul jusqu’à maintenant et aussi surement car on te prendrait pour un barjo qui a de l’ingratitude à revendre si tu te confiais. Elle a été une partie de toi-même tellement longtemps que tu n’arrives pas à t’en débarrasser.

Enfer sur terre. Parfois elle reste des jours dans la pénombre, parfois elle apparaît à toute heure.

Ce n’est pas qu’elle soit mauvaise au fond mais son omniprésence est étouffante. Vous entreteniez une relation plus ou moins équilibrée jusqu’au jour fatidique où tu ne l’as plus supportée et que tu as demandé la séparation. Vous viviez comme deux jumeaux, puis un matin tu as exécré cela, exécré cette impossibilité d’exprimer réellement ta propre personnalité, ton propre caractère. Tu ne pouvais discerner ce qui faisait de toi ce que tu es, ce que tu aimes. Pourtant ton entourage admirait ta capacité à vivre dans ces conditions. Il y a trois ans de cela, un choix a dû être effectué.

Depuis ce soir du 18 septembre 2014, partout où tu vas, partout où tu regardes, elle est dans le paysage à un moment ou à un autre. Le soir où tout a commencé, ton shift à peine terminé en tant que barman de nuit au Sofitel Paris Le Faubourg, une femme avec une cigarette à la main et une bouteille de Dom Pérignon dans l’autre est entrée en hurlant à tue-tête dans le bar.

En la reconnaissant, tu en es resté pétrifié, ton shaker encore levé au-dessus de ta tête. J’ai cru que sous le coup de l’émotion, tu allais défaillir. C’était Régine, la disparue, le maquillage coulait de ses yeux à son menton, formant des sillons cendrés dont certains venaient mourir à ses lèvres. Elle criait du plus profond de son être en te fusillant du regard : JE SUIS IMPORTANTE ! J’EXISTE ! Puis elle s’était effondrée à genoux, apparemment aussi exténuée que toi en hurlant toujours plus fort encore : I MATTER ! Heureusement, le bar était désert ce soir-là, elle préfère te provoquer en duel. Elle a hurlé encore plusieurs secondes avant que tout ne s’obscurcisse et que tu ne te réveilles à l’hôpital, contusionné.

 Elle exige que tu t’attardes, que tu la considère mais tu as déjà tout essayé et rien ne peut l’apaiser. Elle ne veut voir personne d’autre et personne d’autre ne la voit. Tu l’as enlacée tendrement sur les Champs-Elysées, soignée à la Concorde, tu as séché ses larmes sur la place de l’étoile, en vain. Elle a continué à s’égratigner rue des marronniers, à pleurer sur un banc du jardin des plantes et à tenter de mettre fin à ses jours rue pasteur. C’est compliqué de lui en vouloir tout le temps à Régine et de la défendre aussi, vous êtes si seuls au final. Fou, tu es fou de la considérer quand personne ne prête attention à ses simagrées, fou de lui répondre quand personne d’autre n’entend.

 Il est vrai que tu as tout de même mis fin à son existence il y a trois années déjà. Toutes les personnes importantes dans ta vie ont compris, même elle je n’en doute pas. Alors pourquoi ne s’envole-t-elle pas une bonne fois pour toute ? Elle veut exister mais ne le peux pas, vous devriez en avoir terminé avec cette farce. Qu’adviendra-t-il si un jour tu ne supportes plus ses apparitions ? Que par excès de conscience tu décides de t’abrutir de pilules roses pour ne plus voir sa réalité dans ton monde fantastique ?

Tout le monde te reconnait en tant qu’homme désormais, tu es Gérald aux yeux de ta femme Magda, tu es Gérald pour tes parents, pour tes amis. Pourquoi ne l’es-tu pas vraiment à tes propres yeux ? Pourquoi son corps et ce que tu étais continuent-ils à te hanter avec tant de violence? Tu devrais te sentir enfin toi, enfin complet. Tout le monde semble t’apprécier enfin pour ce que tu es : un homme. Tu es une personne dont la pièce d’identité indique pour genre : sexe masculin. Tu en as même pleuré sous le coup de l’émotion. Même ton psy affirme que tu  es un garçon depuis ton plus jeune âge ! Quand tu t’es vu nu en tant qu’homme, quand tu as honoré ta femme pour la première fois, tu te souviens de ce que tu as ressenti ? Pour la première fois de ta vie ce sentiment de bien-être, de réalité ! Vingt ans de thérapie pour enfin prouver à tous que la nature farceuse s’était foutrement trompée en mettant une âme d’homme dans un corps de fille.

Il faut que tu t’acceptes, que tu cesses de culpabiliser et que tu pardonnes à la vie.

 

Il faut que je m’accepte, que je cesse de culpabiliser et que je pardonne à la vie.

Angélique G.

 

 

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14e proposition d'écriture : sujet du 7 mars

C’est un véritable appel au secours que vous recevez un soir de la part de Régine. Or, Régine est morte depuis 3 ans… Imaginez la suite de cette histoire surnaturelle. Comment et quand Régine vous a-t-elle contacté ? Est-elle une inconnue ou étiez-vous lié(e)s par le passé ? Que veut-elle et pourquoi ? Laissez libre cours à votre imagination, faites-nous frissonner… ou rire… ou pleurer…  Aucune contrainte de longueur.

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Proposition d'écriture numéro 13 : les couleurs... voici quelques textes d'auteurs

En ce matin du 18 avril 2015, les attouchements sur de nombreux mineurs perpétrés par un prêtre pédophile de l’église de St Georges village – Minnesota font la une du Washington post. Le père Aimé était pourtant bien connu pour ses penchants dérangeants par l’église catholique.

Shame is on people, not religion, se dit-il. L’album « back to black » résonnant dans toute la maison depuis 6h du matin.

Encore de jeunes âmes dorées perverties, privées de leur innocence…Préalablement anémiés de peines et de pensées abjectes, ces gosses auront désormais des molécules de haine et de négation dans leurs cellules, le hors contrôle remplira leurs veines et irriguera leurs cœurs, rougis, noircis à jamais, jusqu’au point de non-retour où ils contamineront leurs prochains.  Crossing lines.

Injuste ce fléau reproducteur pense-t-il, mais qui peut rester bon aujourd’hui ? Certainement pas lui, certainement pas ces gosses, certainly not those fucking children rapists.

Il fait grand soleil dehors, la lumière passe à travers les volets, imposant ses raies intrusives à l’obscurité intérieure. L’homme tente de se convaincre  que derrière ses persiennes il se sent à l’abri malgré l’intrusion de la clarté. Mais, sa maison fait office de passoir à son grand désespoir et anéantit ses illusions. Ce qu’il aime lui, c’est le doré, le caramel et la lumière blanchâtre du soleil qui s’infiltre et s’insinue dans son intimité le fait souffrir. Il se sent sale, intoxiqué, pollué par le monde extérieur. 

Ce blanc éclatant frappant le mur de l’entrée lui rappelle tout de là-bas, tout de la blancheur dérangeante de la pièce dans laquelle ils l’avaient placé au tout début, white and white. Puis bien vite le rouge de la dernière pièce s’insinue dans son esprit, le rouge mercurochrome, la violine pour les coups, le carmin pour les blessures superficielles et le pourpre pour la chute : la couleur des sentiments.

Rouge, c’est un mot qui ne veut pourtant plus rien dire quand on le prononce plusieurs fois très vite. Il essaie depuis des années de s’en convaincre via multiples thérapies. Rouge, rouge, rouge, rouge, bouge ! Il ne peut s’empêcher de sentir rouge, de voir rouge, d’entendre rouge. Rien d’apaisant dans ces séances de dédiabolisation des mots, les psychologues l’entrainent à expliquer et comprendre ses angoisses alors que le mal finira toujours par sortir d’une manière non anticipée. Exemple flagrant : le prêtre de St Georges village, l’église dit lui avoir donné plusieurs avertissements et l’avoir éloigné au maximum des enfants. Pourtant le mal dit, le mal expliqué, le mal entendu, n’a pas cessé d’exister et de se répandre, le père Aimé a toujours trouvé de nouvelles victimes. Nous pouvons tenter de lutter en notre intérieur pense t’il, de parler de notre mal, mais si nous ne sommes pas contraints de manière définitive, notre bête sortira encore et encore faire une petite balade.

Pâlir, mentir puis rougir, pour éviter l’enfermement. Voilà tout, prétendre pour rester prédateur et non proie.

Comment cela pourrait-il bien fonctionner se demande-t-il? Rouge n’est pas un mot ou une couleur ni même une saveur. La vie tout entière a une teinte écarlate, écarlate, écarlate, écarlate, éclater ! Lui éclater sa petite tête à deux mains pour en finir? Mais, alors le rouge l’envelopperait toute entière, la ferait sombrer dans l’abîme où lui, se noierait. Pourtant, il ne pouvait la garder indéfiniment, il le savait bien.              

Descendre maintenant la voir ? Attendre son consentement ? Et si celui-ci ne venait jamais ? Si la posséder devenait un besoin aveuglant et non plus une simple envie. Se calmer, se calmer avant de tout ruiner.       Elle seule avait cette couleur d’âme dorée, cette aura mielleuse, cette saveur de Malt et l’odeur du mimosa. Perfection.                                                                                                  

Derrière ses persiennes, il se fait spectateur à travers ses jumelles du monde extérieur. Un enfant s’applique à la corde à sauter, il a l’air si concentré que ses veines ressortent, son visage est cramoisi par l’effort. Le spectacle est affligeant, révoltant. En pensant aux battements du cœur de ce gamin, une nausée le saisit. Il pose ses jumelles et respire profondément, lui-même porte des gants et une combinaison légère mais opaque afin de ne pas voir ses propres tuyaux bleutés pompant et repompant. Notre mécanisme est absolument dégoutant, notre corps est la demeure du chaos. Chacun se rend compte du propre dégout que lui inspire sa propre enveloppe et pourtant l’homme rêve d’immortalité. People are strange.

Il reprend son observation et concentre alors son regard sur un homme au téléphone, un quinquagénaire au regard coquin qui mord compulsivement sa lèvre inférieure, il imagine alors sa lèvre se déchiqueter, s’ouvrir en grand et il imagine le sang gicler, un frisson glacé le saisi. Ce demi centenaire, doit être une de ces crevures qui n’aiment pas leur femme. Le confort les retient , le confort les fait fuir également.

Une femme avance à grand pas vers l’enflure au regard de braise qui est toujours occupé à molester sa lèvre, la femme est perchée sur ses hauts talons aiguilles. Que ferait cette belle plante si elle trébuchait en s’emmêlant les pieds dans la corde à sauter du gamin tout près d’eux ? Sa cheville se briserait-elle net ou bien aurait-elle simplement une foulure? Que fait cette imprudente dans le square d’en face avec des échasses sur un terrain en friches? Autant s’amuser à jouer à la roulette russe ! Assez pour ce matin, il ne pouvait tolérer plus.

Il devait aller la regarder. Sa source de chaleur irradiait le sous-sol.

 She is like a gold button, elle a la couleur du miel, du soleil en elle, si seulement elle pouvait la fermer, fermer, fermer, ferme. Pire qu’un coq de bassecour quand elle se met à brailler, elle hurle à tue-tête et le rouge revient, le rouge l’emporte, le rouge la gâche et la rend immonde, inutile. Primaire, elle le met à vif. Pourtant, si elle lui jetait un peu de miel de temps en temps, ce ne serait pas trop demander ! Il pourrait rendre son séjour plus agréable en échange d’un peu de couleur. Mais non, chienne de vie toujours sanguine, dès qu’elle reprend ses esprits, elle crache ses insultes carmines, elle fusille d’un regard veineux. Elle sent bon si pourtant cette petite indomptable : she smells like poppies.  Endormie, elle paraît moins dangereuse, elle garde en elle son venin. Il sait qu’il ne doit plus tomber dans ses pièges de femme et ne doit plus se laisser adoucir comme hier quand il a retiré le bâillon pour lui être agréable. Né de sa ruse à elle et de sa faiblesse à lui ; un flot d’insultes rougeoyant à jaillit de sa gorge déployé et c’est à ce moment qu’il a commencé à perdre le contrôle. Hier, le miel s’est transformé en vin.

Angélique G.

Prologue

 

          Autrefois j'étais un guerrier au service de Sa Majesté le roi Hilias. Mais depuis quelques années, je menais une autre vie, sans violence, simple. J'avais fait mon temps et désirais fonder une famille. Mon roi me laissa partir avec une pointe de regret, car il était difficile d'accorder une confiance absolue en quiconque, et je ne l'avais jamais déçu. Néanmoins, il me permit de me retirer de son armée, et m'octroya une solde confortable pour m'installer, ainsi que des terres. Depuis lors, je vivais heureux avec ma femme Magda et notre fils Roland. Jusqu'au jour où mon roi vint à nouveau me trouver.

     L'hiver touchait alors à sa fin. Quand je vis sur la route, toute une colonne de cavaliers avec la bannière du roi Hilias flottant au vent, je sus que le calme et la paix étaient terminés. Une angoisse sourde m'oppressa. Je pouvais sentir le danger dans l'air. Les cavaliers envahirent alors ma cour, et le roi descendit de cheval, un sourire qui me sembla forcé aux lèvres. Je ne l'avais pas revu depuis un certain temps, et fus frappé par sa chevelure soudain blanchie, ainsi que les larges cernes sous ses yeux.

     Après m'avoir serré dans ses bras comme un frère, il émit le souhait de visiter ma propriété.  Je lui montrai donc les animaux de la ferme, les bâtiments, puis nous visitâmes mes cultures qui se trouvaient plus haut sur la colline. Seuls. Ce fut là qu'il se laissa aller à m'expliquer le réel but de sa visite. Je compris alors que mon intuition était juste. Un danger nous menaçait.

     Mais contrairement à ce que j'avais soupçonné de prime abord, il n'était pas question d'une guerre qui couvait. C'était bien pire que cela. Un mal ancien était sur le point d'être lâché sur le monde, détruisant tout sur son passage. Une seule personne, selon le roi, était capable d'empêcher cela de se produire. Et il attendait de moi que je la retrouve, et que je la protège.

     J'allais devoir me rendre en un lieu où je m'étais juré de ne plus jamais aller. Cette étendue jaune, ardente, dont la couleur et le climat me rappelaient la saison que j'aimais le moins. Je haïssais cet endroit. Ce désert brûlant sans fin, où celui qui s'y risquait ne revenait pas, et ceux qui en revenaient avaient laissé leur raison derrière eux. J'avais failli perdre les deux la dernière fois que j'avais été contraint de le traverser. Et je ne savais toujours pas par quel miracle j'en avais réchappé.

     Ce cauchemar avait néanmoins laissé des séquelles. A commencer par une aversion pour la couleur jaune. Là-bas, c'était tout ce qu'il y avait. Le soleil jaune et sa lumière aveuglante, sa chaleur écrasante. Et le sable jaune, avec ses dunes hautes qui n'en finissaient pas, son sable brûlant, où rien ne poussait, et où l'on finissait par croire que l'eau n'était qu'un mythe.

     J'avais pris le temps de réfléchir à cette mission, dont les détails ne m'avaient pas encore été révélés. Mais j'en savais assez pour prendre une décision. Magda et moi en avions parlé toute la nuit. J'avais toujours pensé que ma femme était la personne la plus merveilleuse qui soit, et je n'en revenais toujours pas de l'honneur qu'elle m'avait fait en m'épousant. Cette nuit-là, elle ne m'avait pas déçu.

     Si le royaume était en danger, et que le roi n'avait confiance en personne d'autre pour exécuter cette mission, je me devais de l'accepter. Il était hors de question de rester bien sagement à la ferme en espérant que le malheur ne nous frapperait pas. Selon elle, j'étais le mieux placé pour nous protéger.

     Je ne partageais pas vraiment sa foi en ma personne, mais je savais au fond de moi que je ne pouvais faire autrement qu'accepter cette mission. Ma famille était en danger. Mon royaume aussi. Et d'après ce que le roi Hilias avait laissé entendre, bien d'autres l'étaient également.

     Je n'avais alors aucune idée de ce qui m'attendait, ni de la nature même du mal qui s'apprêtait à renaître. Je craignais de ne pas être à la hauteur, d'avoir abandonné mon ancienne vie depuis trop longtemps. Pour être parfaitement honnête avec moi-même, j'avais peur d'être trop vieux pour une mission d'une telle importance. Et je ne possédais pas vraiment d'expérience de la magie. J'avais, bien sûr, vu des choses incroyables au cours de ma vie, rencontré des personnes capables de faire des choses que je croyais impossibles, mais je n'avais moi-même aucun talent magique, ni aucune connaissance particulière sur le sujet. Dans ces conditions, je doutais d'être le candidat idéal. Comment pourrais-je trouver cette femme et la protéger, seul ?

     Je ne m'étais pas gêné pour faire part au roi du fond de ma pensée. Il s'était contenté de balayer mes arguments et mes doutes d'un geste de la main, comme si ce n'était que des broutilles sans importance. Voyant mon regard, le roi finit par admettre du bout des lèvres, et à contrecœur, qu'il n'était pas assez stupide pour vouloir m'envoyer tout seul dans le désert. Il avait prévu de constituer une équipe dont je serais le chef. Il refusa tout net de me donner les noms des candidats. Il attendait d'abord que j'accepte sa proposition.

     Il ne s'agissait pas d'une mission ordinaire, là-dessus, le roi avait été très clair. Certains individus pratiquant une magie des plus noires, s'étaient mises en tête de réveiller ce mal ancien. Le roi ne savait pas qui ils étaient exactement, mais il craignait que son entourage, sa cour, son gouvernement, et jusqu'à son armée, ne soient infectés par cette menace.

     Je comprenais mieux à présent pourquoi il paraissait si vieux tout à coup, et son comportement étrange. Il m'avait paru nerveux, ne cessant de jeter des coups d'œil autour de lui. Il m'avait fait penser à un animal traqué. Visiblement, il ne croyait pas que je puisse faire parti de ce groupe occulte. Le fait que je menais une vie tranquille loin du château depuis des années devait le rassurer sur se sujet. Ce en quoi il ne se trompait pas. Mais qu'en serait-il des autres membres de l'équipe qu'il prévoyait de rassembler ? Pouvait-il être sûr de chacun d'eux ? Le pourrais-je moi-même ?

     Après une discussion avec Magda, et une nuit assez tourmentée, je pris donc la décision d'accepter. J'avais évité toute la nuit de penser au désert jaune avec son soleil destructeur, et au calvaire qui m'attendait là-bas. Je préférais reporter mes pensées sur le lieu mystérieux où je devais trouver la femme dont le roi m'avait parlé. D'après lui, elle se trouvait dans une tour aux pierres violettes. Je n'avais jamais entendu parler d'un tel édifice dans le désert, néanmoins, je ne mettais pas en doute sa parole.

     Alors que mon esprit errait en un demi-sommeil, je me fis la réflexion qu'il était curieux que je doive me rendre en un lieu honni, où régnait une couleur que je ne pouvais souffrir depuis lors, mais où se trouvait une tour de ma couleur favorite. Comme une touche d'espoir au centre de ce lieu qui n'était que danger.

 

     Aussi loin que je m'en souvenais, j'avais toujours aimé le violet. Cela me rappelait les fleurs préférées de ma mère, des iris mauves, ainsi que la couleur de sa plus belle robe. Peut-être était-ce là un signe que cette mission ne se passerait pas aussi mal que je le craignais. Je gardais cela en tête alors que je me rendais à mon rendez-vous clandestin avec le roi pour lui faire part de ma décision.

Anne C.

LES COULEURS DE LA VIE

 

En les personnalisant…

 

Elle se promenait sur ce chemin lumineux, si cher à son cœur. Elle imaginait ce qu’elle pourrait bien découvrir, tout au bout du sentier qu’elle foulait avec allégresse. Son cœur battait la chamade. Soudain, elle se surprit à rêver, à inventer ce que serait notre existence sans nous. Son esprit s’obscurcit. Elle se trouvait immédiatement plongée dans un état second, une angoisse évidente. A l’origine des origines, comment fûmes-nous parvenues jusqu’à vous, étions-nous simplement le fruit d’une hallucination ou d’une magique illusion ?

 

Je sais que je suis sa préférée. Je la connais depuis sa naissance, comme vous tous d’ailleurs. Nous sommes une multitude ici-bas et nous comblons chaque jour votre vie de millions de douceurs, comme une inconsciente évidence, tellement nous occupons vos esprits, discrètement, et pour vous procurer cette merveilleuse sensation d’euphorie. Elle, elle est assise. Elle rêve. Elle n’a pas d’idée. Son intellect est préoccupé par cette page vide qu’elle doit remplir de mots pour raconter une histoire, un sujet. Et puis soudain, cette angoisse naissante, ce vide d’inspiration. Alors, je viens à elle. Je m’immisce dans la méditation qu’elle intente pour mieux se concentrer. Je sais qu’elle m’affectionne plus particulièrement. De part son prénom, je me sens très profondément attachée à ses motivations, sa manière d’aimer. Je suis ses racines. Lorsqu’elle me voit, avec toutes mes nuances, je suscite en elle l’apaisement, le calme et la sérénité. Je suis son arbre enraciné, sa chaleur, ses valeurs. Elle aime tous mes aspects et il n’est pas rare qu’elle ait cette envie profonde de venir vers moi. J’influence sa vie, ses sentiments, sa façon d’être. Elle me porte souvent dans tous les dégradés qu’elle chine lorsqu’elle décide, par un bel après-midi, de renouveler sa garde robe. Moi, je ris de la voir progresser dans les rayons et de n’être attirée que par mon magnétisme, mes teintes et ma lumière. Quelquefois, elle hésite, elle fait mine de me bouder, elle tente d’autres aventures vestimentaires mais c’est un échec cuisant. Mes congénères ne quittent jamais son armoire et elle revient toujours vers moi avec soulagement. Elle m’enfile, cherche un miroir conciliant et se rassure aussitôt en voyant bien que je suis la seule à la mettre en valeur de part sa couleur de peau, ses préférences et la passion qui nous lie. Entre elle et moi, c’est un véritable ensorcellement, une puissante ferveur qui, peu à peu, au fil des ans et de sa progression nous a unies et ne pourra plus jamais nous séparer. Je sais qu’elle déteste celle du ciel et de l’océan. Elle-même ne connaît pas l’origine de cette aversion pour ma belle amie qui pourtant se marie si bien à toutes les autres. Je reste, par dessus tout, sa préférence.

Souvent, sans réellement s’en rendre compte, son esprit vogue et j’apparais alors pour lui rappeler que l’être humain ne peut vivre sans nous. Elle imagine toutes les significations que nous pouvons porter, toutes les valeurs que nous avons transmises, toutes les thérapies que nous vous procurons, simplement, en étant là, en projetant des quiétudes, de la folie, une joie inouïe dont nous ne connaissons pas vraiment l’origine. Mais qu’est-ce qui a fait que nous sommes apparues sur terre ? Peut-être sommes-nous l’élaboration et la pensée d’un sorcier génie qui aurait laissé échapper son talent aux quatre coins de notre belle planète ?

A ce moment du récit, elle s’envole vers un pays imaginaire. Elle part à la rencontre de ce personnage atypique qui aurait pu ressembler à un vieux monsieur isolé dans une forêt inconnue et magique. Il porterait une longue barbe blanche gisant au sol. Il aurait quelque ressemblance avec Merlin, pourquoi pas ? Et, puis, un matin, très tôt, il aurait inventé celle du soleil pour apporter de la lumière, de la vie. Ensuite, il aurait peut-être trouvé que les arbres en auraient bien besoin. Alors, il aurait œuvré pour imaginer celle de l’espérance. Il aurait souhaité qu’elle soit notre protectrice, notre nature. Chemin faisant, il aurait considéré que le ciel, bien trop immense, nécessitait celle de l’apaisement, de la sagesse, celle qui lorsqu’à la tombée de la nuit, disparaîtrait pour laisser place à une amie plus sombre mais parsemée de multitude d’étoiles. Ensuite, il aurait croisé des fleurs à qui il aurait attribué une multitude de saveurs, des milliers d’artifices pour le plus grand bonheur de tous. Enfermé dans un laboratoire enfoui sous terre, le savant fou aurait pu nous inventer en mélangeant d’improbables ingrédients. L’une d’entre nous aurait pu voir le jour dans la colère, dans l’amour passionnel et elle aurait été  celle du sang ou du feu. Et puis, l’ingénieux docteur aurait peut-être mélangé le soleil et ses flammes pour inventer celle de l’optimisme, de la créativité. Il aurait imaginé la rencontre du sang et du ciel pour voir fleurir celle de la méditation, du rêve et de la délicatesse. Moi, dans mon intense neutralité, il m’aurait obtenue avec un peu de joie, de chaleur et de paix . Bizarrement, celle du romantisme et de la féminité aurait comporté un subtil mélange de danger et d’ardeur.

De façon inattendue, nous serions ainsi apparues sur terre en une surprenante explosion, un feu d’artifice que le virtuose aurait provoqué presque malgré lui et se trouvant incapable d’arrêter le processus en cours. Et puis, dans un immense souffle de joie, nous aurions envahi la planète. Toutes nos poussières se seraient introduites dans votre œil, dans votre esprit pour vous montrer le monde sous son plus bel aspect ; votre monde…

Nous sommes marron, bleu, rouge, vert, orange ou encore jaune, rose, violet. Nous possédons une multitude de proches cousines, d’âmes sœur. L’artiste peintre nous affectionne, nous utilise et nous habille sous nos plus beaux aspects pour exposer sa vision du bonheur. L’étoffe, que l’on caresse, apaise notre esprit à la vue de tous ces si jolis mélanges. Dame nature, que nous respectons par dessus tout et au delà des temps ne cessera d’inspirer les âmes et les cœurs. Nous sommes vos préférences et vos rejets ; nous sommes les couleurs de votre vie.

Alors, pourquoi ne pas continuer à laisser rêver cette main qui écrit, cette pensée inventive qui pourrait nous laisser croire que le savant fou existe, quelque part, entre un monde obscur et puis soudain, coloré par de si belles tentatives qui auraient abouti à ce que nous sommes aujourd’hui…

 

 

Sylvie S.
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13e proposition d'écriture : sujet du 22 février

La couleur est une sensation produite sur l’œil par les diverses radiations de la lumière émise par une source et reçue directement ou après avoir interagi avec un corps non lumineux. Dans le langage courant, la couleur s’oppose au noir, au gris et au blanc.

Qu’il s’agisse de celles de l’arc-en-ciel, du vert qui symbolise l’espoir, du rouge : l’amour, etc., les couleurs nous entourent et se déclinent dans une multitude de teintes.

Rédigez un prologue dans lequel vous évoquerez votre couleur préférée et celle que vous détestez.

Pour rappel, un prologue est la première partie d’une œuvre littéraire ou dramatique servant à situer le lieu et le contexte. Il pourra laisser présager un événement majeur (guerre, prophétie…)

Contrainte de longueur : 2 pages minimum.

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Proposition d'écriture numéro 12 : un étrange rituel... Voici quelques textes d'auteurs

Je m’affaiblis, cela suffit !                                                                                                                                 15 ans que j’habite à Calais, 5 rue des trottignolles et que tout se passe bien mais ce nouveau voisin est totalement insupportable ! Je suis à la retraite certes, mais j’ai besoin de sommeil comme tout le monde ! Un mois que cet énergumène est arrivé au 5 bis ; un mois que chaque soir, c’est le même topo. Il fracasse à coups de poings le mur qui donne sur ma chambre, il va me tuer celui-là. Nos appartements sont mitoyens et nos murs ne sont pas insonorisés. Tirée en plein sommeil chaque nuit par trois énormes coups de massues au-dessus de ma tête, voilà mon lot quotidien. Je ne dors plus la nuit et je suis assaillie tous les matins de démarcheurs, toujours les deux mêmes péquenots d’ailleurs. Il y a 15 ans, nous étions tout de même plus tranquilles. Mais au moins les démarcheurs, toquent, font la moue et s’en vont en silence. Puis c’est de jour, c’est plus tolérable que d’être dérangée la nuit tout de même. Une rue tranquille pourtant que la nôtre !

Oh Lucien, je n’en peux plus ! Par-dessus le marché, quand je sonne chez cette andouille de voisin la journée : jamais de réponses ! J’ai peur de cet homme, il a les traits sombres, les joues creusées, il ne tourne pas rond, je le sens. Nous autres retraités, on ne loupe rien de notre environnement et celui-là je peux te dire qu’il ne travaille pas, sa voiture est perpétuellement stationnée. Alors pourquoi ne me répond-il jamais ? C’est d’autant plus inquiétant qu’il ne fait strictement aucun bruit le jour. Il est chez lui, ça j’en suis certaine, mais ne bouge pas. Les précédents voisins, je pouvais les entendre murmurer dans leur salle de bains et même tirer la chasse d’eau. Alors que fait-il tout le jour durant sans télévision allumée, sans parler ? Pourquoi ne reçoit-il jamais aucune visite, ni aucun coup de fil ? Est-ce un démon ne pouvant sortir que la nuit pour aller chasser ? Est-ce que je déraille Lucien ? Tu dois me prendre pour une folle mais cet homme, notre voisin, je pense que ce n’en est pas un.

J’en suis réduite à rester éveillée chaque jour jusqu’à minuit, ce n’est pas une heure pour une femme âgée, mais je ne suis pas tranquille. Je reste devant la télévision que je ne regarde même pas car je ne peux pas me concentrer sur autre chose, je reste en alerte, dans l’attente angoissante des fameux coups au mur. Ce soir, c’est décidé, je l’affronte pour le sommer d’arrêter son cirque immédiatement et je ne partirai pas de chez lui sans une explication. Quel saint d’esprit, à 23 heures chaque nuit, fracasse le mur en chantonnant une mélopée affreuse composée de gargarismes et de cris sordides ? Ce fou module d’une voix d’outre-tombe et termine sa complainte dans un râle à vous glacer le sang. J’ai 89 ans ; j’ai connu tellement de malheurs dans ma vie que ce détraqué ne me privera pas de mon repos de retraitée.

Que peut-il bien faire bon sang ? Cela m’angoisse car après avoir tambouriné trois énormes coups dans notre pauvre mur commun, il se sauve en courant à toute allure, claquant la porte à toute volée pour revenir 30 minutes plus tard défoncer de nouveau trois fois ce pauvre mur porteur. Puis ensuite, plus rien jusqu’au lendemain soir. Insupportable manège, grotesque vision mais fascinant personnage. Nous les retraités, il ne nous reste que notre imagination et notre curiosité mais là, je suis un peu trop servie.

Notre voisine quitte à regret son fauteuil, sort du salon et de son appartement pour se rendre sur le palier juste à côté, celui de son voisin, à droite du sien.

Il est 23 h 29, ce soir il ne m’échappera pas, j’ai connu la deuxième guerre mondiale, rien de pire ne peut m’arriver ce soir.                                                                                                                                             Le voilà qui accoure à toute allure en direction de sa porte d’entrée où moi Janine, je l’attends la canne levée prête à le frapper s’il me force le passage.

— Je m’affaiblis, cela suffit, monsieur ! J’exige de comprendre ce qui se passe depuis votre arrivée dans notre rue habituellement si calme le soir.

— Qui que vous soyez, laissez-moi entrer, c’est une question de vie ou de mort, je dois passer !

— Je suis votre voisine et je n’en puis plus de votre cirque, puisque vous voulez tant rentrer chez vous, je viens également et je ne partirai pas sans comprendre.

— Non, vous ne pouvez pas entrer, ils sont peut-être là ! Je vous en supplie, attendez-moi ici deux secondes, je reviens vous chercher de suite.

Janine pivote, baisse sa canne et entre dans l’appartement de son voisin sans lui laisser le choix, puis s’installe à la table du salon et dit :

— Vous voyez, il n’y a personne. Alors maintenant, soit vous m’expliquez ce que vous faîtes chaque nuit, soit j’appelle la police pour tapage nocturne. J’ai plus de trois quart de siècle, je ne me laisserai pas pourrir la vie à cause d’une personne déséquilibrée.

L’homme livide, se précipite vers le fameux mur, frappe trois fois puis s’assied en face de sa voisine et se met à pleurer.

— Vous ne comprendriez pas, vous me prendriez pour un fou, disons que je suis allé au village voir une certaine madame Ginger pour un problème personnel, elle m’a recommandé de faire quelque chose pour y remédier, mais cela semble être de l’argent mal dépensé, cela ne marche pas et m’apporte des ennuis supplémentaires.

— Madame Ginger est une magnétiseuse qui m’a beaucoup aidé, elle est mon amie, peut-être n’avez-vous pas bien écouté ses recommandations, vous devriez retourner la voir.

— C’est que… je n’y suis pas allé pour simplement soigner mes rhumatismes ou mes verrues voyez-vous. Je m’y suis rendu pour obtenir une aide spirituelle.

L’homme s’affaiblit de minutes en minutes et pleure désormais à chaudes larmes.

— Cessez de pleurer voulez-vous, je ressens tellement de peine dans cet appartement, je ne veux aucunement alourdir le fardeau que vous semblez porter, cependant vous devez cesser de me réveiller en pleine nuit, je risque la crise cardiaque à mon grand âge !

L’homme se recompose petit à petit.

— Désirez-vous une tisane madame ? j’ai de la camomille et du sucre candy.

— Volontiers, Je vous prenais pour Satan mais le diable buvant de la camomille, quelle idée déconcertante !

L’homme se lève doucement pour préparer le thé, apporte le sucre à table ainsi que des petits biscuits à la cassonade.

— Nous portons tous notre part d’ombre, Janine.

— Comment connaissez-vous mon prénom ? Je ne l’ai pas mentionné.

— Les boites à lettres, à l’entrée, rien d’autre.

Janine n’osant plus parler, tente de recouvrer son sang-froid et attend son breuvage. Quelques minutes de silence s’écoulent, l’homme dépose délicatement la tisane devant Janine et la regarde franchement. Celle-ci, gênée par un regard si pénétrant se met naturellement à parler pour pallier sa gêne.

— Votre nom n’apparait pas sur votre boîte à lettres monsieur.

— Je viens à peine d’arriver, je n’ai pas eu le temps de le mettre. Janine, vous me semblez saisie d’effroi, posez vos questions, je préfère passer pour un fou que finir en prison. J’ai l’intime conviction que si je ne vous dis rien, vous appellerez la police en rentrant chez vous et peut-être que si je parle, vous appellerez l’asile. Il est envisageable également que vous puissiez ressentir de la pitié à mon égard et que vous ne m’adressiez plus jamais la parole. Maintenant, finissons-en, posez vos questions !

— Pourquoi ne sortez-vous jamais le jour ?

— Est-ce cela votre première question ?! Soit. Je dors le jour, je me morfonds la nuit.

— Pourquoi frappez-vous trois fois au mur chaque nuit à 23 h et à 23 h 30 ?

— Madame Ginger me l’a recommandé pour m’aider.

— Pour vous aider à faire quoi bon sang ?

— Pour m’aider à revoir des proches.

Janine saisit sa canne, se lève lentement et se dirige vers la porte d’entrée.

Ne partez pas Janine, je ne comprends pas, je ne fais que répondre à vos interrogations.

— Vous répondez de manière lacunaire, à mon âge, on sait quand une personne nous berne et vous me bernez monsieur, vous me bernez alors que je cherche à nous aider tous deux, vous aider vous à soigner votre âme tourmentée et m’aider moi à enfin dormir sur mes deux oreilles.

— Très bien ! vous l’aurez voulu : je toque trois fois au mur, sors en courant et reviens 30 minutes plus tard car selon Madame Ginger, cela me permettra de revoir ma femme et mon fils.

— Vous ne savez pas où ils se trouvent ?

— Je ne suis pas Satan comme vous le pensiez, mais je ne suis pas Dieu non plus, je ne peux aller les chercher ni en enfer ni au paradis, ils sont morts tous deux, il y a deux mois.

Janine reste muette et observe l’homme qui semble plus anéanti et malheureux encore qu’à 23 h 29.

— Je suis navrée pour votre famille, le jour où mon mari Lucien est parti, ma vie n’a plus eu aucun sens. Il a toujours tout représenté pour moi.

— Mon bon sens me dit que ce rituel ne marchera pas, mais du fond de ma dépression, cela m’aide d’avoir une lueur d’espoir et chaque nuit, j’imagine que je vais les voir pour qu’ils me disent enfin ce qu’il s’est passé. Savoir, me permettra d’aller de l’avant.

— Sont-ils décédés naturellement ?

— C’est ce que j’aimerais savoir, il s’agit d’un accident de voiture, aucun témoin, aucune explication logique, la route était droite et la visibilité bonne.

— Anne Ginger est une amie proche, elle m’a vraiment aidé pour Lucien, nous irons tous les deux la voir demain, avez-vous une photo récente de votre famille ? Cela peut vraiment aider Anne.

L’homme se lève avec entrain, cherche son portefeuille, le trouve et sort une photographie qu’il remet à Janine. Janine la regarde et un immense sourire apparaît sur son visage.

— Oh joie pour nous deux ! j’ai compris ce qu’il se passe ici ! Nous allons tous deux trouver le repos. Je vous avais dit que vous aviez peut-être mal compris Anne. Ce n’est pas à onze heures du soir qu’ils viennent à vous mais à onze heures du matin ! Comment se fait-il que vous ne vous en soyez pas aperçu alors que vous restez tous les jours chez vous ?

— Je prends énormément de cachets pour mon état mental, ils me font dormir maladivement. Nous pourrions subir un tsunami, que rien ni personne ne pourrait me réveiller. Comment pouvez-vous être certaine qu’ils viennent ?

— C’est simple, depuis un mois, cette femme et ce jeune homme, là, sur la photo, eh bien, ils viennent frapper chaque jour à onze heures du matin à nos deux portes d’entrée. Je les prenais pour des démarcheurs désespérés et n’ouvrais jamais. J’interprète mieux l’incompréhension et la déception que je pouvais lire sur leur visage. Entre, vous qui n’êtes pas en état de répondre et moi, à qui ils demandent de l’aide et qui refuse d’ouvrir, les pauvres doivent être totalement déconcertés !

— Pourquoi n’entrent-ils pas tout simplement chez moi ?

— Les morts n’entrent jamais chez quelqu’un sans y être officiellement invités par oral, maintenant je vous laisse, j’ai d’autres chats à fouetter. Demain matin à onze heures, vous aurez vos réponses et moi ma tranquillité enfin retrouvée.

Janine se lève, remercie l’homme pour la tisane à la camomille ainsi que pour le bavardage puis rentre rassurée dans son appartement. Lucien l’y attend patiemment, assis sur le canapé du salon en fumant un cigare, comme à chaque fois qu’elle sort.

Angélique G.

Drôle de voisine

 

     Tout commença quelques jours après que ma nouvelle voisine eut emménagée. Il était environ 23 h, je me trouvais dans le salon devant une toile vierge, attendant d’être frappée par l’inspiration. J’entendis alors trois coups frappés contre un mur de l’appartement d’à côté. Sur le moment, je n’y prêtai pas grande attention. Dans l’immeuble, les murs étaient aussi épais que des feuilles, et l’on entendait généralement tout ce qui se passait à côté. Je songeai vaguement qu’elle devait accrocher des tableaux ou des étagères. Rien de plus normal pour quelqu’un qui venait juste d’emménager. Encore que l’heure ne se prêtait pas vraiment à ce genre d’activités.

     Seulement aucun autre coup ne suivit, et j’entendis ma voisine se mettre à chantonner, puis la porte claquer, suivit de bruits de pas dans le couloir. J’enregistrai tout cela sans même m’en rendre compte. Une demi-heure plus tard, alors que la muse m’avait enfin visitée et que j’esquissais les contours de mon prochain chef-d’œuvre, j’entendis ma voisine, reconnaissable au bruit de ses escarpins qui devaient résonner dans tout l’immeuble, monter l’escalier et rentrer chez elle. Trois nouveaux coups furent frappés contre l’un de ses murs. Et ce fut le silence complet.

     Je suspendis mon geste, me demandant ce qu’elle pouvait bien trafiquer. Elle ne frappait pas contre le mur commun, sinon le bruit aurait été plus fort. Je m’ébrouai comme un chien, et m’obligeai à me concentrer sur mon travail. Quelques traits de crayons plus tard, je fus suffisamment satisfaite pour m’autoriser à aller me coucher. Le lendemain matin, l’étrange incident était déjà oublié.

     Seulement, ce petit manège recommença tous les soirs à la même heure. Trois petits coups contre un mur. Elle chantonnait. Et elle s’en allait, pour ne revenir qu’une demi-heure après. Encore trois coups. Et plus rien. A la fin de la semaine, je n’en pouvais plus. Je me surprenais à attendre dans mon lit, l’oreille aux aguets, qu’elle recommence encore son cirque. Et la journée, j’avais énormément de mal à me concentrer sur ma toile. Mon esprit en revenait toujours à mon étrange voisine et à son bien plus étrange encore rituel nocturne. Il fallait que j’en connaisse la raison, sinon j’allais finir par perdre la boule.

     Tout un tas de questions se bousculaient inlassablement dans mon esprit, de même que des théories plus ou moins ridicules. Ma première théorie avait été que ma nouvelle voisine souffrait peut-être de TOC. Je n’étais pas très informée sur le sujet, mais il m’avait semblé après réflexion, qu’elle devrait alors réitérer son rituel à chaque fois qu’elle s’apprêtait à sortir. Or, elle sortait la journée. Elle partait le matin, revenait pour déjeuner, puis repartait, pour rentrer le soir après 18 h. Et là, rien d’anormal. Je ne l’espionnais pas, attention, mais l’isolation des sons était inexistante.

     Une nuit, j’imaginai dans un demi-sommeil, que Natacha, j’avais enfin appris son nom, avait emménagée avec un esprit frappeur. N’importe quoi. Et pourtant, je devais bien m’avouer que je commençais à avoir peur. Je ne l’avais croisée qu’une ou deux fois, et nous avions bavardé brièvement quelques minutes. Nous nous étions alors présentées mutuellement. Pas vilaine à regarder, et plutôt sympathique. Et pourtant, j’avais peur.

     La curiosité et la peur se mélangèrent, et m’obligèrent le lundi soir, à guetter derrière mon judas, le départ de ma voisine. Je ne savais pas trop ce que j’espérais voir, mais il fallait commencer quelque part. A l’heure habituelle, trois coups résonnèrent contre le mur, puis Natacha chantonna un air qui ne me disait toujours rien, et enfin elle sortit. Mon appartement était le premier du troisième étage, faisant face à l’escalier, de sorte que je l’avais en plein dans mon champ de vision. Et comme il n’y avait pas d’ascenseur, elle était obligée de passer devant chez moi.

     J’attendis plusieurs minutes, puis, je me décidai à sortir dans le couloir. J’essayai d’ouvrir la porte de son appartement, mais la porte était verrouillée. Le contraire m’aurait grandement étonnée. Il me sembla entendre un bruit à l’intérieur, mais c’était si faible que je cru avoir rêvé. Je rentrai chez moi avec le sentiment d’être parfaitement ridicule. Une question s’imposa alors à moi. Où allait-elle chaque soir ? Pas très loin, étant donné qu’elle ne s’absentait que trente minutes. Sa destination pourrait peut-être m’éclairer quant au reste, encore que je ne voyais pas comment.

     Néanmoins, je me résolu à la suivre le lendemain soir, ainsi que les soirs suivants, pour voir si elle se rendait toujours au même endroit. C’était la seule chose que je pouvais faire.

     Le vendredi suivant, en rentrant chez moi, je pris la feuille de papier où j’avais noté les comptes rendus des cinq soirées de filature. J’y notai celui du jour, puis j’écrivis mes conclusions. Pour résumer, Natacha ne faisait rien de particulier. Elle avait passé trois soirées sur cinq dans un café en face de notre immeuble. Si au début, en la voyant regarder sa montre régulièrement, j’avais cru qu’elle attendait quelqu’un, je finis par comprendre qu’il n’en était rien. Elle attendait simplement que la demi-heure soit passée, pour rentrer chez elle. Les deux autres soirs, les seuls où il n’avait pas plu, elle les passa à se promener au hasard, sans trop s’éloigner de chez elle.

     Par chance, elle ne m’avait pas repérée. Je devais admettre que suivre quelqu’un n’était pas aussi aisé qu’il y paraissait. Néanmoins, alors que je rentrais chez moi le vendredi soir, pas très loin derrière elle, j’eus le sentiment d’avoir bêtement perdu mon temps. Je n’étais pas plus avancée qu’auparavant, et ma toile n’avait pas avancé non plus ces derniers jours.

     Seulement, alors que je grimpais la dernière volée de marches avant d’atteindre le palier, j’entendis ma voisine qui venait d’entrer chez elle, taper ces trois coups. Cela n’avait rien d’anormal, mais ce qui suivit me figea devant ma porte. Trois autres coups furent tapés contre le mur. Même si c’était difficile à identifier, j’étais certaine qu’ils provenaient de l’appartement à gauche de celui de Natacha, comme une réponse aux coups de la jeune femme.

     J’entrai chez moi, l’esprit en ébullition, et notai tout ce qui venait de se produire. Etait-ce la première fois que le voisin lui répondait ? Ou bien cela se passait-il chaque soir, sans que je ne l’entende ? Et si c’était le cas, qu’est-ce que cela pouvait bien signifier ? J’allai me jeter sur mon lit pour dormir, après avoir décidé que le lendemain soir, quand Natacha serait rentrée, je sortirais sur le palier pour écouter s’il y avait à nouveau une réponse.

     Je devais bien admettre que toute cette histoire commençait à me taper sur les nerfs, au point de ne presque plus pouvoir dormir la nuit. C’était devenu une véritable obsession, je m’en rendais bien compte, mais je n’en pouvais plus d’attendre dans l’angoisse chaque soir, que ses bruits, désormais familiers, se manifestent, sans en comprendre la cause.

     Le lendemain soir, à l’heure dite, je me retrouvai une nouvelle fois l’œil collé au judas, et les oreilles dressées. Tout se passa comme d’habitude. Trois coups contre le mur. Natacha qui chantonne. Natacha qui sort. Je la vis passer, mais décidai de rester là, à attendre son retour. Il me sembla entendre une porte s’ouvrir sur le palier, mais comme je ne vis personne passer, j’en conclus que je l’avais imaginé.

     Une demi-heure passa ainsi. Natacha revint chez elle et tapa trois coups. Ma porte était déjà ouverte, et je me glissai sur le palier, m’approchant de l’appartement de mon voisin. Ce dernier ne tarda pas à taper trois fois contre le mur à son tour. Et là, je fus prise d’une soudaine impulsion. Je me décidai à frapper à la porte de ma voisine, me fichant royalement d’être indiscrète, ou ridicule de me présenter en pyjama. Natacha ouvrit, l’air surprise. Je ne lui laissai même pas le temps d’en placer une.

— Je suis désolée de vous déranger à cette heure, mais j’ai besoin de savoir ce que vous fabriquez tous les soirs à taper contre le mur et à chanter. Ça dure depuis près de deux semaines, et je ne trouve aucune explication qui ne soit pas farfelue. Alors s’il-vous-plaît, au nom de ma santé mentale qui commence à décliner, expliquez-moi !

     Natacha en resta comme deux ronds de flan. Je craignis, à voir son expression, qu’elle n’appelle les flics ou un médecin pour me faire interner. Elle ouvrit enfin la bouche pour parler, quand le voisin sortit à son tour, intrigué.

— Qu’est-ce qui se passe ?

— Je crois qu’on a un peu effrayé notre voisine, répondit Natacha.

— Comment ça ?

— Je suis désolée, me dit-elle. Je ne savais pas que vous m’entendiez. Je connais Michel depuis longtemps, et tous les soirs, je m’absente un moment pour qu’il puisse utiliser mon ordinateur.

— Ma fiancée est en Australie, expliqua-t-il à son tour. Et j’ai des soucis avec Internet. J’ai changé de fournisseur pour la troisième fois, et j’attends d’avoir une connexion. Natacha me prête gentiment son ordinateur.

— A cette heure-ci ?

— En Australie il est 7 h du matin. Je parle à ma fiancée avant qu’elle ne parte au travail. C’est le créneau horaire le plus raisonnable que l’on ait trouvé.

— Je reconnais que je pourrais simplement toquer à la porte de Michel pour lui dire que la voix est libre, mais j’ai trouvé cette façon de faire plus drôle. C’était une blague entre nous. Je reconnais que cela a dû vous paraître étrange, dit-elle, contrite.

     Leur histoire était plus crédible que celles que je m’étais imaginée, je devais bien l’admettre. Ils me regardaient tous les deux d’un air inquiet, et je me sentis complètement idiote.

— Je commençais à croire que vous étiez des espions, dis-je d’une voix pathétique.

Natacha me sourit.

— J’imagine que ce devait être déroutant, avoua-t-elle.

— Je vous remercie pour l’explication, et je suis désolée pour le dérangement, fis-je avant de m’enfuir lâchement chez moi.

     Dès le lendemain, Natacha utilisa un moyen plus conventionnel pour avertir Michel qu’il pouvait aller chez elle. Je les évitais avec soin pendant des jours, encore morte de honte. Mais ma voisine n’en avait pas fini avec moi. Elle culpabilisait de m’avoir traumatisée. Aussi, m’invita-t-elle un soir chez elle pour faire la connaissance de Michel. Finalement, ils étaient tous les deux très sympathiques, et nous ne tardâmes pas à rire de cette histoire. Trois mois plus tard, la fiancée de Michel était de retour au pays, et il me la présenta aussitôt. Grâce à cette histoire de fous, je m’étais fait de nouveaux amis. La vie est parfois bien surprenante.

Anne C.

LE VIEIL HOMME

 

Nous étions en 1995. Elle se nommait Elsa. C’était une adolescente de 15 ans. Elle grandissait dans un quartier sélecte de Paris, un très bel immeuble datant du siècle précédent et rénové tout récemment. Elle n’avait jamais connu son père. Elle était choyée par les deux femmes les plus importantes de sa vie qu’étaient sa mère et sa grand-mère. Elsa n’avait pas eu la chance d’avoir des compagnons de jeu, des frères et sœurs avec qui partager d’inoubliables moments. Sa mère qualifiait son comportement d’étrange, d’absurde et de mystérieux. L’enfant ne parlait que très rarement, seulement lorsqu’il était nécessaire de le faire. Ainsi, elle fréquentait depuis son plus jeune âge, les salles d’attente des pédopsychiatres les plus réputés de Paris, sa mère étant persuadée qu’elle présentait quelque trouble psychologique grave et persistant. Pourtant, ce silence verbal lui convenait à merveille. Elle trouvait le monde tellement ennuyeux ! Sa grand-mère lui racontait souvent des souvenirs lointains venus d’Allemagne, la fuite vers la France et ce doute si présent sur la mort d’un grand-père héroïque. Elle se réfugiait dans la douceur d’un livre, l’émerveillement d’une musique ou même, la profondeur d’une peinture. Elle rêvait, elle fuyait, elle s’envolait vers la volupté des mots ; l’aventure était aux portes de sa chambre et elle trouvait enfin ce bonheur inouï caché derrière la couverture d’un nouveau livre acheté chez le libraire du coin. Pourtant, et presque à son insu, elle se réconcilia avec la vie un matin de décembre…

 

Elsa fut réveillée par un vacarme assourdissant provenant de sa rue pour s’engouffrer dans son immeuble et précisément sur son palier. Un va-et-vient incessant avait duré toute la journée pour se tarir à l’orée du soir. Elle questionna sa grand-mère et apprit qu’un nouveau propriétaire venait d’emménager. L’appartement voisin avait enfin trouvé acquéreur. Il s’agissait d’un monsieur d’allure insignifiante et presque pathétique. Attirée par la curiosité, Elsa tentait chaque jour de provoquer une rencontre hasardeuse avec cet inconnu mais rien n’y faisait. Le nouveau voisin ne quittait son appartement que très rarement et vivait dans le silence le plus profond. Cependant, elle avait remarqué et suspecté un comportement curieux. En effet, chaque soir, à 23 heures précises, elle percevait, au travers du mur de sa chambre, l’impulsion de trois coups, renouvelés quelques instants plus tard et entrecoupés d’une mélodie qui plongeait sa grand-mère dans un état d’intense tristesse. Elsa décida de n’y pas prêter attention en imaginant que cette mise en scène cesserait bien un jour. Plusieurs semaines, plusieurs mois s’écoulèrent et le vieil homme s’adonnait au même rituel lorsque 23 heures sonnaient. Que pouvait bien signifier cette habitude singulière à laquelle le vieux monsieur succombait chaque soir ? Plus les jours passaient et plus la curiosité rongeait Elsa. Chaque matin, elle se rendait au lycée à pieds. Elle arpentait les rues de son quartier, la tête dans les nuages. Elle chérissait particulièrement cette librairie dotée d’une très vieille devanture de bois rouge, presque hors du temps mais qui, lorsque l’on en franchissait le seuil, donnait l’impression de pénétrer dans une caverne de merveilles littéraires, tellement fascinantes que le temps lui-même suspendait sa course folle pour laisser flâner le lecteur au gré des mots. Il n’était pas rare qu’au sortir des cours, elle eut traîné ses guêtres dans la vieille librairie dont le propriétaire, tout aussi âgé que sa boutique, ressemblait à tous ses livres qui emplissaient les étagères empoussiérées. Elsa se précipitait alors à l’intérieur du magasin pour y choisir de nouveaux ouvrages, aidée et conseillée par ce vieil expert passionné. Le commerçant connaissait Elsa depuis si longtemps qu’ils avaient développé une évidente complicité pour la lecture. Le soir venu, son vieil ami, impatient, guettait la venue d’Elsa pour lui faire découvrir les dernières nouveautés littéraires. Elle déposait son sac au sol, attrapait une chaise à la hâte, et, le regard pétillant d’avidité, questionnait le libraire sur ses lectures à venir. Un jour, alors qu’ils se trouvaient en discussion enjouée et passionnée, la sonnerie de la porte retentit laissant entrer un client inconnu du quartier. Elsa se retourna discrètement et aperçut un monsieur qui devait être âgé d’une soixantaine d’années. Il portait une casquette de velours, de petites lunettes rondes et une moustache soignée. Il salua la jeune fille d’un léger signe de tête et arpenta les rayons, les mains dans les poches, le regard fixé vers les divers ouvrages proposés à la vente. Il ne sollicita pas les conseils du propriétaire des lieux, acheta quelques livres, régla ses achats et quitta la boutique aussi vite qu’il y était entré. Elsa et le libraire échangèrent un regard complice et interrogateur puis continuèrent leur discussion animée. Lorsqu’elle salua son ami, il faisait presque nuit et Elsa pressa le pas pour regagner son domicile au risque d’avoir à fournir des explications devant l’inquiétude de sa grand-mère. Heureusement pour elle, lorsqu’elle parvint sur le seuil de la porte, celle-ci était fermée à double tour. Et elle était la première rentrée. Elle prit rapidement une douche pour ensuite s’enfermer dans sa chambre et commencer une aventure nouvellement acquise.

Les jours qui suivirent, Elsa les vécut de la même façon, avec la même intensité et ce même désir de découverte d’écritures. Elle croisait de plus en plus souvent ce monsieur qui, comme elle, semblait passionné de lecture et se rendait régulièrement à la boutique de son ami libraire pour y choisir presque les mêmes ouvrages qu’elle. Au fil du temps, ils eurent l’occasion de bavarder ensemble de cette passion qu’ils avaient en commun et de façon presque évidente, ils devinrent tous trois, les meilleurs amis du monde. Ce rendez-vous de fin d’après-midi occupait une importance dans leur cœur et dans leur vie et ils attendaient ce moment avec une impatience grandissante tout au long de la journée. Trois générations étaient réunies par des mots similaires, des aventures lues et vécues différemment avec des valeurs et un passé intergénérationnel. Elsa se félicitait d’avoir fait cette rencontre inattendue. Elle osa un jour questionner le vieil homme qui avait fait irruption dans sa jeune vie et avec qui elle se trouvait des affinités presque improbables. Ensemble, ils retracèrent l’histoire de Paris, de ce si joli quartier dans lequel il venait d’emménager. Elle sourit alors lorsqu’il lui confia son adresse. Il était bel et bien son voisin de palier. Elsa se doutait de cette possibilité depuis de nombreuses semaines mais à présent, le vieil homme lui en apportait la certitude. Elle était ravie de savoir qu’une nouvelle amitié prenait naissance sur le pas même de sa porte. Il s’appelait Boris et comme Elsa, n’avait de cesse de lire. Depuis ce jour, Elsa quittait souvent sa chambre pour aller frapper à la porte de son cher voisin. Ils passaient des après-midi entiers à lire, sans échanger le moindre mot, comme un bonheur tel une évidence à être ensemble, côte à côte, dans la sérénité d’un moment exceptionnel et méditatoire. Mais, au fond du couloir de l’appartement du vieil homme, il subsistait un mystère qu’Elsa ne parvenait pas à démasquer. Boris conservait une pièce toujours fermée. Cette pièce, dont le mur le plus lointain correspondait à celui de l’appartement d’Elsa et d’où, précisément, tous les soirs, elle percevait ces six coups tapés, entre 23h et 23h30, entrecoupés de cette mélodie. Elsa éprouvait un immense respect pour son nouvel ami mais un jour, la curiosité l’emporta et l’adolescente entreprit de questionner Boris quant à ce rituel. L’homme se figea, ne répondit pas tout de suite et fixa soudainement Elsa d’un regard froid et vide. La jeune fille, prise de panique, salua son ami à la hâte et quitta le salon en s’excusant platement de s’être montrée aussi effrontée. Elle se jura de ne plus jamais importuner Boris à ce propos et ne rendit plus visite au vieil homme pendant quelques temps. Plusieurs jours passèrent sans qu’Elsa ne reçut la moindre nouvelle de son ami. Elle se rendait tous les jours, comme à son habitude, à la librairie mais le commerçant n’avait plus revu Boris. De toute évidence, ce dernier portait un lourd secret, mais quel pouvait-il bien être ?

 

Un matin de Décembre, alors qu’elle s’apprêtait à prendre son petit déjeuner, Elsa entendit frapper à sa porte. Les vacances scolaires débutaient et elle se trouvait ravie de pouvoir consacrer ses journées entières à son passe temps favori. Elle entrouvrit délicatement la porte et aperçut Boris, le regard souriant et empli d’amitié. Elle déverrouilla la chaîne de sécurité et rouvrit la porte en grand pour se jeter dans les bras du vieux monsieur. Il ne lui en voulait pas. Simplement, il avait été contraint de s’absenter quelques jours, raison pour laquelle Elsa n’avait plus de nouvelles. Elle l’invita à discuter autour d’un café matinal et bienfaisant. C’est alors que le vieil homme lui confia son secret, gardé jusque là, enfoui au plus profond de son âme. Il prit la main d’Elsa et conduisit la jeune fille jusqu’à son appartement. Pour la première fois depuis qu’elle connaissait Boris, la jeune fille éprouva une mauvaise appréhension. Quelles étaient ses intentions ? Boris ressentit cette peur dans la main tremblante de l’enfant. Il la rassura aussitôt en lui ouvrant la porte de cette pièce si secrète, tout au fond du couloir. Ce fut un émerveillement. En un éclair de temps, Elsa fut plongée dans un monde féérique. La salle était entièrement meublée d’automates, tous plus beaux les uns que les autres, sculptés de main d’homme dans des bois précieux. Elsa se retourna vers Boris, fier et enjoué. Il l’invita à pénétrer dans son atelier où tous les soirs, il travaillait d’arrache-pied pour remettre en état de marche toutes ces œuvres qu’il avaient fabriquées lui-même au cours de sa vie. Ensuite, Boris raconta son existence. Il était allemand et avait fui son pays avant la chute du mur de Berlin. Il avait lutté activement contre la STASI et longtemps, il avait été recherché par cette police secrète de l’Allemagne de l’Est. Il fut contraint d’abandonner sa femme et sa fille sous peine d’exécution. Elsa lui rappelait sa fille unique. A corps perdu et pour tenter de soulager une blessure irréversible, il s’était passionné pour la fabrication d’automates. Il avait parcouru le monde en amenant avec lui ce trésor inestimable. La STASI l’avait poursuivi au-delà des frontières et par un stratège machiavélique, était parvenue à lui dérober tous ses automates. Après la chute du mur de Berlin en 1990, Boris était retourné sur sa terre natale, à la recherche de sa famille perdue et de ses œuvres. Il était parvenu à récupérer la presque totalité des automates et avait retrouvé ces derniers gisant dans un hangar abandonné au milieu de tas d’autres œuvres entassées et volées par la STASI. Pour la première fois depuis fort longtemps, le vieil confiait son lourd passé à cette adolescente qu’il connaissait à peine. Elsa, en se dirigeant vers les statuettes animées, savourait ce moment avec une émotion toute particulière. Boris, tout près d’elle, expliquait à la jeune fille, l’origine de chacune de ses créations. Elle s’arrêta net devant ce coucou. A présent, elle comprenait d’où venait ce bruit perçu au travers du mur de sa chambre. Tous les soirs, cet oiseau de bois frappait donc les 6 coups de 23h en sifflotant un air cher à la grand-mère d’Elsa…

Boris recherchait activement un automate perdu, sculpté dans du noyer de France, représentant sa femme et sa fille devant la demeure familiale. Il évoquait ce récit douloureux, le regard fixé dans le vide et embué de larmes. Elsa évoluait rêveusement parmi les automates en contemplant chacun d’entre eux dans le détail lorsque son inconscient se figea sur le récit de Boris. D’un geste sec, elle lui attrapa la main pour l’entraîner au dehors. Boris résistait à cette folie incompréhensible. La jeune fille tirait si fort sur le bras de son vieil ami qu’il se vit contraint de la suivre dans cet élan qu’il ne comprenait pas plus qu’Elsa elle-même, d’ailleurs…

La jeune adulte conduisit brutalement Boris dans sa propre demeure. Il n’y avait personne. Sa grand-mère et sa mère étaient sorties pour un petit moment et Elsa profita de cet instant pour pénétrer dans la chambre de sa grand-mère. Elle grimpa sur la chaise du bureau qu’elle colla maladroitement contre l’armoire ancestrale. Soutenue par Boris qui maintenait la chaise pour ne pas qu’elle pivote dangereusement, Elsa tira à elle un emballage de carton, volumineux dans sa hauteur. Difficilement, elle le fit glisser pour mieux le ceinturer et passa le relais à Boris qui reçut le paquet et le déposa délicatement sur le lit. Ensemble, ils en retirèrent le contenu. C’était un automate sculpté dans du noyer de France…

 

Boris avait devant lui sa dernière œuvre perdue et qu’il recherchait désespérément depuis de nombreuses années. Ses larmes n’en finissaient plus de couler sur ses joues ridées et usées par cette solitude et l’espoir à jamais perdu de pouvoir un jour retrouver sa famille. A présent, il tentait de revenir à la raison. Il s’assit sur le bord de ce lit qu’il avait l’impression d’avoir toujours connu. C’est en se tournant vers Elsa qu’il aperçut une photo de famille prise sur une plage de France, 35 ans auparavant. Lentement, il se dirigea vers le cadre jauni, serra la photo tout contre son cœur et ce jour-là fut le plus beau de sa vie…

Sylvie S.

 

J’habite seule dans ce vieil appartement situé dans la banlieue lyonnaise. Je l’ai déniché par hasard en furetant dans les petites annonces immobilières. Il faut dire que je n’ai pas hésité longtemps avant de signer… il y avait urgence ! Fraîchement divorcée d’un homme violent et jaloux, je m’étais enfouie un soir pour échapper à ses coups. Imbibé d’alcool, mon ex s’était effondré sur le canapé et j’ai profité de son état comateux et de ses ronflements assourdissants pour échapper à son emprise maléfique.

Quand j’ai poussé la porte de cette agence immobilière, j’ai été accueillie par un homme charmant qui a compris tout de suite ma situation. Il n’avait rien à me proposer pour le moment, il en était navré… sauf peut-être…

— Oui, oui, je prends !  

Je ne lui ai même pas laissé finir sa phrase. Peu importe où c’était, je me fichais de savoir si l’endroit n’était pas très accueillant ou si les voisins étaient bruyants. Tout serait de toute façon toujours mieux que « là-bas ».

En fait, il n’y avait même pas de voisins. L’immeuble était inoccupé depuis un certain temps, car il était appelé à être démoli pour laisser place à un immense complexe commercial. Le quartier était en plein essor. Autrefois fréquentés pour ses cafés, ses restaurants, son cinéma, son théâtre, les lieux étaient aujourd’hui presque déserts. Tous les établissements avaient fermé les uns après les autres, urbanisation effrénée oblige !

J’y habitais maintenant depuis six mois et j’appréciais la sérénité retrouvée. Je ne vivais plus seule, Croquette partageait ma vie. Comme moi, c’était une estropiée de la vie. Il lui manquait un œil, il claudiquait en marchant, mais c’était le chat le plus affectueux que j’ai jamais connu. Je l’avais trouvé errant près des poubelles, famélique. Il s’était précipité sur les croquettes que je m’étais empressée d’aller acheter, aussi je décidais qu’il se prénommerait ainsi.

J’avais déniché également un travail de femme de ménage dans les bureaux d’une agence bancaire. Mon service commençait à 4 h du matin et se terminait à 8 h, il reprenait ensuite à 18 h jusque 22 h. Quand je rentrais le soir, j’étais épuisée. Il faut dire que depuis quelques mois, je ne dormais plus beaucoup. À ma grande surprise, j’avais un jour croisé quelqu’un dans les couloirs, et même s’il n’avait pas pris la peine de me saluer, ce devait être mon nouveau voisin. Or, il observait un bien curieux rituel : chaque soir, à 23 heures précises, il frappait trois coups dans le mur de ma chambre, puis se mettait à chantonner et enfin quittait son appartement. Il s’absentait une demi-heure, revenait, tapait à nouveau trois coups dans le mur, puis plus rien… Contrariée, j’avais ensuite beaucoup de mal à trouver le sommeil. Qui était-il ? Pourquoi agissait-il de la sorte ? Plus le temps passait, plus je m’angoissais. Il fallait que je sache… Je pense que c’est bien cet homme que j’ai croisé une ou deux fois depuis mon arrivée. Pourtant, c’est curieux, je n’étais toujours pas certaine qu’il habitait l’appartement, car il était curieusement vêtu : un costume de velours vert démodé, râpé aux coudes et aux genoux. Pour marcher, il s’aidait d’un drôle de bâton, mais il eût été impossible de lui donner un âge…

La curiosité l’emporta sur ma peur, je devais savoir ! Le soir même, je me postais l’oreille sur la porte, prête à l’ouvrir dès que j’entendrais du bruit. 23 heures, les trois coups sur le mur se firent entendre, suivis de quelques notes chantonnées et les premiers pas résonnèrent dans le couloir. Je surgis brutalement et ne trouvai rien d’autre à hurler que : « Bonjour ! Je suis votre voisine, vous… » Je parlais à un mur. J’étais seule sur le palier, pieds nus et en chemise de nuit. Il n’y avait strictement personne. Je sentis un léger souffle sur mes mollets, je me retournai brutalement, mais c’était Croquette qui m’avait rejointe et qui, maintenant, me regardait d’un air perplexe.

Mais que se passait-il ? Je n’étais pas folle, tout de même !

Le même manège continua pendant plusieurs jours. J’entendais les mêmes bruits, je sortais, mais rien… nada ! Ma santé mentale commençait sérieusement à m’inquiéter. Tant pis si je passais pour une folle, mais il fallait que j’en aie le cœur net, demain je retourne à l’agence et je raconte ce qu’il m’arrive !

« Ah, vous voilà, enfin ! Je savais que vous finiriez par venir me voir… Vous l’avez entendu, vous aussi ?

— Mais… qui ? Quoi ? Ah, oui… » Je commençais à comprendre. Il savait pour les bruits…

Il m’invita à m’asseoir et me raconta toute l’histoire.

Il y a une cinquantaine d’années, se dressait à l’endroit précis de l’immeuble que j’occupais, le théâtre de l’Eldorado que fréquentait le Tout-Lyon. La salle était splendide avec des loges, des sculptures et des dorures du XIXe siècle. Les sièges étaient en velours rouge. C’était un endroit très prisé des Lyonnais. Un dénommé Jean y était régisseur. Une fois la lumière éteinte, c’était lui qui frappait toute une série de coups rapprochés, puis trois coups distincts avec son brigadier. Il rejoignait ensuite la fosse où se trouvait l’orchestre et il lui arrivait de participer aux chœurs qui accompagnaient parfois certaines pièces de théâtre. Jean avait été embauché à l’âge de 16 ans et il remplit ce rôle jusqu’à la fermeture de l’établissement, ce qui lui avait brisé le cœur. Quelques mois plus tard, il avait été retrouvé mort, recroquevillé sur son lit couvert de vieilles affiches à la gloire de « son » théâtre ! Il fut enterré dans le cimetière de la ville, mais plusieurs personnes du quartier, dignes de confiance, affirmèrent l’avoir aperçu ensuite en train de rôder dans le quartier. Les mois s’écoulèrent, l’immeuble où j’habite fut construit et les appartements mis en location, mais les locataires ne restaient guère plus de deux ou trois mois et finissaient tous par partir en affirmant qu’il se passait des choses étranges…

Eh oui ! Jean était toujours là… Et tous les soirs, il frappait les trois coups !

Je rentrai chez moi, attendrie par ce fantôme qui n’arrivait pas à partir… Ce soir-là, je n’attendis pas 23 heures. Dès mon arrivée du travail, je m’installai sur le palier, assise dans un fauteuil que j’avais déplacé jusque-là. Les trois coups sur le mur se firent entendre, suivis de quelques notes chantonnées… Aussitôt, je me mis à applaudir chaleureusement. J’applaudis longtemps… Rien d’autre ne se produisit ce soir-là. Je rentrai me coucher et m’endormis cette fois rapidement. Quand j’ouvris la porte pour partir au travail le lendemain matin, je trouvai, posé sur le chambranle, un bâton en bois avec un morceau de perche de théâtre, décoré de velours rouge et de clous dorés. C’était son brigadier !

 

Je pris l’objet dans mes mains, lui déposai délicatement un baiser, et le rentrai chez moi. Je partis ensuite travailler le cœur léger et le sourire aux lèvres. Adieu, Jean, repose en paix. Dernier acte.

Tarmine

 

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12e proposition d'écriture, sujet du 8 février

Chaque soir, à 23 heures précises, votre voisin(e) tape trois coups dans le mur, puis se met à chantonner et enfin quitte son appartement. Il(elle) s’absente une demi-heure, revient, tape à nouveau trois coups dans le mur, puis plus rien…

Quel est cet étrange rituel ? Qui est-il(elle) vraiment ? Quel est son secret ?

Vous avez très peur. Après tout, vous l’avez croisé(e) une fois ou deux, mais c’est tout… Vous ne supportez plus son manège, il faut que vous sachiez… 

 

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Proposition d'écriture numéro 11 : j'invente un récit... Voici quelques textes d'auteurs

Notre forêt de Brovaldie se situe depuis des milliers d’années sur les terres que vous nommez aujourd’hui : Brocéliande en Bretagne. Son histoire est bien plus ancienne que celle que vous imaginez aujourd’hui. Presque exclusivement coloré de vermillon chatoyant puisque composé en majorité d’asclépiades perpétuellement en fleurs, notre monde des bois, jalousé des peuples avoisinants est d’une pureté et d’une beauté inégalable. Ce que vous ressentez en ce lieu, pour les plus sensibles d’entre vous, n’est qu’un faible écho de sa puissance d’antan, il n’y réside que des fragments épars de nos pouvoirs. De toute la souffrance que connait notre peuple, est née une magie puissante qui bouleversera à jamais l’équilibre naturel. Tout cela, je le sais grâce à notre Beta Ezekiel, le fils de Dieu, le visionnaire de notre communauté. Il est la créature de notre Alpha Odin, le Dieu sanguinaire. Depuis des millénaires, un Alpha secondé d’un Beta dirige le peuple Brovaldien et pourtant la fin des temps approche probablement, l’avenir de notre civilisation est incertain sous le règne d’Odin, d’après les prédictions de notre visionnaire. Nous périssons, gouvernés par un maître obscur possédant une magie noire qui ne connait presque aucune limite. Le fils de Dieu est son opposé, maître d'une magie blanche d’extrême force. Ce duo qui aurait pu former un parfait équilibre est empoisonné par l’obsession d’Odin depuis son âge de raison : l’épuration du sang faible. Il traque sans pitié ni relâche les membres de la communauté n’ayant que de faibles dispositions à la magie, ce qui a amené Ezekiel à former une coalition contre son géniteur.

Je suis Alida,  fille d’Aya et d’Eloua, la magicienne qu’Odin souhaite anéantir plus que quiconque car je représente la preuve ultime de la décadence de son système. Il dénie l’absurdité de son jugement et refuse de se faire justice comme l’exige notre loi. Odin, le mégalomane aveugle, massacre depuis des décennies tout membre de caste inférieure devenant créateur car il estime que sa tare se propagera jusqu’à anéantir à jamais la magie de nos ancêtres. Ses disciples aveugles ne se contentent pas de tuer les « inférieurs », ils détruisent également les membres de caste supérieure se reproduisant avec des « inférieurs ». Pour cela, ils utilisent une arme sournoise et implacable: l’empoisonnement par décoction de purata. Par son utilisation, ils offensent nos ancêtres car cette plante est depuis toujours interdite d’utilisation, ne pouvant servir qu’à la magie nuisible. Notre peuple est saigné et nos lignées s’éteignent sous le joug de ce Dieu fou. Nous étions des milliers, nous ne sommes plus qu’une centaine de survivants. Au summum de la décadence de notre ère, les familles composées de deux membres de caste supérieure mettent de plus en plus souvent au monde, des enfants qui ne survivent pas après la naissance. Votre époque nomme cela : la consanguinité.

Mes créateurs, de caste inférieure tous deux ont pourtant créé la sorcière la plus puissante du peuple Brovaldien qui, légitimement, devrait accéder au trône. Je suis, depuis le berceau, responsable en fonction de mes humeurs des aléas du temps. Depuis ma venue au monde et mes premiers pleurs, notre forêt est sans cesse victime de successions de sécheresses et de pluies diluviennes. C’est la première marque qui a été repérée chez moi, puis des capacités presque illimitées en forces pures et obscures sont apparues chaque jour suivant. J’étais reconnue comme Déesse par tous ceux qui me rencontrait, tous sauf Odin qui n’a jamais accepté mes pouvoirs. Pire que le refus de me légitimer, ce faible me fait traquer par ses sbires. Cependant, plus mon désir de gouverner se fait pressant et plus je l’affaibli lui, cloitré dans son château. Le peuple « inférieur » me soutient dans une résistance passive depuis mon âge de raison, confiant en moi sa magie et contrairement à ce que pense Odin, celle-ci n’a rien d’inférieure. Anéantir notre Dieu sera douloureux pour Ezekiel avec qui j’ai fusionné, mais nécessaire. Une fusion est quelque chose que peu d’entre vous connaissent à votre époque selon ses visions, pour nous, il s’agit d’une union absolue, corps et âmes de deux êtres jusqu’à ce que la mort les sépare, littéralement.

Malgré les capacités d’Ezekiel, ses visions sont obscurcies par Odin quant à nos chances de survie à lui et moi. L’œuvre la plus importante que nous ayons à accomplir en sachant notre fin potentiellement imminente, est d’écrire et de transmettre nos données, nos us et coutumes. Ezekiel et moi sommes les seuls à pouvoir lutter contre le pouvoir du Dieu sanguinaire et il le sait. Ainsi, nous parcourons l’univers entier pour disperser notre histoire, pour honorer notre peuple et sa grandeur. Chaque volume est écrit par nous et est accessible à mon descendant unique, chacun transposé dans un objet qui traversera le temps. Nous devons nous assurer de la pertinence de nos choix, Odin peut détruire nos vies mais ne peux détruire notre héritage, il ne doit pas mettre la main sur nos écrits. Ainsi, nous serons éternels et la vérité sera connue de tous. Je me laisse émouvoir en pensant à tes lectures prochaines, en t’imaginant en cet instant, entendant ma voix résonner dans la forêt. Mon sort pour toi est le plus puissant que je n’ai jamais créé, je l’ai  travaillé des nuits durant pour que tu puisses venir réentendre ces mots à ta guise jusqu’à la fin de tes jours. Ezekiel ressent ta joie d’en apprendre enfin plus sur tes origines, nous t’apportons tous deux les réponses après t’avoir guidée en rêve jusqu’à nous.

Le plus important pour toi à retenir pour le moment est la localisation des objets que nous te léguons, il va te falloir les récupérer. Les tomes extrêmement volumineux et fragiles nécessitent des enveloppes indestructibles et doivent rester cachés de la magie noire d’Odin. Ils représentent tout pour notre peuple : l’histoire de notre sang versé et par ta bouche, notre histoire révélée. Je suis liée à toi par le sang, il nous fallait attendre ta naissance à toi, parfaite par l’alignement des étoiles. En effet, tu es l’héritière de ma petite sœur Ava, Ezekiel a réussi à prédire qu’elle survivrait à Odin et que dix-sept générations après la sienne, naitrait de sa lignée la plus puissante sorcière de notre famille. Par tes prédispositions, toi seule aujourd’hui est capable d’accéder aux écrits.

Le premier volume se trouve actuellement autour de ton cou, transposé dans ton médaillon de naissance. Près du ruisseau à ta gauche, caresse les feuilles des arbustes aux alentours, ta main s’orientera instinctivement sur une feuille de rehmannia, cueille une de ces feuilles et frotte-la sur ton médaillon. Tu pourras ainsi commencer à découvrir le premier tome légué. Il concerne ma vie, de mon enfance à ma fusion avec Ezekiel. A travers mon histoire est représentée la vie de tous les orphelins de caste inférieure sous le règne d’Odin. Notre Dieu fou se débarrasse des créateurs « inférieurs », comme il l’a fait avec mes propres parents mais aussi des enfants faibles dès leur naissance. Ma sœur et moi avions toutes deux un pouvoir largement supérieur à beaucoup de membres de caste « supérieure » et avons été épargnées. Tu prendras conscience de notre rage et de notre misère en tant qu’orphelines épargnées ainsi que de notre désir de vengeance.

Tu comprendras dans ce premier livre, qu’Ezekiel par sa fusion avec moi à détruit le reste de cœur de son père. Rien de tout cela n’était calculé, mon amour pour le fils de mon pire ennemi est né grâce au cornet à bouquin d’Ezekiel. Il m’a offert un cornet de livres dans lesquels il avait retranscrit ses visions : des moments de joie par centaines partagés avec moi, je pouvais nous y voir amoureux, amants et amis. Le cornet débordait de promesses d’une fusion parfaite, nous ne nous sommes pas choisis, c’était écrit.

Notre peuple a pour coutume que les cheveux des femmes soient toujours drapés dans une large écharpe blanche, elle-même maintenue par une tresse de feuilles de pandanus. Les hommes reçoivent de leurs créateurs un couteau dès tout petit, il sert lors de leur fusion à libérer la chevelure de l’élue. C’est le moment le plus sacré de l’intimité de notre communauté. Une fois les cheveux libérés et touchés par l’aimé, la fusion se créée. Ezekiel avait caché son couteau dans mon carnet à bouquins, m’offrant ainsi son amour. Mon aimé m’a émue aux larmes en m’apprenant que depuis toute petite tu ne te sépares jamais de ton écharpe de soie blanche car elle t’aide à t’endormir.

Le deuxième volume apparaîtra entre tes mains à ton premier contact avec la clef de la malle à trésors de Madame D’Isignu résidant au : Avenida Arequipa 3415 - San Isidro - Barcelona. Ezequiel a prédit que toute ta vie durant, les objets resteront aux mêmes places, ce qui facilitera ton périple. Nous avions déposé cet objet dans un temple Maya, pillé maintes et maintes fois après cela. Mon cœur saigne à l’idée que ces temples somptueux puissent avoir été violés par des hommes. Cette somptueuse clef à fait le tour du monde avant d’être en possession de Madame D’Isignu qui pense que seul ce qui se trouve dans son coffre est important.

Je n’ai plus la force de continuer, Ezekiel est en train de réaliser un sort qui te permettra de connaître la localisation de tous les objets à collecter. Va au château de Chambord, dans la première salle de bal de la reine (qui est confondue avec celle la princesse), une psyché se trouve au centre de la pièce, face visible. Toi seule, en en approchant auras accès aux visions d’Ezekiel, il y laisse des images de nous, des lieux et des objets.

 

Bonne route et belle vie à toi.

Angélique G.

UN DESTIN MYSTERIEUX

 

Ils se nommaient Alida et Ezekiel. Ils avaient un âge similaire et avaient vécu dans le même village sans réellement se connaître. Elle, elle l’attendait depuis toujours. Lui, ne connaissait pas encore tout à fait sa destinée. Il était écrit que la prophétie les réunirait et que leur destin ne ressemblerait à nul autre pareil…

 

« Les quatre éléments tu trouveras,

 reflètera alors la réalité en réunissant deux êtres bien aimés »

 

Ezekiel avait passé une enfance heureuse aux côtés de parents brocanteurs. Longtemps, il avait couru après des destinées auxquelles il s’était accroché désespérément et avec l’espoir de ne jamais décevoir ses aïeuls. Il s’était ennuyé sur les bancs d’école et, poussé par l’autorité paternelle, il était devenu, malgré lui, un notable de cette petite ville toute proche de Sarlat. Pourtant, quelle ne fut pas la surprise de ses parents lorsque ce matin-là, Ezekiel leur annonça qu’il abandonnait son métier d’avocat pour ré-ouvrir la boutique de son enfance, cette enceinte qu’il affectionnait tant et qui manquait à sa vie depuis le jour où son père avait suspendu son activité. Il gardait le souvenir impérissable des moindres recoins, des vieux meubles aux valeurs inestimables, des bibelots, de la vaisselle, des joyaux perdus. Au fond de lui émanait chaque jour l’envie de faire renaître ce bonheur de chiner, de redonner souffle à des objets oubliés. Ainsi, un après-midi de septembre, il abandonna son étude et la boutique du brocanteur reprit vie. Un soir, alors qu’il s’apprêtait à rentrer chez lui, en passant à proximité d’un meuble dernièrement acquis, il caressa du bout des doigts cette vieille psyché qu’il avait toujours connue, son père y étant très attaché et se refusant à la vendre. Il réfléchit un instant et se dit qu’il pourrait tenter de la restaurer, comme pour honorer le prédécesseur paternel. Quelques jours plus tard, il se mit donc à pied d’œuvre. Plusieurs heures durant, il décrassa à la popotte pour conserver la patine, réajusta, teinta. Le travail fini, il constata que la psyché revêtait une allure presque authentique et s’empressa d’inviter son père à venir admirer sa pièce préférée. Arrivé dans la boutique, ce dernier en eut les larmes aux yeux. Il remercia son fils d’une embrassade chaleureuse et emplie de fierté. Péniblement, il attrapa un siège et invita Ezekiel à s’asseoir avec lui devant la psyché. Il avait récupéré ce meuble dans le vieux château qui dominait le village suite à la disparition de sa jeune propriétaire à l’âge de 5 ans. Ezekiel ne pouvait pas se souvenir de cette tragédie car il avait alors le même âge que la fillette disparue et le destin du village avait tristement basculé. Depuis lors, le château avait fermé ses portes et avec lui, le malheureux sort de cette enfant. Chaque année, le village se souvenait dans la douleur et les habitants se rendaient devant le château pour y déposer des milliers de fleurs, toutes autant colorées les unes que les autres. Fleurissait alors un parterre de Puratas, Pandanus, Asclépiades tubéreuses et Rehmannias, tel un tableau vivant dessiné de main de l’artiste endeuillé. Ezekiel avait appris à vivre avec l’histoire de son village et il se joignait volontiers à cette tradition depuis 25 ans maintenant. Il conservait un souvenir lointain de la forteresse et parvenait à garder en mémoire le tableau de la petite fille, accroché au mur de la grande pièce à la cheminée. Lorsqu’il était enfant et ami du gardien, Ezekiel avait pu pénétrer en secret dans le château, et la beauté peinte de cette enfant l’avait tatouée à vie. Depuis lors, l’accès avait été condamné mais cependant, une opportunité se présenta à lui pour acquérir les derniers biens restés sous clef dans une des pièces du château. Il désirait par dessus tout récupérer le dernier souvenir de la jeune disparue que l’on nommait Alida. Lorsque le maire du village poussa le grand portail rouillé du vieux palais, Ezekiel fut pénétré d’une force inconnue qu’il parvint à maîtriser malgré lui. Il ne savait décrire le sentiment qui s’emparait de lui à cet instant et son esprit lui renvoyait des images qu’il n’avait jamais connues jusqu’alors. Il ne dit rien et se laissa traverser par cet instant magique, presque bienfaisant. Il fit donc l’acquisition du tableau tant espéré et le rapporta dans sa modeste boutique. Il était fier et ému de ce privilège qui lui était accordé de pouvoir conserver un témoignage probant du passé. Il était certain que le tableau prendrait peu à peu possession des lieux et ne quitterait plus jamais sa boutique. Il le déposa à terre, adossé au mur et se figea un moment pour mieux le contempler. Alida posait. Son visage était illuminé de bonheur. Elle portait à son cou une écharpe de soie blanche et tenait en ses mains un vieux livre tel un grimoire, à la couverture de cuir usée et griffonnée par le temps. Ce livre… Ezekiel le connaissait. D’un bond, il atteignit rapidement l’arrière du magasin et la dernière étagère d’une vieille armoire qu’il avait aménagée pour y recevoir des livres de valeur. Il attrapa l’échelle de bois, y grimpa rapidement et découvrit avec stupeur le livre d’Alida. Il n’en revenait pas. Il serra l’écrit contre sa poitrine et, acrobatiquement perché, tenta de regagner le sol sans lâcher son précieux butin. A présent, la nuit tombait et la lune, pleine et ronde, était au rendez vous. Il se munit d’une lampe torche qu’il dirigea à la fois sur le grimoire et le visage d’Alida. A proximité, la psyché reflétait la clarté du soir. Ezekiel posa le livre au sol et l’ouvrit délicatement. Il tenta de décrypter des écrits mystérieux, rédigés dans une langue inconnue. Il tourna fébrilement les pages jaunies par le temps et arrêta net son geste au beau milieu du livre. L’ouvrage était inachevé. Les feuillets suivants étaient vierges. Il releva la tête vers le tableau et se cogna très fort sur la psyché dont le tiroir inférieur céda sous la violence du coup. Il porta la main à sa tête et, sonné, mit un genou à terre. Les yeux fermés et le visage contracté, il tentait de contenir sa douleur qui lui donnait l’impression d’avoir reçu un poids mort sur le crâne. Mais dans sa concentration, il avait entendu un bruit de sonnaille ressemblant à la chute d’un objet métallique sur le froid carrelage. Comme par instinct, il porta son regard au sol et découvrit, stupéfait, une clé tombée du bois fendu de la psyché. Il s’approcha du meuble, pencha la tête et vit que la partie inférieure du tiroir, située sous le miroir pivotant, venait de se fracturer, libérant, dans le même temps, la clé. Il avait oublié que le miroir était mobile et lorsqu’il se releva, en s’y appuyant, celui-ci, entraîné par la force d’Ezekiel, se mit à tournoyer si fort qu’il ne parvint pas à l’arrêter. Au dehors, la lune brillait en puissance. Tout à coup, le miroir s’arrêta net et la lune lui renvoya une mystérieuse clarté qui éblouit Ezekiel. Il porta subitement les mains devant ses yeux et fronça les sourcils comme pour se protéger de cette brutale et inhabituelle lueur. C’est alors que son destin bascula dans l’irréel et l’incompréhensible…

De la psyché, jaillit un jet de lumière et dans le vacarme épouvantable d’un violent tourbillon, notre héros fut soulevé de terre. Il hurlait de frayeur. Il éprouvait la sensation d’être poussé par une force inconnue et, tout à coup, il se vit traverser la psyché et disparaître aussitôt dans un éclat de ténébreuse lumière…

*

Il était allongé, inconscient. Son corps inanimé reposait sur un tapis fleurs gorgées de rosée matinale. Il s’éveillait lentement, les muscles et la peau meurtries par ce voyage vers l’inconnu. Il ouvrit un œil, puis l’autre. Où pouvait-il bien se trouver ? Tout près de lui, la clé. Il semblait avoir atterri dans une forêt presque tropicale. Le soleil lui brûlait le visage et il dut s’asseoir à l’ombre d’un arbre géant, aux larges feuilles, qu’il n’avait jamais vu de toute son existence. Il perçut, au loin, le son d’une voix féminine, mélodieuse qui l’attira et l’invita à provoquer une improbable rencontre au milieu de nulle part. Puis il la vit. Elle était d’une extrême beauté hâlée, et des yeux couleur océan. Elle arpentait le chemin qui se présentait à elle, sans crainte de l’hostilité des lieux, habituée, semblait-il, à cette étrange forêt. Elle stoppa son allure lorsqu’elle aperçut Ezekiel, figé, et lui faisant face. Elle murmura : « enfin, tu es là…» Lentement, elle articula son prénom. Lui, la dévisageait avec une mine déconfite de stupéfaction. Il venait de subir un étrange voyage qui l’avait extirpé de sa jolie boutique pour le projeter dans l’irréel le plus total, probablement s’agissait-il d’un mauvais rêve ?  Parviendrait-il à se réveiller et se sortir de ce cataclysme ? Mais la jeune fille s’avançait vers lui. Elle se pencha doucement et lorsqu’elle énonça son prénom, Ezekiel en eut le souffle coupé. C’était Alida mais elle était âgée d’une vingtaine d’années. Elle sourit gentiment ; il se sentait affaibli par ces évènements qu’il subissait malgré lui. Alida mit sa main dans la sienne et sans lui demander son avis, invita Ezekiel à s’asseoir pour lui conter l’histoire du destin dramatique qu’était le sien depuis ces vingt dernières années. Elle expliqua qu’ils se trouvaient ici dans la forêt de Brovaldie, qu’Ezekiel, de la même façon qu’elle à ses 5 ans, avait traversé la psyché pour se retrouver dans un monde parallèle et fantastique. Elle avait appris à y grandir sans qu’elle ne puisse jamais découvrir le moyen de regagner le monde des terriens. Elle savait que l’énigme à résoudre se trouvait à travers la psyché et tous les jours, elle revenait sur ces lieux pour tenter de percer ce vieux mystère. Elle se penchait alors sur la  psyché et cette dernière lui renvoyait l’image sans tain de la boutique d’Ezekiel. Ainsi, et à son insu, elle l’avait vu grandir aux côtés de son père. Là était la raison pour laquelle elle le connaissait si bien et depuis si longtemps. La prophétie disait qu’ils devraient tous deux réunir une clé, un médaillon et un cornet à bouquin pour que l’histoire inachevée du grimoire puisse aboutir et que la malédiction de sa mystérieuse disparition tombe à jamais dans les plus profondes abymes. Malheureusement, il existait, dans ce monde virtuel, des travers qu’Alida fuyait et qui l’horrifiaient. Au plus profond de cette si jolie forêt vivait l’ogre Drangitus, un chef démentiel et mégalomane qui persécutait les pauvres habitants de Brovaldie, lilliputiens pacifiques. Alida était devenue leur amie, leur protectrice et elle luttait contre cette tyrannie qui les oppressait de jour en jour. Elle avait constaté que Drangitus avait à son cou un médaillon qu’elle supposait depuis toujours être celui de la prophétie. Ezekiel restait concentré sur le récit de sa nouvelle amie qui le connaissait si bien et se souvint alors qu’il avait traversé la psyché en serrant très fort dans sa main…la clé. Il raconta qu’il avait eu la chance de pouvoir récupérer la peinture du portrait d’Alida au château, de découvrir par la suite qu’il était en possession du livre inachevé et qu’en se cognant contre la psyché, la clé était tombée du mystique meuble. Ensemble, ils regagnèrent aussitôt l’endroit précis où Ezekiel avait été projeté, espérant y retrouver la clé… Elle était enfouie sous un parterre de fleurs piétinées. Ezékiel aperçut dans les mains d’Alida, un morceau de bois complètement atypique, percé de sept trous, similaire à une flûte… La jeune fille possédait depuis toujours le cornet à bouquin, façonné dans une défense d’éléphant. Il leur semblait tout à coup que leur rencontre était comme une évidence et qu’elle les unirait dans un combat sans précédent pour le retour à la vie…

*

Soudain, ils perçurent des bruits anormaux dans les buissons environnants. Surgit alors Drangitus et ses hyènes qui saisirent Ezékiel pour le ligoter entièrement jusqu’à ce qu’il ne puisse plus bouger. Alida avait pris la fuite, à la vitesse d’une gazelle. Drangitus enragea de n’avoir pu la capturer. Ezekiel ne s’était pas montré suffisamment prudent et à l'écoute des bruits hostiles de cette forêt qui lui était inconnue. A présent, il se retrouvait entouré de créatures mi-hyènes mi-humaines aux regards froids et hypnotiques. Il tentait de réfléchir à une stratégie d'évasion mais il se trouvait dans une position inconfortable, suspendu par les mains et les pieds tel un animal. La troupe marchait en silence et s'enfonçait dans les antres d'une végétation en proie à un climat tropical. Soudain, alors qu'une chaleur moite les accablait depuis le matin, la pluie fit son apparition. Ezekiel ouvrait grand la bouche pour se désaltérer d'une eau bienfaisante tombée du ciel. Il ferma les yeux et se laissa traverser par les douleurs qu'il ressentait dans tout le corps. Après plusieurs heures de marche, l'armée de hyènes atteignit enfin le village. Drangitus était donc ce chef répugnant. C’était un ogre immense, hideux, au visage épais et laid, quelques dents perdues lors de combats illégaux manquaient à sa bouche et ce dernier riait d'un rire venu du fond des ténèbres les plus obscures. Les esclaves du village étaient nombreux et terrifiés par ce tyran sans nom. Ezekiel observait les environs pour tenter de trouver le moyen de s'échapper et rejoindre Alida avant qu'elle ne soit, elle aussi, faite prisonnière. On enferma Ezekiel dans une cage à tigre constituée de bambous entrelacés. Il vit alors s'approcher Drangitus. Lentement, celui-ci observait curieusement sa proie. Il se demandait qui était cet être qui ressemblait de près à Alida et qui ne faisait pas partie du monde Brovaldien. Comment se pouvait-il qu'il eût atterri dans cette forêt ? Drangitus et Ezekiel se dévisageaient sans mot dire. C'est alors qu'Ezekiel aperçut le médaillon pendu au cou de son tortionnaire. L'objet scintillait sur le torse velu de l’ogre. Il était gravé d'un motif qu'Ezekiel connaissait bien et qui se trouvait aussi sur la clé. Alida avait donc raison. Ce médaillon était une pièce maitresse de la prophétie. Ezekiel avait la clé, Alida, le cornet à bouquin et Drangitus lui avait dérobé le médaillon il y a fort longtemps. Les jeunes gens devraient donc se battre pour récupérer ce bien précieux et indispensable pour leur retour à la vie. Malgré les liens serrés sur ses poignets, Ezekiel parvenait à sentir la clé qu'il avait glissée à la hâte dans le fond de sa poche au moment de sa capture. Drangitus décida de garder Ezekiel prisonnier pour attirer Alida dans les mailles de son filet et ainsi, pouvoir se débarrasser des deux jeunes gens, à jamais.

*

De son côté, Alida savait que le temps leur était compté et qu’elle devait absolument tenter de libérer Ezekiel. Depuis sa jeune enfance, elle avait appris à grandir aux côtés de Drangitus qui l’avait recueillie, nourrie et soignée. Mais jour après jour, elle avait pris conscience que Drangitus était un être dangereux. Elle était le témoin quotidien de ses méfaits ; son dégoût allait grandissant et à l’orée de ses 15 ans, elle prit la fuite pour se cacher dans la forêt de Brovaldie. Depuis lors, elle avait appris à être forte, à se battre, à se protéger et à déjouer habilement les mauvais tours de l’ogre haineux qui ne désirait que vengeance.

Ainsi, elle avait pu s’enfuir lors de la capture d’Ezekiel et une fois grimpée aux arbres, elle avait suivi le cortège sans aucun bruit, sans qu’aucune des hyènes ne l’eût sentie se déplacer de liane en liane. Les hyènes montaient une garde rapprochée autour de la cage d’Ezekiel. Il fallait absolument créer une diversion pour disperser ces gardiennes acharnées. Elle fit alors appel à ses amies lucioles et quelques lilliputiens rebelles rêvant de libérer leur village de ce chef mégalomane qu’était Drangitus. Ensuite, elle patienta, bien cachée au dessus de la cage à tigre. La village était à présent plongé dans l’obscurité et la nuit était bien avancée. Le moment était proche et Alida se tenait prête à bondir sur la cage. Elle observait au loin et soudain, les lucioles lui renvoyèrent une lumière des plus puissantes. Presque simultanément, les remparts du village s’embrasèrent provoquant un mouvement de panique et la fuite des hyènes que seul le feu pouvait effrayer. Tel un animal sauvage, Alida bondit sur la cage de bambous et, à l’aide d’un couteau de silex, libéra Ezekiel. Aussitôt, nos jeunes héros se heurtèrent à une hyène restée aux abords de la cage. Alida n’en fit qu’une bouchée. Depuis toutes ces années passées en Brovaldie, elle avait acquis un instinct de survie et une technique de combat infaillibles. Elle asséna un dernier coup mortel à la hyène et rejoignit Ezekiel dans sa course effrénée pour quitter le camp au plus vite. C’est en atteignant les remparts embrasés du village qu’ils se sentirent tous deux soulevés par une force incroyable et malfaisante. Drangitus… Il avait été réveillé par les cris et la fuite des villageois. A présent, il les ceinturait tous deux et les serrait si fort qu’Ezekiel faillit perdre connaissance. Alida hurlait de rage. A proximité, ses amis lilliputiens rebelles vinrent leur porter secours. Il savaient que c’était le médaillon qui maintenait Drangitus en vie. Alida, emprisonnée et écrasée dans la main de l’ogre, parvint à laisser tomber son couteau au sol. Un des lilliputiens s’en empara aussitôt et, au travers des vêtements de Drangitus, grimpa jusqu’à son cou. L’ogre, très chatouilleux, se mit à gigoter dans tous les sens pour tenter de se débarrasser de cette désagréable sensation de démangeaison. Le lilliputien atteignit rapidement le cou de Drangitus et d’un geste sec, trancha la corde du médaillon de taille d’homme qui tomba au sol dans un petit bruit cristallin. Aussi grand qu’il était, Drangitus disparut brutalement dans un nuage de poussière laissant sur place ses habits, ses énormes chaussures et son ceinturon diabolique. Ils avaient réussi… La malédiction de ce chef avait disparu, presque comme par magie et la prophétie allait pouvoir s’accomplir très bientôt.

*

Alida et Ezekiel étaient libres. A la disparition en fumée de l’ogre, ils avaient fait une chute vertigineuse et ils se retrouvaient à présent cloués au sol, l’un sur l’autre, tout près du médaillon magique. Les cris de joie des habitants de Brovaldie les ramenèrent à la vie. Le bonheur allait pouvoir reprendre le cours des choses dans cette contrée presque imaginaire. A présent, il n’y aurait plus d’esclavage ni de persécution. Les Brovaldiens allaient enfin retrouver leur joie d’antan grâce à la venue d’Ezekiel dans leur monde.

Il y eut plusieurs jours de fête dans le village et les lilliputiens invitèrent leur jeune amie à rester auprès d’eux pour l’éternité. Avec tristesse, Alida leur conta qui elle était vraiment et ce rêve qu’elle caressait depuis toujours de pouvoir regagner son vrai monde, celui des humains. A présent, la prophétie pouvait s’accomplir. Grâce à Ezekiel qui avait rapporté la clé, les trois éléments, gravés du même sigle, étaient enfin réunis. Ainsi, en cette soirée de pleine lune, Alida et Ezekiel, en compagnie des Brovaldiens, organisèrent une marche nocturne vers la psyché. Les adieux furent douloureux. Ils avaient tous conscience qu’ils ne se reverraient plus jamais, que leur jeunes amie allait s’envoler vers un autre destin tout aussi mystérieux que celui qu’elle avait vécu jusqu’alors mais qu’elle demeurerait dans leur pensée à jamais. Arrivés devant la psyché, Alida les invita à ne plus être tristes. Désormais, tous les jours, elle penserait très fort à sa Brovaldie et à ses habitants. A travers la psyché, les lilliputiens pourraient la voir rire, danser et vivre. Tout à coup, alors qu’ils s’adressaient des adieux chaleureux, une légère brise se leva, chassant un mauvais nuage et laissant place à une lune claire, ronde et scintillante de mille feux. L’heure était venue. Alida et Ezekiel vinrent se placer sur le cercle que dessinait cette dernière. Ensemble et serrés l’un contre l’autre, ils brandirent le médaillon et la clé. Alida porta la cornet à bouquin à sa bouche. Un son mélodieux en sortit et presque aussitôt, nos héros furent emportés dans un éclat de lumière qui traversa la psyché pour revenir dans une petite boutique de brocanteur, toute proche de Sarlat...

 

Au sol, gisait le quatrième élément : ce grimoire dont l’écriture devenue lisible venait de magiquement s’achever…

Sylvie S.

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11e proposition d'écriture, sujet du 25 janvier

Cette fois, je souhaite que vous tissiez une histoire selon votre imagination en utilisant obligatoirement les informations ci-dessous :
— personnage(s) principal(aux) : Alida et Ezekiel (vous pouvez n’en choisir qu’un ou garder les deux)
— lieu : la forêt de Brovaldie (ne cherchez pas, vous ne la trouverez nulle part !)
— contexte : une civilisation décadente en proie à la mégalomanie délirante de son chef
— éléments majeurs : une clé, un médaillon, une psyché, un livre, un couteau, une écharpe blanche
— faune et flore : purata et pandanus, asclépiade tubéreuse et rehmannia
— climat : alternance de sécheresse et de pluies diluviennes
— objet insolite : un cornet à bouquin.
Voilà, c’est tout ! Lâchez-vous maintenant !
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Proposition d'écriture numéro 10 : organe perturbateur... Voici quelques textes d'auteurs

Mon bel organe me joue des tours,

Mon havre de paix, mon compagnon de toujours.

L’acte final approche, triple buse !

Un dernier pure malt on the rocks, puisque de toi  j’abuse.

 

Mon bel organe paré de pourpres habits,

Sans tes absences, mon monde serait exquis.

Vie mielleuse, pleine de tendresse et d’extase,

Le nectar coulerait à flots, sans emphase.

 

Mon bel organe vénéré à chacune de mes gorgées,

D’or, ma vie jusque-là entièrement teintée.

Ma vie contre un autre verre de Jack Honey !

De ce délice, tu ne peux à jamais me priver.

 

Mon bel organe, source de ma jaunisse,

Te voici gréviste après tant d’années de sévices.

Pourquoi m’ôter mon seul bonheur ?

Perclus de douleur par ton oisiveté de malheur.

 

Mon bel organe, je suis confus,

De part tant de douleurs, t’avoir presque perdu.

Te retrouver ou bien en finir !

Sans toi, de sevrage je mourrai en martyr.

 

Mon bel organe, de moi je te fais don,

Ne refuse pas mes soins, accorde-moi le pardon.

Endommagé par tant de goulées,

 

Régénéré par mon bon sens retrouvé.

Angélique G.

LE CORPS HUMAIN

 

Depuis quelques jours, je palpite. Je ne sais pas pour quelle raison je m'emballe spontanément au moindre coup de sang. Je vis au rythme d'une musique particulière représentée par des battements sourds et vibratoires. Je suis le roi d'une contrée bien complexe et pourtant si majestueuse. Je bats au cœur d’une forêt constituée  de petits arbustes bronchioliques, cernés par deux grosses mains de remparts osseux. Je suis fort bien protégé par des sujets grandement dévoués les uns pour les autres. L'entraide nous apporte la vie et mes organes l'ont bien compris. Dans mon royaume, personne ne trouve le repos et nous mettons tout en œuvre pour que l'âme vivante de ce corps que nous occupons et que nous maintenons en état de marche puisse être en mesure de mener une existence normale et en bonne santé. Nous communiquons beaucoup par messagerie soit neuronale, soit sanguine. Nous sommes bien conscients qu'il nous faut mener une entente des plus cordiales et des plus solidaires si nous voulons qu'au royaume du corps humain, tout puisse se passer comme dans le meilleur des mondes. Pourtant, il arrive que certains éléments décident de n'en faire qu'à leur tête. 

Ainsi, ce matin, je reçois des informations en trop grande quantité ; mes ventricules ne cessent de se contracter ; ils éjectent trop rapidement mes pauvres globules rouges qui se retrouvent à la hâte sur les routes encombrées de la circulation sanguine. Je voudrais comprendre pour quelle raison je me trouve tout à coup stressé et angoissé. Ma forêt Poumons en perd son souffle. Elle respire trop fort ; le vent qu'elle me renvoie  perturbe un métabolisme qui court à la catastrophe. Il me faut absolument questionner mon ami Cerveau, premier commandant de cette si grande armée , persuadé qu'il apportera une réponse rapide à cet état de fait. Jamais Cerveau ne me déçoit lorsqu’il est question de calmer une perturbation humaine passagère. Sa délibération, soutenue par Melle Hypophyse et son acolyte Hippocampe, conclut très vite à un mauvais tour de la part du papillon Thyroïde. Ainsi, je m'en doutais fort, notre gendarme Thyroïde voudrait-elle se faire remarquer ? Chercherait-elle à se venger d'un quelconque organe qui l'aurait menacé ou insulté ? Je décide aussitôt d'organiser une conférence inter-organique pour tenter de trouver une solution à ce signal d'alerte que j'ai reçu et qui a bien failli provoquer un malaise du joli sujet que nous habitons et que nous maintenons en vie grâce à notre parfaite coordination. J'envoie donc une convocation à notre papillon Thyroïde qui répond aussitôt en déchainant des vents violents et une respiration saccadée de la forêt Poumons entrainant des mouvements abdominaux incontrôlables.

C'en est trop. Il me faut absolument stopper ce cataclysme qui s'opère et qui va s'aggravant. A présent, voilà que ce corps que nous habitons semble perdre sa bonne humeur alors que Melle Hypohyse veillait jusque-là, à renvoyer des instructions bien précises à cette têtue de Thyroïde. Je suis bien conscient que le temps presse, qu'il nous faut agir très vite au risque d’assister à un déclin général des viscères de mon royaume. J’informe donc T3 et T4  qu’elles sont bien trop nombreuses et trop concentrées dans ce petit corps féminin qui n’a de cesse de pleurer depuis quelques jours. Le papillon Thyroïde s’est attaqué à Thymus et voilà qu’une hyperémotivité assaillit notre joli sujet. Ses yeux s’affaiblissent, gonflent inlassablement. En quelques jours, j’ai vu son visage subir une exophtalmie inexpliquée, son corps perdre du poids sans raison,  ses intestins se dilater douloureusement. Ses muscles flanchent au moindre effort. Voilà qu’elle cherche sa respiration, elle suffoque. Je me mets à taper très fort dans sa poitrine. Tous ensemble, nous l’obligeons à trouver une chaise pour s’asseoir et attendre que cette tempête cesse enfin. Je parviens difficilement à renvoyer les globules blancs et rouges confondus en éclaireurs vers papillon Thyroïde. Mais il semble être trop tard. Des anticorps auto immuns se sont emparés de Thyroïde. Ils la rongent, la déforment.  Ils lui infligent une fabrication d’hormones dans des quantités anormales. A proximité, la pomme d’Adam voudrait bien que ce vacarme cesse. Tel un feu d’artifice, les vésicules n’en finissent plus de projeter ces hormones thyroïdiennes qui envahissent le réseau sanguin. Les vaisseaux ne parviennent plus à assumer cette affluence d’iode demandée en permanence par papillon Thyroïde. Mais que se passe-t-il ? Melle Hypophyse serait-elle endormie ou impuissante pour stopper ce phénomène sécrétoire anormal ? D’ordinaire, Melle Hypophyse s’occupe de gérer la quantité d’hormones que papillon Thyroïde doit diffuser. Mais papillon Thyroïde, comme atteinte de folie,  semble ne plus recevoir ces informations depuis quelques jours.

Ainsi, je fais discrètement appel à mon ami Cerveau pour lui insuffler une idée de génie. Il faut envoyer notre royaume chez un spécialiste qui saura faire parler papillon Thyroïde et proposer des solutions pour remédier à ce perpétuel cataclysme…

 

Quelques jours plus tard, je reçois une information de Cerveau qui m’indique la présence d’un corps étranger franchissant le seuil de la gorge pour atteindre les cordes vocales. Un œil sous la forme d’une caméra avec lampe vient se poser dans les profondeurs du Larynx et nous observe quelques instants. Cerveau a donc réussi à convaincre notre âme de consulter un guérisseur pour Thyroïde. Papillon Thyroïde ressent soudain une pression, un palper du bout des doigts. Elle se laisse faire et s’abandonne à la chaleur d’une main étrangère et experte. Cerveau recueille alors les nouvelles du médecin spécialiste : Thyroïde est atteinte d’un dysfonctionnement. Elle fournit plus d’hormones qu’il n’en faut. Elle provoque, malgré elle, des perturbations organiques qui mettent notre royaume à feu et à sang. Ainsi, notre gendarme de régulation corporelle est atteinte d’une fatigue extrême. Je regrette soudain de n’avoir pas eu suffisamment de « cœur » pour comprendre la situation difficile dans laquelle notre papillon se trouve. Thyroïde n’agissait donc pas intentionnellement. Elle se trouvait sous l’influence d’un élément extérieur à notre royaume et qu’elle ne parvenait pas à éradiquer. Nous décidons de soutenir papillon Thyroïde dans son combat pour retrouver un aspect et un fonctionnement normaux. Cerveau l’encourage à accepter une visite scintigraphique pour parler de son mal-être. Dans quelques jours, notre royaume retrouvera la paix organique, viscérale et musculaire. Nous envoyons des messages de soutien à notre amie qui ne nous avait jamais trahie jusque-là. Je réalise soudain que sans papillon Thyroïde, notre royaume risquerait de basculer dans une sombre période de perturbations diverses et qu’il est donc nécessaire qu’elle recouvre la santé bien vite.

 

Enfin, le jour de la scintigraphie arrive et le diagnostic est posé. Cerveau nous fait savoir que papillon Thyroïde n’est pas en fin de vie ; elle nécessite un simple traitement hormonal qui va l’aider à réguler ses excès de sécrétion. Elle demeurera donc parmi nous et je me réjouis de pouvoir conserver notre gendarme dans l’effectif des organes de ce si joli corps. Jour après jour, papillon Thyroïde recevra donc une aide précieuse pour retrouver sa vitalité, sa bonne humeur et sa place parmi nous…

 

Quelques mois plus tard, tout est rentré dans l’ordre. Mon royaume est serein. Je reçois des informations de Cerveau qui m’indique que Melle Hypophyse contrôle bien papillon Thyroïde, que la circulation est fluide, la respiration silencieuse et le système digestif apaisé. Tous les organes semblent fonctionner normalement et reçoivent quotidiennement une dose convenable d’hormones que papillon Thyroïde leur délivre gentiment.  

 

 

La nuit tombe et Cerveau invite son corps à gagner le lit. Les reins forcent un petit passage aux toilettes avant le coucher. Enfin sereins, nous échangeons ensemble nos états d’âmes, nos ressentis organiques. Je m’apaise et ralentis mon rythme à l’état de veille. Les intestins commencent alors un ballet aérophagique post prandial qui vient nous bercer et nous indiquer un proche endormissement.. Les doigts tâtonnent sur une tablette à la recherche d’une musique douce pour permettre l’arrivée d’un sommeil chargé de rêves et de douceur. Les Yeux se ferment lorsque  Mmes Oreilles nous renvoient le son d’une mélodie connue de tous : « Le corps humain est un royaume où chaque organe veut être le roi ». Et Cerveau de lui répondre : « mais moi, je connais une contrée où la solidarité nous a sauvée ».

Sylvie S.

Migraine

 

     Monsieur le cerveau, quand, en fin de journée, je sens poindre un mal de tête, je sais que vous êtes contrarié, et que la douleur sera encore là le lendemain au réveil. La migraine. Cet état douloureux dans lequel vous me plongez, comme une vengeance sournoise, dont le motif m'échappe. Elle peut être provoquée par tout un tas de choses, mais sans que les médecins comprennent véritablement le pourquoi du comment. Et bien évidemment, aucun médicament n'est réellement efficace contre elle. Il faut juste attendre qu'elle passe, selon votre bon vouloir.

     Cet état, chez moi, dure rarement moins de deux jours, et jamais plus de trois. Mais la question que je me pose chaque fois est, "à quel point cela sera-t-il douloureux cette fois-ci ?" J'ai beau vous poser la question, vous maintenez toujours le silence radio. Vous aimez faire durer le suspens.

     Les premiers mois où j'en ai souffert, me laissaient en mode "vampire". C'est-à-dire, allongée sur mon lit dans le noir, sans rien faire. Mais avec le temps, je dois bien avouer que la douleur n'est plus aussi forte. Seriez-vous moins en colère ? Le mode vampire a laissé place au mode "zombie". Une grande fatigue, mais une douleur supportable, qui ne m'oblige pas à rester dans le noir, mais qui me fait fonctionner à deux à l'heure. Vous pouvez en effet, cher Monsieur le cerveau, affecter d'autres parties de mon être, avec votre mauvaise humeur. Cela suffit à prouver votre pouvoir.

     Si avec le temps, je me suis habituée à ces migraines que vous m'imposez, il est des fois où le ras le bol est de mise. Surtout quand la douleur est très forte. Dans ses cas-là, je vous maudis intérieurement. Mais la colère ne sert à rien, cela ne fait, au contraire qu'envenimer les choses. Vous êtes, il faut bien l'avouer, un peu susceptible.

     Mon cher cerveau, mon système nerveux me fait bien comprendre que vous n'êtes pas du tout satisfait de votre condition, seulement il n'est pas fichu de m'expliquer pourquoi. Il serait peut-être temps de me faire part de vos revendications. Je vous promets de faire au mieux pour vous combler, afin que nous puissions vivre à nouveau en harmonie tous ensemble.

     Seulement, vous devez m'aider un peu, car il m'est impossible de deviner la cause de votre trouble, et la douleur n'aide pas à réfléchir convenablement. Quel est le problème ? Pourquoi vous acharnez-vous régulièrement à me rendre la vie impossible ? S'il-vous-plaît, donnez-moi une réponse ! Ou cessez tout cela.

     En réfléchissant un peu, je comprends que si vous me faîtes moins souffrir qu'auparavant, c'est qu'un changement positif a été amorcé. Après avoir regardé un reportage à la télé sur la douleur, j'en viens à me demander si le changement en question n'est pas le sport. Depuis un certain temps, comme vous avez du vous en rendre compte, je m'efforce de pratiquer une activité physique régulière. Je pense que c'est grâce à cela que vous m'infligez une douleur moins importante.

 

     Néanmoins, le problème n'est pas réglé. Je ne sais d'ailleurs, toujours pas d'où il vient. J'espère que vous me donnerez bientôt une réponse, ou qu'un autre organe me la fournira peut-être. En attendant, je prie pour que la prochaine migraine n'arrive pas bientôt.

Anne C.

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10e proposition d'écriture, sujet du 11 janvier

Comme le dit Grand Corps Malade dans l’une de ses chansons : « Le corps humain est un royaume où chaque organe veut être le roi », donc forcément, il arrive un moment où il y a conflit d’intérêts.
Vous avez décidé de remettre un peu d’ordre dans tout cela en vous adressant à l’organe perturbateur.
Écrivez un texte en optant pour l’une de ces deux méthodes :
— Soit vous avez peur de déclencher sa colère et vous pesez chacun de vos mots en privilégiant la douceur et la compréhension pour ne pas froisser sa susceptibilité ;
— Soit vous en avez vraiment assez et vous lui dites sans aucune retenue tout ce que vous avez sur le cœur.
Aucune contrainte de longueur ni de style.
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Proposition d'écriture numéro 9 : frère et sœur - voici quelques textes d'auteurs

Twins

 

Dans la cuisine étaient assis autour de la traditionnelle table carrée : la mère Marie, le père Antoine, le fils Denis et la cadette Aliénor.

 

Première cible de notre tour de table : Marie Jeannot, la mère, droite sur sa chaise, l’air penseur. Cette femme grande et élancée justifiait ses rides particulièrement encrées  pour son âge par sa minceur non désirée. Etirée, perchée sur ses échasses, le teint rose,  elle pensait que la maigreur creusait sa tombe de femme et était son seul obstacle à la jeunesse éternelle. Marie avait hérité des gênes d’un flamant rose apparemment. Son teint, ses jambes interminables rappelaient l’animal et tout comme lui, elle semblait toujours dormir debout.

Marie Jeannot avait enfin obtenu sa promotion chez Atout France en tant que spécialiste en Art de la table en cette fin d’année ; promotion attendue depuis plus de dix ans de loyaux services et mettant fin à une injustice qui, selon elle, n’avait que trop duré. Sa collègue Ginette avait été promue depuis déjà deux ans, Françoise depuis trois ans, sans parler de Caroline, promue seulement après une année dans l’entreprise. Elles étaient toutes trois arrivées en même temps dans la société, en 2005, et Marie soupçonnait un complot contre elle, se disant que ses connaissances et capacités entrainaient certainement jalousies et envies à son égard. Elle apparaissait à son insu comme quelqu’un d’effacé et d’attentiste, ne demandant jamais rien, ne manifestant aucunement son ambition d’évoluer ou ses capacités à le faire et ne démontrant pas de réel intérêt pour son travail.  Pourtant, Marie pensait avoir pleinement conscience d’elle-même et se voyait : motivée, pleinement investie et démonstrative quand ses collègues et supérieurs ne voyaient qu’une femme introvertie, passive, se laissant porter par le mouvement. Son travail représentait absolument tout pour elle, elle considérait le repas comme l’acte social et familial le plus important de notre société actuelle. Il était inconcevable pour elle de ne pas y dédier sa vie professionnelle et prenait son rôle d’hôtesse de maison plus qu’à cœur. Elle pouvait monologuer pendant des heures et des heures de son travail et surtout des points chers à son cœur de femme, d’épouse et de mère tels que : l’importance d’une cuisine raffinée en toute circonstance, la perfection attendue d’une mise en place de table, la nécessité de conversations intenses et diverses ; clauses obligatoires à tout repas digne de ce nom. Il est vrai que les silences la mettaient dans un état de rage extrême, elle bouillonnait et avait des envies de meurtres ou pire folie : de jeter tous les plats durement préparés par les fenêtres en déchirant les nappes et en cassant tous les verres. D’un point de vue extérieur, les autres autour de la table ne percevaient dans ces moments, qu’un léger sourcillement de la part de cette furieuse introvertie, ses colères et contrariétés étant à peine soupçonnées. Le silence représentait pour madame Jeannot, un manque de respect impardonnable et pouvait l’entrainer paradoxalement elle-même dans un mutisme complet d’indignation, et ce, durant tout un repas.

La seule chose pour laquelle les gens félicitaient sincèrement Marie, était ses magnifiques enfants. Les jumeaux se révélaient être les seuls êtres au monde pour lesquels Marie avait consenti avec plaisir à mettre en pause son avenir professionnel. Elle avait pris plus de trois ans pour s’occuper pleinement de ses deux joyaux. Aliénor et Denis conquirent son cœur dès la première fois ou elle entendit battre à l’unisson leurs deux petits cœurs fragiles pendant l’échographie. Le jour de l’accouchement, les deux trésors positionnés dans la même couveuse se tenaient farouchement la main et hurlaient dès qu’une sage-femme tentait la moindre séparation. Depuis la naissance de ses enfants, Marie aimait son mari d’une manière inconditionnelle. Il l’avait créé femme ; lui offrant le plus beau des présents. Les jumeaux, coquins et malicieux, s’entendaient absolument sur tous les points, surtout sur les diverses manières de rendre leur maman complètement folle. Parfois, Marie leur enviait leur complicité jumelle.             

 

Il était 20h00 désormais à la table carrée des Jeannot, et ce soir, le silence ne représenterait pas un manque de respect vis à vis de la personne de Marie, il serait plein d’amour, de fierté et aussi de tristesse.

A la table, luxueusement nappée et parée de couverts en argent, à la droite de sa femme, était assis : Antoine Jeannot. Dans notre viseur désormais : le père, célèbre promoteur immobilier. Tout le contraire de sa femme celui-là ! Il détestait son travail, c’était selon lui du non-sens à l’état pur. Les clients le dégoutaient, tous plus exigeants les uns que les autres avec des portefeuilles troués et des goûts douteux. Les collègues d’Antoine l’admiraient pour son éloquence, son charisme et sa motivation à toute épreuve quand lui Antoine, ne pensait qu’au jour sublime ou il serait enfin à la retraite, libéré de tous ces péquenauds. Notre homme s’amusait à innover pour trouver les pires arguments de vente possibles mais les clients se ruaient malgré tout sur le produit. Par exemple, il avait dit hier à un client que la Porsche Cayenne entrainait une libido accrue suite à son achat auprès de 95% des bénéficiaires… Eh bien Monsieur Yenou, son prospect, s’était empressé d’en acheter un aux jantes extrêmement apparentes. Impressionnant à quel point une carrure, un physique et un timbre grave pouvaient anoblir tant d’âneries sortant de sa bouche. Pire, ses collègues à qui il pouvait absolument tout faire : voler dans leurs portefeuilles clients, faire des blagues sexistes et racistes quand la majorité de ses collègues étaient des jeunes femmes de couleur, inventer toutes sortes d’excuses farfelues à ses multiples retards, eh bien TOUS, absolument TOUS : l’adulaient. A chaque fin d’année, on lui offrait promotion, hausse de salaire et avantages en nature divers et variés (grâce à la majoritaire gente féminine notamment). Il se demandait quand il atteindrait le point de non-retour. Monsieur Jeannot restait dans sa concession de voitures (lieu où il en faisait un paquet de concessions d’ailleurs) car il avait un rêve qui était de devenir le plus grand collectionneur de comics au monde. Voilà ce qui le faisait réellement vibrer ce grand homme et pour cela il fallait beaucoup d’argent. Entre les voyages pour se procurer en mains propres des éditions rares et les enchères, c’était une passion plus qu’onéreuse. Allons, se questionnait-il, comment les gens censés pouvaient t’ils encore rêver à des voitures toutes plus monstrueuses les unes que les autres quand on pouvait s’évader en compagnie de super héros, quand on pouvait vivre cet état de grâce par transposition ? Payer des millions pour rouler en bolides meurtriers quand on pouvait payer des milliers pour des comics  vous emmenant dans d’autres cieux, vous permettant de voler et de transgresser toutes les règles de la nature ! Du non-sens à l’état pur selon Monsieur Jeannot.

Un non-sens également pour Monsieur Jeannot : une famille sans enfants. Une famille composée uniquement de deux êtres, quelle tristesse, quelle errance d’âme ! Notre existence ne résidait-elle pas dans le but de se reproduire, de faire perdurer nos us et coutumes ? Aucuns hommes, aucunes femmes, sains et saines d’esprit, ne pouvaient réellement souhaiter une vie sans descendance. Quel bonheur, quel fierté le submergeait quand il partageait des moments privilégiés avec ses propres enfants. Rien d’extravagant, pour lui la magie de la relation parents – enfants résidait dans la joie de partager des moments qui pouvaient paraitre simples, des moments de la vie de tous les jours et les transformer en instants d’exception. Comme la fois où il avait surpris Aliénor en larmes car elle voulait regarder des films et que Denis détestait rester en place plus de trente minutes. Il avait alors sur le champ, amené sa fille au cinéma pour la toute première fois, rien que tous les deux. Aliénor était tellement heureuse qu’il avait pris un abonnement pour lui et sa fille. C’était devenu leur rituel depuis ses six ans et c’était toujours le cas aujourd’hui. Un autre moment fort de la vie de tous les jours par exemple : pendant très longtemps, Marie ne comprenait pas où tous ses timbres pouvaient bien aller se coller, elle en achetait en quantité industrielle et les voyaient disparaitre avant même de les avoir utilisés. Antoine, avait mené l’enquête en questionnant Denis pour lui demander s’il savait quelque chose à ce sujet. Une chose formidable avec ses jumeaux était leur incapacité à mentir, même par omission. C’est alors que tout penaud, Denis lui avait montré sa collection sous son lit de plus de cinquante timbres, rangés dans son petit coffre. Après lui avoir expliqué ses torts et pourquoi il allait être puni, Antoine lui avait offert son premier cahier de collectionneur et depuis, leur rituel était de dénicher toujours plus de nouveaux spécimens. Il y avait autant d’anecdotes magnifiques dans sa mémoire que de jours écoulés depuis celui où il était devenu papa.

 

Il était 20h30 désormais à la table carrée des Jeannot, et ce soir, la carrure et l’éloquence de Monsieur Jeannot ne lui seraient d’aucun secours. Il n’aurait pas besoin de ses comics pour rêver à devenir quelqu’un d’autre, il n’y aurait aucun non-sens. Il resterait muet, béat et aurait l’impression d’avoir réussi sa vie.

 

Zoom désormais sur le jeune homme, assis en face de son père : le fils Denis. Il n’en avait absolument rien à carrer lui de sa famille. Entre une mère qui rêvait complètement sa vie, un père qui prétendait depuis toujours être quelqu’un d’épanoui et sa sœur… Non, sa sœur il n’en avait définitivement pas rien à carrer. Jumeaux, ils se chamaillaient depuis la naissance. Elle lui faisait un peu penser à maman mais en plus réaliste. Sa sœur qui était incapable de garder un secret et qui, quand Denis avait fait une bêtise allait le dénoncer presque dans l’heure, lui causait des fessées dignes de ce nom. Il boudait souvent mais jamais bien longtemps car il avait trop de choses à lui raconter et peu de temps pour le faire, ne la voyant que le soir après l’école. Denis passait son bac L et Aliénor avait rejoint une école d’aide-soignante. Même petits, ils ne pouvaient rester dans leur coin bien longtemps, plus fort qu’eux le besoin de rire ensemble, de jouer ensemble, d’être ensemble contre le reste de l’humanité. Depuis la maternelle, ils étaient toujours fourrés côte à côte mais petit à petit, Denis avait ressenti le besoin d’avoir des copains aussi et avait amené Aliénor à accepter d’autres petits garçons dans leur cercle privé. Qu’est-ce que cela avait été quand il avait commencé à avoir des amoureuses ! Aliénor lui faisant la tête, Aliénor étant infecte avec toutes ses copines, Aliénor : ras le bol. Denis avait besoin de liberté, de faire des âneries et surtout de rencontrer des gens. Il était extrêmement sociable et apprécié de tout le monde, assoiffé de découverte et de nouveauté.

D’ailleurs ce soir-là, à 20h45, Denis avait annoncé son acceptation pour la rentrée prochaine à HEC Montréal, pour un cursus de cinq ans lui permettant de commencer l’apprentissage du métier de ses rêves : responsable en commerce durable. Il l’avait clamé gaiement, ne cachant rien ni de sa joie, ni de son excitation. Pour la mère et la fille, cette annonce sonnait comme un glas, les laissant bouches bée et complètement désespérées. Son père ressentait lui, tellement de fierté qu’il en versait une larme de bonheur et dévorait son fils du regard.

 

Emphase désormais sur Aliénor, notre jumelle, avachie en face de sa mère.

Aliénor, ce joli petit bout de fille vouait un culte secret à son frère, sa vie tournant en orbite autour de la sienne. Tout le monde pensait qu’elle avait opté pour son BEP sanitaire et social pour cause de réelle passion pour ce métier. La vérité : elle n’était pas faite pour les études. Elle passait des heures et des heures à travailler la nuit depuis le collège pour à peine réussir à sortir la tête de l’eau quand son frère, sans travailler, réussissait haut la main depuis son enfance. Pour suivre le parcours du génie, elle dormait quatre heures par nuit et se bourrait de vitamines C à l’année. Une nuit, n’en pouvant plus, elle avait décidé de tout arrêter et de quitter le lycée général. Elle n’avait pas eu d’autre choix possible que celui de réfléchir à une option différente en abandonnant son frère. Comble pour elle, elle adorait ses études et s’était découvert une réelle vocation pour aider son prochain !

Elle n’avouerait jamais à son frère que ce choix n’en était pas vraiment un et qu’il avait autant d’importance à ses yeux. Fière, pudique, elle emporterait sa vérité dans la tombe. Etre séparée de Denis était extrêmement dur pour elle, il était son âme jumelle et seulement près de lui, elle se sentait complète. Aliénor s’était faite des copines avec qui rire et partager ses journées mais pas de copains, jamais. Pourtant son frère demeurait insupportable la plupart du temps ; ses  « slurpppp » incessants quand il absorbait des éléments liquides et cette manie de relativiser qu’il avait tout le temps ! Au final, il ne relativisait pas du tout, il se foutait de tout et de tout le monde ! « Slurpppp » quand il y avait de la soupe, « slurpppp » quand il buvait un jus de fruit, « slurpppp » en avalant ses huitres. Une vraie tête à claques celui-là ! Elle commençait à l’aube de sa majorité à faire sa vie de son côté, doucement et surement car son frère l’y encourageait beaucoup. Il s’inquiétait qu’elle n’ait pas d’amoureux ni de copains et Aliénor en guise de réponse lui rappelait le fiasco de ses propres relations. Complètement mordue de cinéma, de livres et d’histoire et pourtant, contrairement à son frère qui n’en avait rien à carrer, elle n’avait pas pu elle, suivre la formation bac L et en était secrètement verte de jalousie.

20h50 à la pendule des Jeannot, cinq minutes de silence s’étaient écoulées depuis l’annonce du fils. Tout comme la maman, le cœur de la sœur saignait, elle ne savait pas comment elle allait survivre à cette épreuve et le voir si heureux, si insouciant, était pour les deux femmes un crève-cœur. Indifférence d’homme, indifférence de fils et de frère. Les hommes semblaient conçus avec le cœur plus léger, l’esprit de famille défaillant et une faculté à individualiser surdéveloppée. Le père, aux anges, ouvrait une bouteille de champagne et chantait les louanges du fils prodigue. La mère pleurait à chaudes larmes, vantant les mérites du fils mais osant ouvertement lui faire part de sa tristesse, serrant fort contre elle son Denichou d’amour. Elle avait sauté de table pour aller voir les prix des billets d’avions et commencer à calculer le nombre de fois où ils pourraient le visiter là-bas. Planifier avait toujours permis à Marie de relativiser. Quant à Aliénor, elle regardait froidement sa moitié, l’avait félicité rapidement et était sortie de table pour s’effondrer de chagrin dans sa chambre. Au sol, elle n’avait rien en tête pour essayer de sortir de sa torpeur, on lui arrachait le cœur, on lui ôtait sa joie de vivre et sa raison d’exister.

 

A 21h00 ce soir-là, Denis  avait couru dans la chambre de sa sœur, l’avait trouvée étendue sur le sol, recroquevillée comme un animal blessé, sanglotant, ne pouvant plus feindre d’être intouchable. Il s’était alors étendu au sol également, tout contre sa sœur et avait murmuré tendrement:

«  On est le 1er avril idiote, papa et maman m’ont cru évidemment mais toi quand même ! C’est HEC Paris qui m’a reçu je te signale, encore mieux ! On ne nous a pas séparés depuis la naissance et ce n’est pas près de pouvoir se faire ! Enfin Aliénor, qu’est-ce qui tourne pas rond chez toi ? Tu sais bien pourtant que je déteste le froid et que je suis un blagueur né! C’est toi qui m’a laissé tomber au lycée, d’ailleurs je te préviens que ce genre de conneries ça suffit, dis tu vas bouder ou pas ? Je suis désolé bécasse. » 

 

Ils avaient alors parlé toute la nuit, l’un contre l’autre en se confiant mutuellement leur bonheur d’être inséparables.

Angélique G.

FRERE ET SŒUR

 

 

C’était le jour de ses 16 ans et certainement celui qui marquerait à jamais son existence. Eugénie de Souviac était une jeune lycéenne brillante inscrite à l’Ecole supérieure Française du Sénégal. Elle était née à Dakar et n’avait jamais connu que ce pays avec un père ambassadeur de France et une mère diplomate.

Depuis quelques mois, elle s’était liée d’une amitié très forte avec ce charmant jeune homme qui peu à peu s’imposait dans sa vie, dans ses nuits, dans ses rêves les plus fous. Leur amitié glissait doucement, jour après jour, vers le rivage d’un amour naissant. Une complicité exceptionnelle les liait à présent. Ce matin-là, Eugénie reçut un mot de cet amoureux transi qui l’invitait à fêter son anniversaire en tête à tête, à prendre la clé des champs pour une interdite journée de douceur. Elle n’hésita plus. Elle osa mentir à ses parents et, dans l’après-midi, quitta le domicile familial pour s’envoler vers ce bonheur qu’elle espérait depuis toujours. Les secrètes retrouvailles furent les plus intenses de sa vie. Les jeunes amoureux avaient investi une vieille ruine, oubliée de tous, située non loin du bourg. Ils passèrent donc le restant de la journée, cachés, protégés par de vieux mûrs fatigués d’avoir accueilli tant de vécus interdits. Ils s’aimaient, tout simplement. Le temps s’était arrêté pour les suspendre tous deux à l’horloge du bonheur et aux balbutiements de leur vie. Eugénie se laissa aller à un sentiment nouveau pour elle. Elle ne dit rien lorsqu’elle sentit cette main masculine passer sous sa chemise et lui caresser timidement sa jeune poitrine. Elle se laissa aller aux baisers qui recouvraient son corps tout entier et accepta avec bien-être et délivrance ce contact physique et sensuel qu’elle attendait depuis trop longtemps. Les va-et-vient langoureux s’accentuaient et Eugénie sentait monter ce désir fou d’aimer encore plus fort. Elle glissait lentement et avec ravissement vers les rivages de la féminité. Elle ressentit alors un épanouissement du cœur incontrôlable, l’envie d’aimer cet homme en devenir jusqu’à la fin des temps…

Quelques semaines plus tard, Eugénie éprouvait une fatigue inhabituelle et des nausées permanentes. Devant l’inquiétude grandissante de ses parents, elle se laissa conduire chez le médecin qui diagnostiqua l’improbable : Eugénie était enceinte. La nouvelle fut douloureusement acceptée par ses parents. Henri de Souviac, de confession catholique, prit une décision qui allait changer le destin d’Eugénie et lui extirper toute sa jeunesse. Ainsi, Eugénie mènerait sa grossesse à terme mais quitterait le Sénégal pour la France afin de ne pas entacher la réputation professionnelle de ses parents. Son père avait tout organisé. Elle accoucherait sous anonymat à l’hôpital Necker de Paris et ne remettrait plus jamais les pieds au Sénégal…

 

Quelques mois plus tard, l’accouchement d’Eugénie se passa sans douleur sinon celle du cœur, celle du déchirement, celle qui laisse une blessure impossible à soigner. Elle avait entendu son enfant crier. Elle aurait tant aimé le prendre dans ses bras, le garder, le chérir. Mais l’autorité paternelle en avait décidé autrement. Elle savait simplement qu’il s’agissait d’un petit garçon, son garçon… Elle quitta l’hôpital plus tôt que prévu. Ses yeux n’en finissaient plus de pleurer, son cœur de se serrer, sa gorge de se nouer. Elle aurait tant voulu mourir. 

 

Et puis, tout doucement, les jours, les semaines, les mois passèrent. Durant tout ce temps, Eugénie n’avait plus revu ses parents mais ces derniers subvenaient à ses besoins afin qu’elle puisse continuer ses études, loin, très loin d’eux. Par dépit et comme pour les provoquer, Eugénie prit l’aventureuse décision de s’inscrire au concours de la Scala de Milan avec le projet d’embrasser une carrière de chanteuse et la volonté inassouvie d’accentuer la désobéissance et la déception paternelle. Elle remporta les épreuves avec succès et embarqua pour l’Italie où elle allait mener une existence hors du commun…

Sa carrière d’artiste l’amena progressivement à un destin qui la projeta au devant de la scène. Elle déplaçait les foules et remportait un succès mondial. Elle tentait de combler la perte de cet enfant qu’elle aurait voulu rechercher, à présent que sa situation le lui permettait, mais il était trop tard. Cet être cher avait certainement bénéficié d’une adoption au sein d’une famille dans laquelle il s’épanouissait. Elle luttait désespérément pour oublier l’épisode le plus sombre de sa vie. Elle éprouvait des regrets qui l’empêchaient d’être pleinement heureuse. Cependant, le temps fut son meilleur allié et elle parvint à retrouver l’amour, à panser ses blessures et, contre toute attente,  à donner naissance, un jour de septembre, à une merveilleuse petite fille…

 

Et la vie passa.  

 

Eugénie n’en finissait plus d’enchaîner les tournées, sa famille toujours présente à ses côtés. Elle désirait plus que tout qu’il en soit ainsi. Sa fille et son mari n’étaient plus que sa seule raison de vivre. A 42 ans, elle était plus belle que jamais et forçait l’admiration de milliers de spectateurs.

Sarah, sa fille, tout aussi jolie qu’elle, fêtait ses 20 ans. Pour cela, Eugénie avait organisé un immense festin. Le monde du spectacle lyrique italien était réuni au grand complet. La jeune fille avait grandi dans cette ambiance qu’elle connaissait bien et qu’elle affectionnait tout particulièrement. Très tôt, elle avait manifesté le désir d’être elle aussi une artiste reconnue et développait un talent inégalable dans la pratique de la harpe. Elle avait fait la rencontre de Lucas, jeune médecin parisien, venu recommencer ses études en Italie avec le désir d’abandonner sa carrière de santé pour laisser briller celle de violoniste qui s’était révélée à lui. Ensemble, ils projetaient de parcourir le monde, de faire partie du même grand orchestre, de vivre des moments artistiques inoubliables. Les études touchaient à leur fin et l’avenir s’ouvrait à eux. Lucas avait reçu une éducation française et l’apprentissage de la langue italienne lui fut plus aisé aux côtés de Sarah qui avait grandi entourée d’une maman française et d’un papa italien. L’été touchait à sa fin et avec lui se dessinait un grand destin pour Sarah et Lucas. Les bagages étaient prêts. Leurs débuts dans le plus grand orchestre d’Italie les conduirait en Russie et le départ était prévu dans quelques jours. Sarah, une coupe de champagne à la main, s’approcha discrètement d’Eugénie et entraîna sa maman au dehors comme pour chercher un moment d’intimité et de confidences à l’orée d’un envol qui allait les séparer longuement. C’est alors que la jeune fille délivra à Eugénie un ressenti qu’elle cachait depuis trop longtemps. Lors de sa rencontre avec Lucas, elle était persuadée de pouvoir l’aimer mais une force inconnue l’empêchait de franchir le pas. Elle sentait, au plus profond de son âme, qu’il était différent des autres garçons qu’elle avait connus jusqu’alors. Elle savait qu’il était l’homme de sa vie.  Mais, mystérieusement,  Lucas ne semblait pas prêt à assumer leur union. Ils n’avaient jamais eu de relation sexuelle. Eugénie, surprise de cette révélation, cherchait à rassurer sa fille en lui conseillant d’attendre encore, de confier ses doutes à Lucas et de clarifier cette situation avec lui afin d’assainir leur relation. Sarah promit à sa mère d’écouter ses sages conseils et ensemble, elles partirent, main dans la main, retrouver leurs invités.

 

Au petit matin, et alors qu’elle achevait de boucler les dernières valises, Sarah fut prise d’un malaise et s’effondra au sol. Eugénie, intriguée par le bruit sourd qu’elle venait d’entendre, appela sa fille deux ou trois fois mais sans réponse. A la hâte, elle gagna l’étage et la chambre de Sarah. La jeune fille, sonnée, ouvrait difficilement les yeux et ne comprenait pas ce qu’il se passait. Elle fut rapidement transportée vers l’hôpital le plus proche. Progressivement, elle reprenait conscience mais sans grande vitalité. Elle garda le lit plusieurs jours sans réelle amélioration. Lucas demeurait à son chevet, désemparé, inquiet et ne sachant que penser de tout ceci. Sarah subissait quotidiennement des examens en tous genres. Eugénie tentait de se rapprocher des médecins pour percer le mystère de ce mal qui affectait sa fille. Elle n’obtenait que des sourires compatissants, des discours très lointains qui nourrissaient son angoisse et celle de son entourage. Et puis, ce matin-là, Eugénie reçut un coup de téléphone du médecin chef de service : ils avaient identifié la pathologie de Sarah. Son enfant était atteinte d’une leucémie et nécessitait de toute urgence une greffe de moelle. Eugénie et son mari subirent des tests de compatibilité mais aucun des deux ne correspondaient au code génétique de la moelle de Sarah. Une course contre le temps était engagée pour trouver un donneur compatible parmi les listes proposées dans tous les hôpitaux d’Italie et du monde. L’état de santé de Sarah se dégradait de jour en jour et Lucas refusait l’idée de devoir partir en Russie sans elle. Il était prêt à tout abandonner pour l’amour de sa vie. Mais, pourquoi n’y avait-il pas pensé plus tôt ? Instinctivement, il appuya sur la sonnette proche du lit de Sarah. Une infirmière entra aussitôt et Lucas demanda à voir le médecin rapidement. Il voulait, lui aussi, subir les tests nécessaires pour le don de moelle. Peut-être, serait-il compatible ? Peut-être, pourrait-il lui sauver la vie ? Ainsi, quelques jours plus tard, alors que Sarah avait été transférée en chambre stérile et n’avait plus aucun contact avec les siens, le médecin fit appeler Lucas en urgence. Il lui annonça qu’il était miraculeusement compatible et que, grâce à lui, Sarah vivrait.  Il l’invita à prendre place dans son bureau pour lui montrer les résultats des tests. Lucas avait conservé quelque notion de médecine et il demeura interloqué. La compatibilité était telle qu’ils auraient pu être frère et sœur. Au sortir du bureau, Eugénie se trouvait là, souriante et radieuse en apprenant la bonne nouvelle. Elle se précipita au devant de Lucas pour l’enlacer chaleureusement et le remercier de ce geste d’amour qu’il s’apprêtait à réaliser pour Sarah. Ensemble, ils se dirigèrent vers la chambre stérile où la jeune fille venait de s’éveiller. Lucas posa sa main sur la vitre, toute proche de celle de sa bien-aimée. Doucement, il lui annonça la bonne nouvelle. Enfin, ils vivraient tous les deux ; ils reprendraient le chemin qu’ils avaient commencé à tracer ensemble. La greffe pourrait avoir lieu dans quelques jours et tout rentrerait dans l’ordre. Lucas confia à Sarah que leur caryotype était identique, tels des frères et sœurs…

 

Cette révélation fit basculer Eugénie dans de lointains souvenirs qu’elle s’efforçait d’enfouir au plus profond de son être. Un mois plus tard, Sarah, affaiblie mais guérie, quittait l’hôpital aux bras de Lucas. En voiture, Eugénie observait tour à tour Lucas puis Sarah. Sans cesse, revenaient dans sa mémoire ces mots ; frères et sœurs… Se pouvait-il que Lucas fût son enfant ? Depuis des semaines, elle retournait la situation dans tous les sens. Elle n’avait que 16 ans lorsqu’elle avait abandonné son enfant et Lucas en avait 27 aujourd’hui. Elle éprouvait cette intuition de plus en plus puissante, cette révélation grandissante qu’il pourrait être son enfant. Et puis, ces analyses, superposables à celles de Sarah, la confortaient de jour en jour dans cette idée improbable. N’y tenant plus, elle gara son véhicule, tira le frein à main et hurla de toutes ses forces à la stupéfaction de Sarah et Lucas, restés sans voix. Elle arrêta le moteur, un lourd silence pesait dans l’habitacle. Eugénie pleurait à chaudes larmes. Elle ne parvenait plus à maîtriser ses émotions. Elle respira profondément et leur demanda pardon. Elle raconta l’histoire de sa vie, le vécu douloureux qu’elle avait gardé secret jusqu’alors, l’existence pour Sarah, d’un frère de l’âge de Lucas, les analyses génétiques identiques pour les deux jeunes gens et qui faisaient resurgir le passé, la folle envie de retrouver cet enfant perdu.

Lucas ne comprenait plus. Il souhaitait regagner Paris quelques jours. Il devait savoir. Il lui fallait se ressourcer auprès de ses parents, obtenir la certitude qu’il leur était légitime. Son enfance avait été des plus heureuses entre un père médecin et une mère institutrice. Il conservait le souvenir de moments joyeux et complices passés à leurs côtés, des parents aimants, attentionnés et protecteurs. Il refusait d’imaginer que ceux-là même aient pu le regarder grandir sans jamais rien lui révéler.

 

Arrivé sur place, il fut accueilli à bras ouverts et il eut plaisir à embrasser ses parents qu’il n’avait plus revus depuis  plusieurs mois. Il raconta longuement l’Italie, la musique, ses projets puis Sarah et enfin, Eugénie. Au cours de son récit, il décelait la tristesse sur le visage de ses parents, l’impression d’avoir démasqué un lourd et indéniable secret. A leur tour, ils dévoilèrent à Lucas l’impossibilité d’enfanter, le parcours d’adoption, l’attente, puis l’opportunité sur Necker d’adopter ce petit garçon suite à l’accouchement sous anonymat d’une jeune fille de 16 ans. Lucas restait sans voix. Il était bien le frère de Sarah. A présent, qu’allait-il advenir pour ces deux jeunes amants ? N’était-ce pas la raison pour laquelle, presque intuitivement, leur relation demeurait platonique ?

Les jours passèrent et Lucas décida de ne pas rejoindre Milan tout de suite. Il soutiendrait ses parents dans cette dure traversée de la vérité. Au cours de cette semaine passée dans la maison familiale, ils purent profiter de moments de quiétude pour, ensemble, tenter de trouver un dénouement positif à cette délicate situation.

Enfin, un matin, et après une décision collégiale, Lucas attrapa son téléphone et composa le numéro de Sarah qui attendait avec impatience l’appel de son fiancé. Elle décrocha le téléphone, un trémolo dans la voix. Au bout du fil, elle entendit : « Sarah, mon amour, maman avait raison… »

 

Sylvie S.

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9e proposition d'écriture : sujet du 21 décembre

Cette fois, la proposition d’écriture s’inspire d’un livre que nous devrions tous nous être procuré pour les fêtes et qui s’intitule 13 à table !
Pour ceux qui ne connaissent pas, il s’agit d’une initiative des Restos du Cœur qui, chaque année, demandent à de grands auteurs de la littérature contemporaine de prendre leur plus belle plume pour leur concocter un recueil de nouvelles autour d’un thème.
Cette année, il s’agissait du thème : frère et sœur.
Cependant, on peut être frère et sœur et ne pas avoir beaucoup de choses en commun. Pire, on peut même en arriver à se détester ! Aussi, ce petit livre qui se lit en peu de temps parle des frères et sœurs qui s’aiment, qui se haïssent. Il traite aussi de souvenirs d’enfance, de vie commune, etc.
À chacun son style ! Il est évident que le texte écrit par Maxime Chattam ne ressemblera en rien à celui écrit par Françoise Bourdin !
Les auteurs qui ont participé à ce recueil sont donc : Françoise Bourdin, Michel Bussi, Maxime Chattam, Stéphane De Groodt, François d'Epenoux, Karine Giebel, Douglas Kennedy, Alexandra Lapierre, Agnès Ledig, Nadine Monfils, Romain Puértolas et Bernard Werber.
Donc, à vous de jouer ! Laissez cours à votre propre imagination ! J’ai hâte de vous lire !
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Proposition d'écriture numéro 8 : rédigez une lettre au père Noël - voici le texte de quelques auteurs

Cher Père Noël,
Je suis consciente d'avoir dépassé l'âge de votre cible favorite, à savoir les moufflets du monde entier, mais en toute honnêteté, je ne trouve pas cela très juste. Après tout, ne sont-ce pas les adultes qui triment dur toute la journée, ou qui sombrent dans la dépression faute de travail, et qui sont complètement désabusés ? Ce sont eux qui ont véritablement besoin d'un peu de magie et de merveilleux dans leur vie, alors à votre place, je changerais de cible, vous verriez que se serait plus rentable. Il y a bien plus d'adultes que d'enfants sur Terre, me semble-t-il.
Vous pourriez alors, avec vos nouveaux bénéfices, vous trouver des apprentis (il faut savoir déléguer) et embaucher de nouveaux rennes pour eux, ainsi que de nouveaux elfes pour travailler dans votre usine. A mon avis, vous en auriez bien besoin. Et puis ainsi, vous pourriez passer plus de temps avec la Mère Noël. Non, mais franchement, faîtes attention. Une femme qui se sent délaissée, peut très bien aller voir ailleurs. Enfin, moi ce que j'en dis ...
Pour en revenir au cœur du sujet, j'ai bien réfléchi avant de vous soumettre ma liste de cadeaux. Je vous accorde qu'elle n'est pas banale. Ici, pas question de jouets ou d'autres choses affreusement classiques. En réalité, je ne vous demanderai qu'un seul cadeau, mais pas des moindres.
Je voudrais un cheval fée. Ou plutôt, un couple de chevaux-fées, puisque je prévois à long terme d'en faire un élevage. Ainsi je pourrais revendre ma voiture, vu que je n'en aurais plus l'utilité. Ce serait un moyen de locomotion plus économe et surtout plus écologique vous ne croyez pas ? Et si mon projet fonctionnait, ce serait la fin de l'ère automobile, et de la pollution qui va avec.
Pourquoi un cheval-fée me direz-vous ? Et bien parce que c'est une créature qui vole et qui peut supporter le poids d'un humain, tout simplement. J'avais pensé à un dragon, seulement il me semble être une bête énorme et pas commode à dresser, comme on peut le voir dans la série Le trône de fer. Je n'ai pas tellement envie qu'il se mette à bécqueter les gens de mon quartier.
Enfin voilà Père Noël, j'espère que vous n'aurez pas trop de difficultés à trouver ce que je veux, bien que je doute qu'il y en ait dans les usines chinoises (de nos jours, tout semble venir de là-bas). Je vous souhaite bon courage dans la distribution des cadeaux, et un très bon noël.
 
PS : Je crois qu'il existe une espèce maléfique de cheval fée, il va de soit que ce n'est pas celle que je veux.
Anne C.
Mon Cher Petit Papa Noël,
Lorsque j’étais enfant, je désirais des tas, des milliers de cadeaux. Chaque année, j’établissais, patiemment, sous les yeux attendris de mes parents, une lettre bourrée de fautes d’orthographe agrémentée de tas de dessins tous plus affreux les uns que les autres mais doués de talent d’artiste peintre aux dires de mon paternel qui manquait complètement d’objectivité envers sa progéniture chérie. Ah ! Et quelle lettre que celle-ci remplie d’espoir, de croyance, de bonheur et de cadeaux. Généralement, tu m’apportais à peu près ce que j’avais demandé même si quelquefois tu ne te montrais pas toujours à la hauteur de mes attentes.
Je préparais ton arrivée avec le sapin, le vrai, celui qu’on avait encore le droit d’aller chercher en forêt, celui qui sentait bon les épines, celui qui les perdait ensuite et qui faisait pester maman, accrochée à son balai et accomplissant des va-et-vient incessants devant l’imposante chose que l’on se devait de garder jusqu’en janvier pour l’arrivée sacrée des rois mages. Moi, je m’en fichais, une fois Noël passé, il m’importait d’avoir tous ces jolis joujous comme dans la chanson. Ah ! que les lendemains de Noël étaient fantastiques. Après un réveil difficile surtout pour mes parents qui avaient passé toute la nuit au montage de la dernière maison des Playmobils, je me levais, frais comme un gardon, avec une énergie indéfinissable qui allait certainement finir d’achever papa et maman, c’était sûr.
Nous finissions les restes de la veille : quelle merveille de « piter » tout au long de la journée des chocolats, des fruits déguisés, des mandarines, la pompe de Noël, disposés dans le grand panier sur la table de campagne. Toute la famille était réunie pour quelques jours et nous profitions de ces moments de partages tellement bienfaisants.
Et puis, j’ai grandi. A mon tour, j’ai eu des enfants. J’ai persisté dans l’idée éternelle de ton existence. Mes enfants y ont cru : « croix de bois, croix de fer… ». Dans notre famille, nous avons l’intime conviction que tu existes bien, c’est mon petit doigt qui me le dit chaque année. Il se penche vers mon oreille pour la gratter d’un peu trop près et là, il me dit : « grand couillon, bien sûr qu’il existe le père Noël, et dépêche-toi de faire ta lettre, sinon… ».
Mais aujourd’hui, j’ai 70 ans. Et mon petit doigt ne me dit plus rien car je suis sourd. J’ai beau le porter à mon oreille, je ne l’entends plus se confier à moi. Mais je sais que tu es là, que tu as déposé ton traineau au garage en révision pour une tournée mondiale phénoménale et exceptionnelle. Car cette année, tu vas en avoir du bouleau, mon vieux monsieur barbu !!!
Cette lettre ; elle est un peu spéciale. Elle a vieilli, elle a muri et la demande que je t’écris aujourd’hui, Père Noël, je voudrais que le monde entier la lise. De tout là-haut, dans le ciel, ne pourrais-tu pas l’accrocher aux nuages avec les punaises du bonheur, en douceur, sans déranger les anges, sans faire de bruit... Simplement, suspendre le temps, tout arrêter. Revoir ensemble ce qui ne tourne pas rond dans ce monde de « calus » !!!
Tu vois, Père Noël, cette année, je voudrais que tu m’apportes une baguette magique. Avec elle, Oh, mais j’accomplirais des miracles !!! J’aurais le pouvoir de remonter le temps, de changer les méchants en gentils. En passant dans la rue, d’un coup de baguette magique, moi, je ne tuerais personne, simplement, j’accrocherais des sourires sur tous les visages tristes que je croiserais. J’abolirais la misère et la violence. Pour les cons, ce serait peut-être plus dur mais avec de la poudre de perlimpinpin, ça irait. Pour les hommes politiques, ne pourrais-tu pas reprendre les rennes ou bien tripler ma commande de baguettes magiques…
Mais Père Noël, de la même façon que je suis sûr que tu existes pour avoir reçu tout au long de ma belle existence ces millions de cadeaux de vie, ne voudrais-tu pas que l’on essaye de le changer ce monde, bordel ? Ensemble, on imposerait l’Esperanto comme langue officielle mondiale. Et puis, n’aurais-tu pas le pouvoir du peintre qui, d’un coup de pinceau, d’un seul, mélangerait les couleurs sur la palette de l’Humanité pour changer les races en LA race humaine, unique et belle….
Sylvie S.
Lyon, le 20 décembre 2015
Cher Père Noël,
Je m’appelle Rémy, j’ai 9 ans et cette année je sais exactement ce que je veux pour noël : que tu prennes ta retraite comme papi Marc et que je devienne ton stagiaire cette année pour te remplacer l’année prochaine. Mamie dit que papi Marc est parti en congé final à 62 ans et je pense que tu en a au moins 100, donc c’est bon. En plus, ma sœur Aya dit que les stagiaires c’est bien parce que ça travaille double et que ça ne coute pas le quart de la moitié de ce que ça rapporte. Moi je n’ai pas très bien compris mais ma sœur, elle, est grande et elle a des super notes partout donc elle a surement raison. C’est elle qui corrige ma lettre parce que moi je fais plus de fautes qu’il n’y a de mots dans une phrase comme dit la maîtresse. C’est cette méchante sorcière de maîtresse qui m’a donné envie de devenir « Fils Noël » en fait.
Ce monstre moche a écrit dans mon carnet : « Marc devra s’orienter vers un métier manuel s’il continue sur cette voie car il ne montre aucun intérêt pour l’école ». Moi je lui ai répondu dans mon carnet, sans le montrer aux parents, que dans mon cartable, il y avait plein de manuels justement et qu’il fallait vraiment aimer l’école pour les porter chaque jour vu le poids que ça pèse. Le soir même, papa, maman et moi, avons été invités pour une petite discussion. J’ai juste réexpliqué que pour être manuel, il fallait donc vachement aimer l’école car on en avait plein le dos tous les jours. Elle a dit aux parents que j’étais insolent et sournois en faisant les gros yeux et moi je n’ai pas du tout compris pourquoi. En fait, je ne veux juste pas devenir facteur pour l’école plus tard! Vu qu’elle m’a puni et les parents aussi sans chercher à comprendre, j’aimerais venir travailler avec toi pour faire un métier que j’aime dès maintenant. Aya dit que je ne suis pas obligé de devenir facteur.
J’ai bien réfléchi, voici ce que je te propose si tu acceptes que je te remplace :
Moi, fils noël, les maîtresses offriront des bébés dragons dans les classes à chaque rentrée plutôt que des cochons d’inde car ils meurent tous les ans et que ça fait pleurer les filles. De plus, j’offrirai à mon frère de ne plus avoir besoin de lunettes car tout le monde l’appelle « la loupe » à l’école et maman a peur qu’il fasse une dépression. Maman aura pour cadeau une licorne car elle en a marre d’arriver au travail devant ses collègues avec une Twingo, elle dit que c’est “pas classe“. Papa, lui, a eu son cadeau déjà ; il voulait un dernier enfant et maman est grosse comme une montgolfière, avec mon frère Théo on s’approche d’elle tout le temps en soufflant très fort pour voir si elle va s’envoler, ça la rend dingo mais elle n’arrive plus à courir après nous alors on en profite.
C’est mamie Ginette qui va me manquer le plus quand je serai ton stagiaire, mamie Ginette c’est la plus cool et elle raconte des super histoires. Quand elle était petite, elle était très pauvre et n’avait jamais de cadeau. Un jour, elle a toqué chez la voisine qui vivait seule dans son immense maison et qui d’après mamie ressemblait à une petite patate gentille et tout molle. La petite vieille l’a regardée longtemps, puis elle l’a invitée à entrer et à s’assoir à la table de la cuisine. Mamie crevait de faim et demanda des gâteaux et du lait. La petite patate lui donna à manger et à boire et alla chercher un jeu de Monopoly. Elle lui a expliqué qu’avec un billet jaune du jeu, elle pouvait acheter dans la cave un objet de son choix. Mamie reçu deux billets et alla choisir dans la caverne d’Ali Baba : une poupée et un petit bateau en bois pour son frère. Elle tendit fièrement à la dame ses deux billets pour payer. Mamie adorait la petite patate et venait, accompagnée d’autres pauvres enfants du village tous les samedis chez elle.
Moi, fils noël, je créerai donc pour tous les enfants pauvres dans les villages, une madame patate pour les recevoir les week-ends.
J’ai parlé à mon frère Théo de mon idée de te remplacer et il m’a dit qu’il fallait que je lui fasse des cadeaux beaucoup mieux à l’avenir. Lui, c’est vrai que l’année dernière, il a reçu : un caleçon trop grand pour lui, une nouvelle boite pour ses lunettes et un hamster. C’est vrai que je me suis dit que tu devais être trop vieux pour ce métier car il avait pas du tout demandé ça. Lui, il voulait devenir fort comme Hulk pour qu’Armelle devienne sa chérie à l’école car faut dire qu’elle aime bien les garçons forts et super grands alors Théo, avec ses binocles et ses petits bras, il a aucune chance pour l’instant.
J’ai pensé remplacer tes rennes par une moto volante, une grosse Harley comme papa. On pourrait avec la moto superpuissante, avoir un traineau gigantesque et déposer plus de cadeaux. De plus, papa qui est bûcheron dit que les gens ont de moins en moins de cheminées, donc on pourrait plutôt passer par le wifi car les gens ont tous internet, ce sera plus facile. Il faudra aussi que tu me trouves la même tenue que toi et peut-être qu’on pense à embaucher une assistante après ma formation professionnelle. Maman dit que sans assistante c’est affreux car on est obligé de travailler vraiment.
Je dois te laisser car c’est l’heure du goûter mais j’attends mon interview avec toi avec impatience pour t’expliquer toutes mes idées. A dans 4 jours père Noël.
Rémi, futur “fils noël“
Angélique G.
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8e proposition d'écriture : sujet du 7 décembre


Les fêtes de fin d’année approchent. Vous avez 5, 10, 20, 40, 60 ans ou plus encore, peu importe : rédiger une lettre totalement folle et décalée au père Noël, dans laquelle vous lui demandez quelque chose d’absolument impossible. Faites appel à votre imagination et à votre sens de l’humour !

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Proposition d'écriture numéro 7 : rédigez un récit en suivant quelques consignes - voici le texte de quelques-uns des auteurs

UNE PENSÉE POUR TOUTES LES VICTIMES DES ATTENTATS DU 13 NOVEMBRE A PARIS.


Je vais vous raconter une histoire qui va vous bouleverser. Une histoire à laquelle peut-être vous ne voudrez pas croire, une histoire qui vous donnera des cauchemars, une histoire qui a changé ma vie à jamais. Pourtant, cette soirée-là avait commencé presque comme toutes les autres.

C’était il y a plus de trois semaines et j’ai pourtant l’impression d’y être encore. Je rentrais du travail en me faufilant rapidement parmi les autres ombres du métro, la tête baissée, l’esprit ailleurs, je pensais de plus en plus à demander une mutation en province. J’avais prévu une soirée pour me détendre et me changer les idées : entre amies, autour d’un apéritif, boulevard Saint-Michel dans le Vème, dans notre QG nommé « Le Havana ». Je détestais les vendredis treize par superstition, surtout en novembre sous la grisaille, mais quand je n’étais pas de garde, je ne manquais pour rien au monde une bonne soirée entre copines pour oublier le quotidien. Ce soir-là, je n’arrivais cependant pas à décrocher du travail et à libérer mon esprit, pourtant il y avait fort à célébrer. Nous fêtions ma première année de service à la SDAT (sous-direction anti-terroriste) à Levallois. Ce travail avait tendance à nous mettre sous pression et à nous faire nous méfier de tout et tout le monde mais je l’aimais vraiment et j’étais fière de faire partie de l’équipe. Deuxième et troisième éléments à fêter : ma meilleure amie avait été promue et mon autre amie venait de rencontrer quelqu’un.

Mais, quelque chose n’allait pas.

Nous recevions chaque jour énormément d’appels de menaces d’attentats à la SDAT, c’était devenu presque routinier. Cependant, dans la journée, une personne avait appelé plus de cinquante fois en fin d’après-midi pour mentionner la présence d’un groupe de personnes douteuses réunies dans le quartier du stade de France. La récurrence de l’appel et le fait que la personne nous ai communiqué son identité complète devait être pris au sérieux. Moi, en tous les cas, j’avais pris l’appel très au sérieux. Mes collègues contrairement à moi, avaient classé rapidement ce témoignage car c’était un appel isolé et qu’il y avait plus urgent à traiter. Avant de quitter mon poste, on m’avait demandé de bloquer le numéro de l’individu qui en était à son soixantième appel pour libérer les lignes. Malgré mon pressentiment, malgré mon intuition que cet individu était à prendre au sérieux, je l’avais fait. J’étais déjà sortie du bâtiment et étais en direction du métro mais je décidais tout de même de retourner au bureau pour en parler directement avec mon responsable. C’est alors que Marie, une des amies que je devais rejoindre pour la soirée m’appela pour me dire qu’elle m’attendait déjà. Etant bien trop souvent en retard à mes rendez-vous personnels, je décidais donc de prendre le métro tout en appelant mon supérieur pour lui communiquer mon inquiétude. Il était en réunion selon sa secrétaire et je lui avais donc laissé un message vocal. La conscience plus tranquille, j’avais pris le métro. Je me souviens m’être dédouanée à ce moment-là, en me convainquant qu’il était temps pour moi de souffler et de profiter de ma soirée. Mes collègues plus expérimentés que moi, avaient très certainement raison de toute manière et mon responsable serait tenu au courant de mon message.

Nous étions donc toutes trois assises en terrasse à fumer quelques cigarettes, Marie sirotait tranquillement sa vodka, Loua dégustait son Martini et moi j’étais dans mes pensées quand je ressentis une énorme douleur à la poitrine. Je suffoquais, je commençais à convulser. J’avais l’impression d’avoir reçu une balle en pleine poitrine, de ne plus pouvoir respirer et c’est à ce moment que le personnel du bar a commencé à s’alarmer en nous ordonnant de rentrer dans le bar. Je me sentais partir, je cramponnais ma poitrine et je ne voyais plus que des points blancs défilés devant mes yeux. Mes amies essayaient de me calmer et d’appeler le Samu mais toutes les lignes semblaient occupées. Etais-je en train de faire une crise cardiaque ? Pourquoi aucune ligne d’urgence n’était accessible ?

Un homme somma un des barmen d’hausser le son de télévision qui était allumée derrière le comptoir.

Le journaliste parlait d’une prise d’otages dans une salle de concert, de diverses explosions dans Paris et puis je n’entendis plus rien, mes oreilles bourdonnèrent et mon sang se glaça. J’avais le souffle coupé. Je n’avais pas besoin d’en entendre plus, mes tripes me disaient : ça se passe au Bataclan. Mon conjoint y était avec son meilleur ami et au plus profond de moi, j’étais certaine que la prise d’otages était là-bas. Matthieu était né, bercé par le Hard-Rock et je lui avais offert deux billets pour le concert : « Eagles of Death Metal », groupe dont il était fan. Moi-même, détestant ce style de musique, il avait décidé d’y aller avec un adepte. Je suffoquais, j’étais dans la salle de concert avec Matthieu. Une première vision me vint dans laquelle je prenais une balle en pleine poitrine avant lui, l’ayant protégé de tout mon corps. Mes amies tentaient de me soutenir pendant que je m’effondrais sur les genoux, je tremblais de rage et je crachais de douleur sous le coup de la puissance de la sensation. Je n’entendais plus les filles, je focalisais sur mon ressenti. Une deuxième image vint, un peu moins nette que la première : Matthieu se cachait sous un siège, se bouchant les oreilles et regardant avec horreur des dizaines de corps inertes au sol à côté de lui.  

Ma force revint de suite, ma raison aussi. Je savais ce que je devais faire. Marie et Loua me regardèrent impuissantes, elles savaient. Elles confirmaient par un silence douloureux la localisation des attentats. Malgré leurs supplications, leurs sanglots et leurs tentatives désespérées de me maintenir dans le bar, elles comprenaient. Je ne pouvais perdre Matthieu, je ne pouvais rester à attendre cachée en sécurité, je l’avais mis dans cette salle et en danger et je devais aller le chercher. J’étais sortie du bar comme un bolide,  j’avais couru dans la rue comme une dérangée et j’avais heurté un taxi presque à l’arrêt. J’avais sommé le taxi de m’amener au plus près du Bataclan montrant ma plaque professionnelle qui pourtant ne valait rien sur le terrain. J’avais une matraque télescopique et une bombe lacrymogène dans mon sac, mais même nue j’y serais allé. Dans le taxi, le trajet me parut durer une éternité alors que pourtant c’était l’arrondissement avoisinant. Une éternité pour me dire que j’aurai du écouter ces soixante appels, une éternité pour imaginer le pire. Je n’appelais pas Matthieu car j’avais peur que cela ne se retourne contre lui, s’il était caché, il ne fallait surtout pas qu’il fasse de bruit. J’étais impuissante, j’étais une sourde complainte. Le taxi stationna, et je me mis à courir vers la salle de spectacle.

C’est là que tout bascula.

J’aperçus aux fenêtres des gens suspendus à l’extérieur préférant risquer une chute plutôt que de rester à l’intérieur, j’entendais des tirs et des gens hurler à mort, je voyais des blessés courir à l’extérieur pour leur vie, certaines personnes se faisaient piétiner devant la porte. C’était le chaos.

C’est à ce moment-là que nous avons entendu des explosions…

C’était infernal, c’était horrifiant. Les pompiers récupéraient les blessés mais ils étaient tellement peu en comparaison avec la masse suppliante. En entendant les détonations, j’étais convaincue que des terroristes avaient fini par se faire exploser à l’intérieur pour faire un maximum de dégâts. La police entrait à l’intérieur désormais et en quelques minutes ils avaient pu sécuriser la zone. En ouvrant les sorties de secours, des centaines de personnes jaillirent de tous les côtés. Ils avaient des visages horrifiés, hagards, certains semblaient en pleine hallucination. Ils sortaient de l’enfer par les deux grandes bouches désormais ouvertes sur le monde extérieur. Certains tombaient des fenêtres et venaient s’écraser lourdement au sol. D’autres sortaient pour s’effondrer au sol. Les gens saignaient, beaucoup avaient besoin de soins intensifs. C’était de la chirurgie de guerre qui était appliquée, c’était l’apocalypse.

Les blessés légers avaient pour premier réflexe de chercher leurs proches ou de téléphoner, j’essayais désormais d’appeler Mathieu en vain et ce, pendant de longues minutes, je savais que je n’étais pas autorisée à approcher davantage et encore moins à entrer. Je voulais simplement le voir sortir, simplement savoir, alors je restais en poste, cachée au coin d’une rue derrière un camion de déménagement stationné pour guetter. J’étais hors de moi-même, dans un état second, comme si rien de tout cela ne pouvait être réel, tremblante et pleurant pendant ce qui me paraissait être des heures.

22h00 sur mon portable, 80 morts et de nombreux blessés d’après BFM.

23h00 sur mon portable, 130 morts et de nombreux blessés d’après BFM.

Je faisais les cents pas dehors en rendant mes tripes deux ou trois fois sur le trottoir. J’appelais les numéros verts, les hôpitaux, en vain, pas de nouvelles de mon conjoint. J’étais muette de douleur, contrainte à un silence d’impuissance. J’attendais le verdict, serait-il : indemne physiquement mais traumatisé à vie, blessé et si oui, à quel degré ?, mort et si oui, avec ou sans souffrance ? J’entendis arriver un homme sur le trottoir, il chuchotait au téléphone et se cachait dans la pénombre. Il communiquait en arabe par téléphone, langue que je parlais couramment et qui m’avait valu d’entrer à la SDAT. Il disait que c’était terminé, qu’il avait assuré l’entrée de ses compères et qu’il assistait désormais à la fin du siège. Il confirmait qu’avant de se faire exploser, ses trois amis avaient achevé un à un les suppôts de Satan se trouvant dans la salle sauf quelques enfants présents qu’ils avaient épargnés. Il avait lui-même jeté sa ceinture d’explosif dans la salle car il n’y avait plus de dégâts à faire, puis était sorti avec la foule, il n’avait pas été repéré et comptait préparer les prochains événements.

C’est là que tout bascula de nouveau.

Une rage assourdissante m’avait pris aux tripes quand je m’étais jeté sur lui. Je le frappais de toutes mes forces avec ma matraque : au visage pour qu’il se taise, à la gorge pour qu’il n’alerte personne, puis dans les endroits les plus douloureux du corps pour qu’il paie pour toutes les victimes, pour leurs familles et pour leurs amis. Je le frappais non pas pour le blesser mais bien pour lui ôter sa misérable existence.

C’est tout près de nous que je vis Matthieu, à deux mètres à peu près, il était sublime et souriant et regardait l’homme supplicié entre mes mains. L’individu était dans un sale état et respirait à peine. Matthieu quant à lui s’approchait, il avait une plaie béante à la place du cœur qui saignait abondement.

J’étais tétanisée mais lui était souriant et me dit tendrement :

 «  Tu sais que je suis mort tout à l’heure, tu l’as senti n’est-ce pas ? Nous avons toujours eu une connexion unique toi et moi. Je n’ai pas souffert, je n’ai rien vu arriver, j’ai été blessé mortellement pendant que je chantais haut et fort en direction de mon groupe préféré ; de dos, face à la scène, sans douleur et heureux. J’ai adoré ton cadeau et tu n’y es pour rien. C’était le destin. Arrêtes de frapper cet homme, tu ne pourras vivre avec sa mort sur la conscience. Choisis toujours la vie, pour celle que tu portes en toi, ça aussi tu l’as senti n’est-ce pas ? Tu ne seras jamais seule, sauf si tu tues cet homme qui ne mérite pas ta vie ni la vie du petit être que tu portes ».

Je regardais l’homme gisant entre mes bras, celui pour qui j’avais il y a encore quelques secondes tant de haine, je pris son pouls. Il y avait encore de l’espoir pour lui et donc pour moi. Il avait ses papiers sur lui, je courus à la cabine téléphonique à quelques pas de nous et j’appelai la SDAT en dénonçant anonymement le terroriste qui agonisait par terre et qui avait besoin de soins intensifs. En donnant son nom et en étant persuadée qu’il était déjà fiché dans notre base de données des personnes dangereuses, je savais que mon appel serait entendu.

Enfin tout s’arrêta.

Matthieu était parti pour reposer en paix, c’était une certitude. Il avait les traits détendus à l’instant et il m’avait parlé avec chaleur, calme et tendresse. Croyez-moi ou non mais je suis certaine qu’il m’avait parlé, d’ailleurs je ne lui avais pas encore dit qu’il allait être père. Je rentrais chez moi abattue mais aussi riche d’une petite lueur d’espoir, de vie, Matthieu serait là pour toujours à travers l’enfant que je portais. Il me citait toujours « le petit prince » de Saint-Exupéry dans les moments de tristesse :

«  Il y aura toujours une autre occasion, un autre ami, un autre amour, une force nouvelle. Pour chaque fin, il y a un nouveau départ ».

Angélique G.

Je vais vous raconter une histoire qui va vous bouleverser. Une histoire à laquelle peut-être vous ne voudrez pas croire, une histoire qui vous donnera des cauchemars, une histoire qui a changé ma vie à jamais. Pourtant, cette soirée-là avait commencé comme toutes les autres. Ce soir de novembre…

Nous étions à la mi-novembre et je ne n’oublierai jamais…

Nous avions décidé de réserver une table à la terrasse de notre restaurant favori, petit restaurant parisien romantique, connu et reconnu pour sa cuisine d’exception. A force de fréquentations, les patrons en étaient devenus des amis.  Depuis des semaines, nous attendions ce moment avec impatience. Nous nous apprêtions à fêter notre anniversaire de mariage et pour la première fois depuis bien longtemps, nous allions nous retrouver en tête en tête. De leur côté, nos deux fils, âgés de 21 et 17 ans avaient organisé une soirée Rock au Bataclan pour le plus grand, et un match de football au stade de France avec son oncle, pour le second. Nous étions rassurés de savoir que ce soir-là, notre jolie famille allait passer une agréable soirée et je me réjouissais à l’avance de retrouver l’amour de ma vie comme au premier jour de notre rencontre.

Ainsi, en fin d’après-midi, dans la maison familiale, tout le monde s’affairait. Les discussions allaient bon train ; les places dans la salle de bain devenaient difficiles à obtenir. Mon fils aîné n’en finissait plus de gominer ses cheveux, de se parfumer, de veiller à ce que sa chemise ne soit pas froissée. Ce soir-là, il avait invité cette jolie fille pour qui, je le voyais bien, il avait une attirance différente de toutes celles connues jusqu’alors. Tout en ajustant mon maquillage et le regard en oblique vers mon adulte en devenir, je pris la liberté de lui donner mon sentiment sur cet amour naissant. J’avais observé, chaque jour, depuis ces dernières semaines, un changement attendrissant qui me faisait réaliser qu’il était un homme et qu’il avait bien grandi. Nous étions tous les deux, à échanger des regards complices dans le reflet que nous renvoyait le grand miroir de la salle de bain et nous n’avions pas besoin de longs discours pour savoir tout l’amour que nous avions l’un pour l’autre. Mon second fils fit irruption en me demandant de lui laisser une place pour terminer sa toilette. Je souris : lui aussi, à 17 ans, était grand, sportif et bel homme. Je n’avais pas le choix. Je lui cédais donc ma place. Je pris du recul pour les admirer secrètement, du coin de l’œil, tout doucement, sans les importuner. J’étais une mère fière et comblée de ce chemin parcouru à leur côté.

Il se faisait tard. Un klaxon retentit dans la cour. Mon second fils attrapa son blouson et quitta la maison à la hâte en nous souhaitant une bonne soirée. Il rejoignit son oncle et la voiture démarra, prenant la direction du stade de France. A son tour, l’aîné de nos enfants nous salua et emprunta la voiture de son père pour conduire son amie au concert de Rock du Bataclan. Enfin, nous étions seuls. Le restaurant se trouvait à proximité de la maison et nous avions décidé de nous y rendre à pieds, prenant ainsi le temps de se retrouver main dans la main, de bavarder, de sentir l’autre tout près, de profiter de chaque instant d’intimité.  Je ne saurais dire ce qui m’a fait changer d’avis ce soir-là lorsque le garçon de salle nous proposa une table en terrasse. Je ne sais pourquoi j’ai refusé et préféré un coin plus intime situé dans le fond du restaurant, à l’abri des regards. La soirée promettait d’être douce. Je commençais enfin à me détendre après une semaine de travail acharné et harassant. Nous étions heureux d’être là. Les patrons avaient imaginé pour nous un repas très spécial et d’une saveur inattendue.

Pourtant, quelque chose n’allait pas. Je le compris lorsqueje vis soudainement du mouvement en terrasse. Des cris, des clients qui entraient dans le restaurant en hurlant. Mais que se passait-il ? A ce moment précis, les vitres du restaurant volèrent en éclats. Des tirs puissants et d’une violence inouïe venaient de traverser la salle de part en part. J’étais incapable de penser. Mon mari s’était jeté sur moi et m’avait projetée au sol. Nous étions là, l’un sur l’autre, n’osant plus bouger, ne respirant plus. Tout doucement, il me toucha, me demanda à l’oreille si j’étais blessée. Nous étions vivants tous les deux. Mais pourquoi cette soirée devenait-elle un véritable cauchemar ? Le restaurant était plongé dans le noir et nous entendions des gémissements, des pleurs étouffés, des cris d’horreur à l’extérieur. En peu de temps, les forces de police étaient sur les lieux. Nous étions sauvés. Nous pûmes regagner la sortie par la terrasse et je fus prise d’un malaise indescriptible lorsque je vis l’horreur qui défilait sous nos yeux au fur et à mesure que nous progressions vers l’extérieur. Partout, des corps, du sang, des innocents tués de main d’homme…

Au même moment, nous ne le savions pas, mais une situation similaire éclatait au Stade de France et au Bataclan. Rapidement, nous nous renseignions auprès des autorités pour connaître les raisons de tels actes. Les femmes pleuraient, les hommes tentaient de les rassurer. Les ambulances affluaient de toutes parts pour prendre en charge les victimes. Les autorités appelaient au calme. Partout, les gens consultaient leur portable pour se rendre compte de l’étendue du malheur qui frappait la capitale. Je poussai un cri d’horreur mêlé d’une angoisse qui m’empêcha de respirer lorsque je lus sur mon smartphone la prise d’otage du Bataclan et les attentats kamikazes au Stade de France. Il m’était impossible d’imaginer le pire pour mes enfants. Non, je me refusai ces images. J’appelai aussitôt mon frère qui répondit dans la seconde m’annonçant que tout allait bien, qu’ils se trouvaient hors de danger et que le Stade avait été sécurisé très vite. Je demeurais sans nouvelles de mon aîné. Je fus prise d’une crise convulsive. Mon corps ne cessait de trembler, j’entendais la voix de mon mari me suppliant de respirer, de me calmer mais impossible. On m’assit au sol, le dos appuyé contre un lampadaire. Je sanglotais, incapable de prononcer un mot. Petit à petit, je parvins à retrouver mes esprits et la douleur se fit plus intense. Il fallait que je sache où était mon enfant. Avait-il pu échapper à ces barbares sanguinaires ? Les gendarmes nous avaient donné une conduite à tenir. Il fallait rester sous l’œil des autorités, ne surtout pas transgresser de fatals interdits.

Je savais ce que je devais faire, mais au lieu de cela je décidai tout de même, coûte que coûte, de me rapprocher du Bataclan, de mon fils, avec l’angoisse grandissante d’un dénouement funeste. Mon mari le comprit. Il tenta de me retenir mais je le repoussai violemment, prise d’une peur panique. Je me mis à hurler, hystérique, déboussolée, ne sachant que faire pour gagner le Bataclan.  

C’est là que tout bascula, la vie de tout un peuple venait de prendre un tournant horrible. Nous étions conscients que nous venions d’échapper à la mort, que d’autres y avaient succombé. Je savais que parmi la foule, des mères cherchaient aussi leur enfant. Paris était meurtri, touché en plein cœur par du venin, de la folie terroriste. Mais pourquoi ? Nous étions tous là, debout, tels des corps sans vie, incapables de mettre des mots sur ces images horribles gravées à jamais dans nos mémoires. Plusieurs heures passèrent avant que nous n’ayons pu regagner la chaleur du domicile, le réconfort de murs sécurisants, à l’abri du danger. En arrivant à la maison, mon frère et mon deuxième fils étaient rentrés du Stade. Je ne sais comment j’ai pu trouver la force de courir vers mon enfant et le serrer si fort dans mes bras en pleurant à chaudes larmes.

Enfin, tout s’arrêta, dans ma poche, mon téléphone vibrait. Je l’attrapai très maladroitement, très vite, je crois, tremblante de peur. Je m’effondrai au sol lorsque j’entendis la voix saccadée et choquée de mon aîné parvenant à nous écorcher trois mots presque imperceptibles : « nous sommes vivants… »

 

 

Croyez-moi, l’histoire de cette famille aurait pu être la votre, la mienne. Lorsque l’on est parent, l’on ne peut s’empêcher d’éprouver une compassion à l’infini envers toutes les victimes des attentats du 13 novembre. A fur et à mesure de cet éprouvant récit, montait en moi un sentiment de tristesse infinie, une insurmontable difficulté dans la description des évènements que j’aurais voulu emprisonner dans cette feuille de papier, que j’aurais souhaité ne jamais voir arriver. Malgré ce, je veux continuer à croire en l’Homme. Je veux m’éveiller tous les matins et aimer la vie car cette vie-là, elle nous appartient, elle est belle et nous devons rester debout face à une menace que tout un peuple uni et déterminé parviendra à éradiquer à force d’amour, de respect et de bienveillance. 

Sylvie S.

La nuit où ma vie bascula

      Je vais vous raconter une histoire qui va vous bouleverser. Une histoire à laquelle vous ne voudrez peut-être pas croire, une histoire qui vous donnera des cauchemars, une histoire qui a changé ma vie à jamais. Pourtant, cette soirée-là avait commencé comme toutes les autres. Ce soir de novembre, je me trouvais dans un excellent petit restaurant italien avec mon amoureux et un couple d'amis.

     La soirée était des plus agréables. L'ambiance était à la bonne humeur, et je me régalais d'une assiette de penne en essayant de ne pas m'étouffer tant je riais des idioties et des pitreries de nos deux compagnons masculins. Mon amie Lucie était rouge pivoine tant elle riait, et je savais que mon teint devait être lui aussi coloré. Je pouvais le sentir à mes joues brûlantes.

     Pourtant, quelque chose n'allait pas. Je le compris lorsque Théo s'arrêta brusquement de parler et que l'expression de son visage devint grave. Son regard s'était porté derrière moi, et je crus y déceler de la peur. Je me souvins avoir pensé à ce moment-là, qu'il aurait pu être comédien. Je ne compris que trop tard que ce n'était pas là une farce de plus.

- Baissez-vous ! cria-t-il.

     Je savais ce que je devais faire, mais au lieu de cela, je me retournai pour voir ce qui se passait. C'était stupide de ma part, et j'aurais mieux fait d'écouter l'avertissement de mon ami. Plusieurs hommes armés venaient de pénétrer dans le restaurant. Les gens se mirent à hurler, en même temps que résonnaient à mes oreilles le bruit des balles sifflant de tous les côtés.

- Il faut sortir par les cuisines, dit Théo sur un ton pressant.

     Je sentais Cédric à mes côtés me tirer par le bras, mais j'étais comme hypnotisée par l'horreur qui se déroulait sous mes yeux. Je vis autour de moi des personnes plonger sous leur table pour se protéger, d'autres tenter de s'enfuir en vain. Les hommes avançaient vers le fond du restaurant. Il était trop tard pour fuir.

      C'est là que tout bascula, quand une main m'agrippa brusquement pour m'obliger à me baisser. Je me retrouvai ainsi couchée sur le sol, sentant le corps de Cédric sur le mien, tel un bouclier humain.

     Mon regard se posa alors sur nos deux amis, couchés face à nous. Lucie se tenait sous le corps sans vie de Théo, dont les yeux vides étaient fixés sur moi, tandis que son sang inondait mon amie, tremblante et les yeux agrandis de terreur.

     Je vis alors une marre de sang s'étendre sous moi, jusqu'à toucher celle qui provenait du corps sans vie de Théo. J'eus alors conscience de la douleur dans ma poitrine, et de ma difficulté à respirer. J'étais grièvement blessée, je le sentais à présent, bien que je ne sûs pas à quel moment l'on m'avait tiré dessus.

     Enfin, tout s'arrêta. Alors que j'entendais les sirènes se rapprocher inexorablement, la fusillade s'arrêta brusquement. Autour de moi, une nouvelle agitation régnait. Des gens pleuraient, gémissaient, certains hurlaient encore. Mais je n'avais véritablement conscience que de ma propre douleur et du regard terrorisé de Lucie face à moi. Au bout d'un temps interminable, je sentis que Cédric n'était plus couché sur moi.

     Des bras me retournèrent avec douceur. Je pus voir le résultat du carnage qui venait d'être perpétré. Je compris aussi pourquoi Cédric ne s'était pas relevé plus tôt. Il gisait à quelques pas de moi, mort. On le recouvrit, comme tous les autres cadavres qui remplissaient le restaurant.

     Ce ne fut que plus tard, une fois l'état de choc surmonté, et ma blessure soignée, que l'on m'expliqua ce qui s'était passé. Des terroristes avaient attaqué le restaurant, mais aussi d'autres lieux de la capitale, faisant plus d'une centaine de victimes et presque autant de blessés. Cédric avait pris une balle dans le dos, alors qu'il faisait barrière de son corps pour me protéger. La balle l'avait traversé de part en part, le tuant sur le coup, et me blessant par la même occasion.

     Croyez-moi, au vu de ce que je sais à présent et de la terrible douleur que je ressens au plus profond de moi, je regrette de ne pas avoir écouté l'avertissement de Théo. Si je m'étais baissée aussitôt, nous aurions pu nous faufiler dans les cuisines. Nous n'étions pas très loin. Mais j'avais perdu de précieuses secondes à regarder ce qui se passait, et aucun de mes amis n'avait voulu partir sans moi. Deux d'entre eux étaient morts, et je garderai à jamais des séquelles tout autant physiques que morales de ce qu'il était advenu cette nuit-là.

Anne C.

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7e proposition d'écriture : sujet du 23 novembre

Rédigez un récit en suivant les consignes suivantes et en complétant le texte. Aucune contrainte de longueur.

·         Dans l’Introduction, vous devez poser un cadre réaliste, normal, banal. Vous racontez, grâce à l’imparfait, une soirée normale. Le lecteur doit comprendre qui vous êtes, où vous vivez, à quelle époque. Il doit pouvoir s’identifier à vous.

Je vais vous raconter une histoire qui va vous bouleverser. Une histoire à laquelle peut-être vous ne voudrez pas croire, une histoire qui vous donnera des cauchemars, une histoire qui a changé ma vie à jamais. Pourtant, cette soirée-là avait commencé comme tous les autres. Ce soir de novembre…

·         Dans l’Avertissement, quelqu’un en qui vous avez confiance doit vous avertir du danger que vous courez.

Pourtant, quelque chose n’allait pas. Je le compris lorsque…

·         Dans la Transgression, vous devez refuser d’écouter les conseils, vous franchissez le point de non-retour. Donnez une explication à votre entêtement : curiosité, passion, défi…

 Je savais ce que je devais faire, mais au lieu de cela…

·         Dans l’Intrusion de l’élément perturbateur, vous racontez tous événements étranges et terrifiants qui vous arrivent. Utilisez le vocabulaire de la peur (pensez à développer les sentiments du narrateur-personnage principal)

C’est là que tout bascula…

·         Dans le Châtiment, vous racontez la résolution de l’histoire, et votre châtiment : folie, mort, impossibilité de raconter…

Enfin, tout s’arrêta.

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Proposition d'écriture numéro 6 : imaginer une histoire fantastique - voici le texte de quelques-uns des auteurs

     Comme chaque année, Patrick aimait à passer ses vacances d’été dans un endroit calme et reposant, loin de la chaleur écrasante et des plages bondées. La montagne avait toujours eu sa préférence, de même que le lac des Bouillouses, avec son sublime panorama, où il aimait venir pêcher. Fut un temps où il s’y rendait une ou deux fois par an avec des amis, ils aimaient refaire le monde à la lumière des étoiles, après avoir vidé quelques bières. Mais cet été là, il s’y était rendu seul.

     Alors qu’il avait établi ces pénates au camping municipal de Mont Louis depuis plus d’une semaine déjà, Patrick décida de préparer ses affaires pour bivouaquer une nuit au bord du lac. Il reçut alors la visite de son voisin Éric, dont la tente faisait face à la sienne. Lui et sa femme étaient arrivés le même jour que lui, et ils avaient tous trois sympathisé.

 

— Tu montes au lac aujourd’hui ? demanda Éric en guise d’introduction.

— Oui. Je ne reviendrai que demain soir.

— J’aimerais bien faire du bivouac une fois, mais Claudine n’est pas trop tentée, avoua-t-il.

— Non, sans façon ! lança Claudine qui n’avait rien perdu de la conversation. J’aime le camping, mais avec un minimum de confort.

 

     La jeune femme s’était installée devant leur tente, le nez plongé dans un livre. Il semblait pourtant qu’elle s’intéressait davantage à ce que se disaient les deux hommes, plutôt qu’à son roman.

 

— Je crois surtout qu’elle a la trouille de se retrouver en pleine nature, sans personne autour, dit-il en baissant le ton.

— Ça peut se comprendre, dit Patrick. La montagne est imprévisible. Beaucoup de choses peuvent arriver.

— M’en parle pas ! fit-il sur un drôle de ton.

— Tu penses à ton frère ? demanda Patrick, mal-à-l’aise.

— Ouai, fit-il en haussant les épaules. Enfin bref, attrape-nous pleins de truites pour demain soir ! dit-il en retrouvant sa bonne humeur.

 

     Patrick regarda Éric s’éloigner, perplexe. Le deuxième soir après leur arrivée, Éric et Claudine l’avaient invité à partager leur repas, et l’alcool avait pas mal coulé cette nuit-là. Alors que sa femme était partie se coucher depuis un moment, Éric s’était laissé aller à raconter à son nouvel ami une histoire étrange.

     Son frère, Paul, qui lui aussi avait une passion pour la montagne et la pêche, connaissait un coin tranquille près d’une rivière, où il aimait venir de temps en temps. Un matin, alors que le jour n’était pas encore levé, il s’était rendu près de cette rivière. Mais alors qu’il n’en était plus très loin, un bouillard épais était monté du sol, rendant la visibilité difficile. Il ralentit nettement son allure, n’avançant plus qu’à pas prudents.

     Bientôt, il entendit le murmure familier de l’eau, et sut qu’il n’était plus qu’à quelques mètres. C’est alors qu’une forme féminine se découpa dans le brouillard. Une voix enchanteresse et cristalline chantonnait près de lui. Puis, elle se mit à rire, transportant de joie l’homme, pour une raison qu’il ne comprenait pas. Tout aussi subitement qu’il était apparu, le brouillard retomba, et seules des traces de pieds nues près de la rivière témoignaient de la réalité de ce qui venait de se passer.

     Paul avait raconté cet étrange épisode à son frère, qui avait eu dû mal à y croire. Suite à cela, Paul devint obsédé par cette femme qu’il n’avait fait qu’entrevoir, et revint de plus en souvent près de la rivière. Plusieurs semaines passèrent. L’on finit par retrouver le corps de Paul, à moitié immergé. Il était mort noyé.

     Ce récit avait beaucoup ébranlé Patrick. Plus qu’il n’avait voulu se l’avouer. Il se sentait mal-à-l’aise chaque fois qu’il y repensait. Il regrettait même d’avoir reçu cette confidence. Une part de lui souhaitait camper près du lac juste pour se rassurer, se prouver qu’une simple histoire ne pouvait l’atteindre au point de changer ses plans. Mais au fond, il était conscient qu’une peur sourde s’était emparée de lui, sans en comprendre vraiment la raison.

     Comment une simple histoire pouvait-elle affecter à ce point une personne ? C’était tout bonnement irrationnel. Il ne connaissait, après tout, pas l’homme à qui cela était arrivé, et ne se rendait pas au même endroit où ce drame était survenu. Et il pouvait même se demander si ce qu’Éric lui avait raconté était vrai. Alors en ce cas, pourquoi Patrick sentait son malaise s’accentuer à chaque pas qui le rapprochait du lac ?

     Quand enfin le lac entra dans son champ de vision, un sourire éclaira son visage. L’endroit n’avait pas changé. Il était le même que deux jours auparavant. Malgré l’air frais du matin, le soleil rayonnait, et semblait le réchauffer en même temps qu’il chassait son malaise. Il se traita d’idiot et décida de profiter pleinement de la belle journée qui s’annonçait.

     Il marcha deux bonnes heures, avant de trouver un endroit qui lui convenait, et sans personne autour de lui. Il installa son matériel sans se hâter, tout en sifflotant gaiement. La journée s’écoula ainsi, paisiblement. Même s’il n’avait pas beaucoup de touches, il s’en moquait éperdument. De temps en temps, des touristes passaient non loin, mais personne ne s’arrêta près de lui, à son grand soulagement. Tout ce qu’il voulait, c’était de la tranquillité. Il n’avait nulle envie de tailler une bavette avec qui que ce soit.

     Bientôt, le soir tomba, et son malaise revint au grand galop. Pour occuper son esprit, il prépara son repas du soir, qui malheureusement ne lui demanda pas beaucoup de temps ni de travail. Le repas fut vite expédié et avalé, et la nuit tomba à son tour. Sa lampe jetait une lueur faiblarde près de lui. Alentour, rien ne bougeait. Aucun bruit, hormis ceux de la nature environnante.

     Patrick avait installé sa petite tente, mais ne s’y réfugia même pas. Il ne se voyait pas passer la nuit à écouter les bruits des animaux sans voir ce qui se passait autour de lui. Cela serait trop angoissant. Il resta assis sur son fauteuil de pêcheur, s’assoupissant de temps en temps, pour se réveiller chaque fois en sursaut, sans aucune raison.

     La nuit s’écoula sans problème, mais peu avant l’aube, un brouillard à couper au couteau s’installa, nappant le lac et ce qui l’entourait d’une atmosphère irréelle. Patrick était alors parfaitement éveillé, et n’osait plus bouger. Ce phénomène n’avait pourtant rien d’exceptionnel, et jusqu’à aujourd’hui, il ne s’en était jamais inquiété.

     Les sens en alerte, Patrick était aussi tendu qu’un arc, et attendait dans l’angoisse, qu’il se passa quelque chose. Mais quoi au juste ? Le savait-il seulement ? Qu’une créature émerge du brouillard pour le noyer ? Qu’une Nymphe à moitié nue se jette sur lui pour assouvir ses fantasmes ? Un rire quelque peu hystérique sortit de la gorge de Patrick. Qu’il était donc ridicule de se monter ainsi le bourrichon pour une histoire qui n’avait probablement rien de surnaturel. Le frère d’Éric avait sans doute trop tâté de la bouteille et avait fini par se noyer en pourchassant quelque hallucination.

     Il essuya ses joues inondées de larmes et se calma. Rire lui avait fait du bien. Cela avait chassé la tension de son corps. Il s’apprêtait à se rendre enfin sous sa tente, afin de prendre un peu de repos, et de réchauffer son corps transi de froid. C’est alors qu’une voix s’éleva tout près. Une voix de femme, qui chantonnait. Patrick se figea d’effroi. Son regard balaya l’horizon en tous sens. Il aperçut une silhouette aux courbes féminines quelque part sur sa droite.

 

— Qui est là ? cria-t-il d’une voix qui n’était pas aussi ferme qu’il l’aurait voulu.

 

     Seul un rire clair lui répondit. Quelqu’un le frôla par derrière, pour ensuite plonger dans l’eau. Patrick s’avança près du lac, tel un somnambule. Un pan de brouillard se dissipa à cet instant, le laissant voir enfin la créature qui se jouait de lui.

     Si de prime abord, elle ressemblait effectivement à une femme, nue de surcroit, en l’observant plus attentivement, Patrick comprit qu’il n’en était rien. Sa peau avait une teinte légèrement bleuté, ses yeux étaient anormalement grands, à l’éclat cruel.

     Elle se remit à chantonner, sans qu’il comprenne les paroles. Il ne connaissait pas cette langue. Il fut prit subitement de l’envie de plonger à ses côtés, mais il sut se contrôler. Néanmoins, s’il restait là, il était persuadé de finir comme Paul. Il fit alors la seule chose censée dont il était encore capable ; il prit la fuite.

     Bien évidemment, il ne pouvait réellement courir à cause de la faible visibilité. Il ne manquerait plus qu’il tombe dans une crevasse, un trou, ou qu’il trébuche et se casse quelque chose. Sa panique finit par retomber, et il décida de s’arrêter, hors d’haleine. Le brouillard commençait à s’estomper, et il attendit qu’il soit complètement dissipé avant de faire demi tour vers son campement.

     A la lumière du jour, tout paraissait affreusement normal, songea-t-il. Ses jambes étaient encore quelque peu flageolantes, mais la terreur panique qu’il avait ressentie plus tôt s’estompait progressivement. Lorsqu’il arriva à son campement, il ne vit rien d’anormal. Tout était à sa place. Aucune trace d’une quelconque créature aguichante. Elle avait dû partir avec le brouillard.

     Néanmoins, l’idée de rester à cet endroit toute la journée lui répugnait. Il n’avait qu’une hâte, retourner au camping, là où il y avait des gens dans tous les coins. Il plia bagage en un temps record et partit d’un bon pas en direction de sa voiture. Il lui fallut un long moment pour y arriver. Il ne pouvait s’empêcher de jeter des coups d’œil fréquents derrière lui, mais sans jamais rien apercevoir. Patrick se détendit un peu durant le trajet en voiture, et plus encore quand il fut au camping.

 

— Déjà se retour ? s’étonna Éric, qui prenait le petit déjeuner devant sa tente en compagnie de sa femme.

— Tu fais une drôle de tête, remarqua-t-elle. Ça ne va pas ?

— On dirait que tu as vu le monstre du Loch Ness, rit Éric.

 

     Patrick s’apprêta à leur raconter son histoire, mais se retint. Il analysa avec attention Claudine, qui, lui semblait-il, ressemblait à la créature qu’il avait vue cette nuit. Un soupçon s’insinua alors en lui. Après tout, c’était Éric qui lui avait raconté cette histoire à dormir debout. Rien ne lui prouvait qu’elle était vraie. Ce n’était peut-être qu’une farce pas drôle du tout. A moins qu’il se cherchât une explication plus satisfaisante, qui inspirait la colère, et non l’épouvante.

— J’ai juste mal dormi cette nuit, et ma ligne a cassé. Comme un idiot, j’ai oublié une partie de mon matériel, dit-il sur un ton qui se voulait léger.

 

     Les jours suivants, Patrick passa du temps avec le couple, et tenta de repérer chez eux le signe qu’ils avaient bien tout manigancé pour le terroriser. Mais il ne décela rien de ce genre, et n’osait toujours pas leur raconter ce qui s’était passé, ni les confronter. D’ailleurs, pourquoi feraient-ils une chose pareille ? Cela aurait été une farce bien cruelle, tout autant que dangereuse.

     Chaque nuit il revivait ce qui s’était passé, et le matin en se réveillant, il n’avait qu’une envie, qu’une obsession, y retourner pour vérifier qu’il n’avait pas rêvé. A moins que ce ne fût qu’un prétexte. Le lac l’appelait, ou plutôt, la créature qu’il y avait vue. Il s’en était tenu éloigné ces derniers jours, mais il avait fini par prendre une décision. Il devait à tout prix y retourner. Et tant pis s’il devait finir comme le frère d’Éric. Il devait la revoir.

Anne C.

Ce soir-là, Justin ne ressentait pas l'envie de rentrer tout de suite. Une journée difficile venait de s'achever et ses amis lui avaient donné rendez-vous au café du coin. D'ordinaire, il déclinait toujours l'invitation prétextant une excuse que ses collègues qualifiaient  systématiquement de ridicule. Justin,  à l'orée de ses 30 ans, embrassait une carrière brillante d'informaticien aux États-Unis.  D'un tempérament plutôt solitaire, il avait malgré tout opté pour la vie en communauté dans un très bel immeuble équipé d'une laverie, salle de sport, d'un restaurant et d'une piscine communs. Malgré ce, il ne profitait jamais de toutes ces commodités. Il avait quitté la France pour s'engager auprès d'une multinationale créatrice de jeux vidéos mais il avait le mal du pays. Sa famille, ses amis parisiens lui manquaient beaucoup. 5 ans auparavant, et alors même qu'ils débarquaient en Amérique, Lisebeth, l'amour de sa vie l'avait quitté pour d'autres cieux. L'avenir s'ouvrait à eux mais Lisebeth fut emportée en quelques mois par une leucémie foudroyante. Depuis, Justin s'était transformé en une bête de travail sans plus aucun loisir ni même envie de bonheur, si minime fût-il. Exceptionnellement, il accepta l'invitation de ses collègues afin de tenter de sortir de cette routine qui l'emportait chaque jour dans un tourbillon de tristesse inouïe. Au cours de cette soirée, il parvint à se détendre et même à sourire aux diverses blagues de ses camarades. La nuit était bien avancée lorsqu'il décida de regagner son domicile et de s'installer à l'écran pour consulter ses mails. Il alluma sa machine et entreprit de prendre une douche pendant le lancement des programmes. Lorsqu'il sortit de la salle de bain, il constata que son ordinateur faisait défiler des images presque imperceptibles comme des visions de l'esprit, comme un défilé de souvenirs flous. Il pressa sur une touche et l'ordinateur cessa le processus. Il lut ses mails comme d'ordinaire et gagna son lit, perturbé tout de même par cette cascade d'images informatiques incontrôlables. Les jours qui suivirent furent tous identiques les uns aux autres, sans saveur et monotones. Cependant, chaque soir, Justin constatait que son ordinateur répétait ce défilé d'images étranges, presque comme un appel au secours. À force d'observation, ces enchaînements rapides de photos lui devinrent familiers mais, ce soir-là, très subrepticement, son esprit crut reconnaître sur un cliché furtif l'impression de déjà vu, d'une situation connue, d'une photo prise par lui-même mais qu'il avait enfouie depuis des années au plus profond de son âme. Il tressaillit et coupa net le courant. Il resta figé, choqué devant l'écran noir et lugubre. Un silence pesant envahissait l'appartement et Justin préféra oublier cet égarement. Malgré lui, il se souvint de cette photo. Maintenant, il était persuadé qu'il s'agissait de celle de Lisebeth lors d'un périple en Italie, sur les vestiges de Pompéi. Il se passa plusieurs semaines avec toujours ce même procédé informatique envahissant son écran chaque soir et  avec de plus en plus de précision dans la projection des images. Cette nuit-là, Justin dormit très peu et le sommeil devint pesant au petit matin…

Une voix familière le sortit de sa torpeur. Il ouvrit un œil puis l'autre et poussa un cri si puissant qu’il l'éjecta douloureusement du lit au sol dans un bruit fracassant. Il se mordit les lèvres, se pinça l'avant-bras. Il ne rêvait pas. Il cacha son visage dans ses mains, effrayé de ce qu'il venait de se passer. Il resta un moment figé, recroquevillé sur lui-même au pied du lit, le cœur battant la chamade. Il venait d'entendre, malgré lui, la voix de Lisebeth qui l'invitait à prendre son café matinal. Il se sentait désemparé. Il avait l'impression que son esprit lui jouait des tours. Quel jour étions-nous ? Où se trouvait-il ? Presque au ralenti et comme sorti d'une scène cinématographique, il ôta les mains de son visage et la vit, accoudée au comptoir de la cuisine, tenant, comme à son habitude, un énorme bol de lait chaud et se délectant, les yeux fermés, de ce breuvage bienfaisant. Le cœur de Justin faillit lâcher lorsque Lisebeth posa son bol et se dirigea vers lui en tendant une main pour l'aider à se relever. Abasourdi, il se laissa soulever du sol presque par miracle. Le contact de cette main dans la sienne le projeta 5 années en arrière et le trouble envahit aussitôt Justin, proche du malaise.  Lisebeth, sa douce, sa tendre aimée, en chair et en os devant lui, dans leur appartement, mais comment donc était-ce possible ? A présent, il tremblait de tous ses membres, pleurait à chaudes larmes. Il attrapa le visage de Lisebeth dans le creux de ses mains, la fixa un moment et dans un élan d'amour inassouvi depuis si longtemps, la serra dans ses bras jusqu'à presque la rompre. Il ne parvenait plus à se détacher d'elle, de son cou, de sa chaleur, de son odeur, de ce manque si profond. Elle tapa son épaule d'une claque amicale lui enjoignant de la lâcher pour ne pas la blesser. Le temps venait de se suspendre. Il ne voulait plus la quitter. Ils bavardèrent longtemps, ils s'étreignirent à en mourir, leur corps n'en finissaient plus de se mélanger, leurs mains de caresser la peau de l'autre. Lisebeth était-elle vivante ? A présent, il en était certain. Peu à peu, son esprit s'apaisait et occultait le souvenir douloureux des funérailles de Lisebeth. A nouveau, il ferma les yeux, inspira profondément et se délecta de ce merveilleux moment. Justin ne s'expliquait toujours pas de ce qu'il était en train de vivre et le comportement de Lisebeth l'interpellait. Connaissait-elle sa fin tragique ? Mais que se passait-il ? Il se trouvait dans l'incapacité totale d'y réfléchir. Il souhaitait simplement profiter d'elle, de cet instant mystérieux et presque surnaturel. Cependant, Lisebeth portait une tenue qui le ramena quelques jours avant l'annonce de sa leucémie. Il n'avait rien oublié de ses moindres habits, de son allure, de ce pendentif cylindrique, gravé de toutes part, et qu’elle ne quittait jamais.  Lisebeth faisait partie de son quotidien. La mort l'avait emportée mais il avait pris le temps, depuis ces cinq dernières années, de se remémorer à l'infini tous les moments passés avec elle. Etait-ce un signe du destin ? L'univers lui fournissait-il la possibilité de réécrire l'histoire de sa vie ? Leur amour était-il si fort pour lui laisser l'occasion de la retrouver ? Lisebeth questionna Justin du regard. Il paraissait inquiet et elle le savait bien. De son côté, elle ne semblait pas gênée par cette situation  incompréhensible. Elle s'adressait à Justin comme s'ils s'étaient quittés la veille, empreinte d'un naturel déconcertant. Les jours suivants, l'ordinateur se mit à fonctionner normalement, comme si le phénomène vécu quelques temps auparavant n'avait jamais endommagé les mémoires de l'appareil. Lisebeth était aux côtés de Justin, souriante et aimante, comme autrefois et ce durant plusieurs mois…

*

Le réveil ne sonna pas. Il se hissa hors du lit, caressant l'oreiller de Lisebeth encore imprégné de sa chaleur parfumée. Il prononça tendrement son prénom avant de gagner la cuisine. Le café coulait lentement et il perçut du bruit dans la salle de bain. Il se précipita sur la pointe des pieds pour surprendre Lisebeth sous la douche. D'un coup sec, il ouvrit la porte pour la faire sursauter. La pièce était vide. Il  tourna aussitôt les talons, revint sur ses pas, chercha Lisebeth partout, scanda son prénom dans tout l'immeuble. Rien. Il sentit un tourbillon de profond désarroi l'envahir. Le sol se déroba sous ses pieds, il vacilla avant de s'effondrer, inconscient…

Justin, perçut, de façon très lointaine, les miaulements d'un chat qui se rapprochait. Puis il sentit la présence de l'animal qui cherchait le contact d'une caresse en se frottant tout contre sa poitrine. Il réalisa alors qu'il avait peut être passé plusieurs heures au sol. L'immobilisation et les douleurs musculaires engendrées lui confirmaient bien son maintien prolongé à terre. L'âme en peine et le cœur lourd, Justin tenta de se redresser pour attraper le chat qui accepta volontiers ce nouveau contact humain. Justin observa un instant l'animal. La mémoire lui revint. Le chat se trouvait dans la salle de bain avant la survenue de son malaise. Il avait certainement dû se faufiler par le fenestron à l'insu de Lisebeth... Lisebeth... Où était-elle ? Que se passait-il ? Il se retrouvait dans la même position que lorsqu'il s'était éveillé en entendant sa voix... Il hurla de douleur, son cœur lui donnait l'impression de s'éteindre lentement  et sa souffrance était  aussi dure que des coups de fouets assénés par le bourreau à sa victime. Il gagna le salon à la recherche d'un signe, si moindre fût-il, de sa présence. Quelques vêtements de Lisebeth gisaient encore ça et là. Justin restait figé, le regard flou de désarroi, la mine défaite. Il se laissa choir dans le sofa, avec cette forte impression de n'être plus humain, plus suffisamment conscient pour penser de façon rationnelle. Il était perdu. Tel un pantin désarticulé, il trouva la force inattendue et incontrôlée de retourner dans la salle de bain à la recherche d'un quelconque indice sur la disparition soudaine de sa Lisebeth. Mais rien... Ainsi et pendant des jours, des semaines, il attendit et espéra son retour en imaginant que Lisebeth refranchirait bientôt le seuil de la porte. Seul le chat avait élu domicile chez Justin et semblait s'adapter à la situation difficile qu’il vivait…

Peu à peu et à force de travail, Justin parvint à retrouver le sommeil et une résignation évidente face à un destin qui semblait jouer de lui. Pourtant, il sentait, il imaginait toujours la présence de Lisebeth à ses côtés. Un matin, il prit la décision douloureuse de changer de vie, de regagner Paris et retrouver ses amis Français. Il prit le temps de planifier ses nouveaux projets, persuadé qu'il trouverait les ressources nécessaires pour affronter toutes ces étapes difficiles. Soudain, et comme poussé par son instinct, il éprouva le besoin mystérieux de faire un détour par l'Italie, comme pour adresser un dernier adieu à Lisebeth. Il alluma son ordinateur, presque malgré lui, et réserva aussitôt un billet en partance pour Pompéi. Quelques semaines plus tard, il quittait définitivement l’Amérique pour rejoindre l’Italie puis la capitale, le cœur lourd de souvenirs. Sa main tremblait lorsqu’il referma la porte de l’appartement vide et froid.  Il partit très vite,  sans se retourner, cherchant à fuir un enlisement d’images, de sons, d’odeurs bien trop familières et chères en son cœur.

*

Arrivé sur place, il réserva la chambre d'hôtel que Lisebeth et lui avaient occupé 5 ans auparavant. Lorsque le garçon de chambre le devança pour lui ouvrir la porte, il se souvint. Il ferma délicatement les yeux, inspira profondément avant de pénétrer dans cette pièce qui lui fit remonter le temps. Il ne souffrait plus. Il ressentait une légèreté de l’âme, une sérénité qui le rassurait. En revenant sur les lieux de leur dernier voyage amoureux, Justin caressait l’espoir de guérir ses blessures. Peu à peu, il conserverait le souvenir intact de Lisebeth jusqu’à, progressivement, retrouver l’envie de vivre et d’avancer vers un avenir meilleur et serein. Au dernier jour de son périple, il visita à nouveau les ruines en prenant le temps, tel un repenti, de se remémorer une ultime fois, tous les clichés et tous les moments passés avec Lisebeth dans ces vestiges qu’elle affectionnait tant.  Comme il s’approchait du temple d’Apollon, il trouva sur sa route un chat qui venait à lui.

L’animal s’assit à ses pieds, réclama quelques caresses et fit en sorte que Justin pût croiser son regard débordant d’affection. Justin s’agenouilla, passa une main, puis l’autre sur le doux pelage félin. Ce chat…

Etrangement, il lui rappelait celui qu’il avait été contraint de laisser en Amérique : le même pelage, le regard identique, la même douceur d’aimer. Il se perdait dans de folles pensées, il divaguait quand il sentit, accroché au collier de l’animal, un petit cylindre argenté et gravé de toutes parts. Il saisit l’objet, l’observa un moment, le fit tournoyer entre deux doigts et le détacha délicatement du collier. Ce bijou… A présent, il en était certain et ne divaguait pas : il s’agissait bien du pendentif de Lisebeth. A l’intérieur, il distingua une minuscule feuille de papier enroulée sur elle-même. Et puis, trois mots écrits d’une main connue : «  pour toujours…Lisebeth »…

Sylvie S.

 

Niobé avait acheté un billet seconde classe dans un train de nuit : Marseille Saint Charles – Saint Nazaire. Ereintée par ses gardes répétées à l’hôpital et ses nombreuses visites à domicile en tant qu’infirmière libérale à Marseille ; on lui avait donné des congés forcés. Ce long trajet la stressait car le sommeil lui était précieux. Dès le départ du train, elle prit un prozac pour arriver reposée le lendemain matin dans sa région natale des Pays de Loire. Elle avait un peu de temps avant que le cachet ne fasse effet et choisit de l’utiliser à ne pas rester le ventre vide. Assise en queue de train : voiture 18, elle décida donc de se rendre en wagon bar : voiture 14 pour dîner tôt et ainsi, commencer sa nuit rapidement. Le train affichait complet et semblait particulièrement bruyant : les enfants jouaient avec les iPhones de leurs parents, les ados regardaient des films sur leurs IPads et beaucoup téléphonaient. Sitôt arrivée au bar, elle commanda un ballon de Chardonnay et un sandwich jambon-fromage. Après avoir mangé, elle commença à se sentir étrange. Le sublime serveur la fixait avec un grand sourire depuis son arrivée. Elle se leva lentement pour ne pas s’étourdir et commença son ascension pour retourner à sa place. Quand elle sortit du wagon bar, la voiture 15 était étonnamment calme.

- Bonjour madame, avez-vous besoin d’aide pour retourner à votre place ? demanda une petite fille. 

Niobé ne comprit pas pourquoi elle aurait besoin d’aide mais se contenta de décliner l’offre gentiment. Les gens et la voiture avaient une allure différente par rapport à tout à l’heure ;  c’était plus tranquille malgré la présence de musique classique dans l’ensemble de la voiture. En avançant dans le couloir, elle remarqua un vieil homme lisant le journal et la date indiquée sur celui-ci était écrite en grosses lettres : 18 JUIN 1949. La femme à ses côtés tenait quant à elle un livre ancien et semblait subjuguée par sa lecture. Intéressée, Niobé regarda dans le reflet de la vitre à gauche de la femme. Elle vit que le livre était uniquement composé de pages vierges feuilletées très rapidement par la vieille femme. Quand Niobé leva les yeux un peu plus haut, elle fut surprise de réaliser que c’était elle que la femme scrutait intensément. Pourtant, quand Niobé cessait de regarder le reflet pour la regarder elle directement, elle pouvait jurer que la femme lisait son livre paisiblement.    « Je suis folle, l’homme est peut-être un simple marginal mais la femme ne peut pas me regarder et en même temps lire droitement un livre, pensa-t-elle. » En voulant quitter cette voiture, un petit garçon se leva pour l’aider à ouvrir la porte tout en écoutant son père lui expliquer comment ce train à vapeur fonctionnait. «  Il doit uniquement chercher à cultiver son imagination, tenta de se rassurer Niobé. »

Sur la plateforme, près des toilettes, le serveur était là et Niobé se demanda comment il avait pu arriver à cet endroit sans la croiser.

- Madame, nous sommes navrés, aucun toilette n’est disponible pour le moment puisqu’un vandale a brisé tous les miroirs et qu’il y a du verre partout. Nous allons devoir nettoyer avant de les rouvrir, lui expliqua le serveur. 

Niobé hocha la tête plusieurs fois, compulsivement, elle se demandait comment il avait pu deviner qu’elle comptait les utiliser à ce moment précis. Peut-être avait-il simplement anticipé la question par politesse ? Elle aurait aimé se rafraichir et se regarder dans le miroir mais elle se força à avancer en tremblant légèrement pendant que le serveur lui souriait toujours plus intensément.

Elle ouvrit la porte de la voiture 16 qui était extrêmement bruyante.

- Bonjour Monsieur, pouvez-vous m’aider à attraper ma valise s’il vous plaît ?  lui demanda une femme extrêmement petite.

Niobé commençait réellement à penser que quelque chose ne tournait pas rond dans ce train, elle portait une jupe et des bottes de cuir à talons, comment pouvait-on la prendre pour un homme ? Elle attrapa la valise au-dessus de sa tête cependant et la tendit à la femme qui la remercia chaudement. Abasourdie, son regard hagard se porta sur un petit garçon s’entrainant à marcher tout seul tout au fond du couloir. Il était superbe, on eût dit un angelot avec ses boucles blondes et ses grands yeux bleus. Une femme tout aussi magnifique que l’enfant se leva pour tenter de l’attraper, elle portait un magnifique dos nu avec deux grandes ailes recourbées, tatouées dans son dos. L’enfant riant de plaisir s’élança puis passa entre les jambes de la femme à une vitesse incroyable et continua sa course vers Niobé. Le garçonnet courut de plus en plus vite jusqu’à ce que deux toutes petites ailes blanches constituées de chairs et de plumes se déploient dans son dos pour lui permettre de glisser jusqu’aux pieds de Niobé. Elle était bouche bée, sidérée et commençait à se sentir étourdie.

- Je suis navrée Monsieur, mon fils commence à peine à se mettre debout qu’il prend déjà son envol ! dit en souriant la femme.

Elle mit le tout petit à son sein et alla se rassoir paisiblement, elle était arrivée de la même manière insensée que son fils en laissant des plumes le long du couloir.

- Mais où suis-je ? Que m’arrive-t-il ? Ce n’est pas possible ! S’écria Niobé à haute voix.

Elle courut à toute vitesse pour ouvrir la porte de la voiture 17 et manqua de trébucher.

- Bonjour ma petite, tu as perdu ta maman ? lui demanda un homme extrêmement grand aux cheveux poivre et sel.

- Mais, je ne suis pas une fillette putain ! s’énerva Niobé.

- Chut, calme-toi ma chérie, je vais t’accompagner rejoindre tes parents, la rassura t’il en lui prenant la main.

Les parents de Niobé étaient enterrés depuis bien longtemps, elle se senti tout à coup étonnamment excitée et pleine d’espoir ne sachant pas vraiment pourquoi. Elle pressentait quelque chose de grand. En observant attentivement chaque passager, un à un, elle vit ses parents : plus beaux et plus vivants que jamais.

L’homme l’entrainait en leur direction pendant qu’elle pleurait de bonheur, ils étaient éblouissants.

Le visage de Niobé semblait apaisé, ses yeux paraissaient plus vifs et sa bouche prit une couleur vermillon.

- Ne pleure pas ma chérie, on arrive presque à ta voiture, je t’ai vu passer il y a quelques heures, lui confia le géant.

- Quelques heures ? s’affola Niobé.

C’était tout bonnement impossible pensa Niobé, elle n’était partie qu’une heure tout au plus ! Elle cligna des yeux à maintes reprises, pourtant, ils étaient bien assis sur les deux derniers sièges et lui souriaient avec tendresse. Plus elle avançait et plus Niobé sentait l’odeur des gaufres que sa mère lui préparait enfant ainsi que le parfum entêtant de son père : du Musc à 99%. Serait-elle retombée en enfance ? Elle baissa la tête pour regarder ses mains, celles-ci étaient différentes : plus petites, plus fines et plus douces. Elle releva la tête brusquement ; ses parents n’étaient plus là. Elle se mit à courir, entrainant dans sa course folle par la même occasion le monsieur qui lui tenait toujours la main. Elle se jeta sur les sièges qui étaient encore chauds, elle renifla celui où était installé son père quelques secondes auparavant pour y reconnaître l’odeur lui appartenant. Niobé pensait halluciner mais son odorat ne l’avait jamais trompée.

 

Le siège de sa mère quant à lui, sentait bon la fleur d’oranger et Niobé en fût emplie de tendresse. Elle ne comprenait pas ce qui lui arrivait, cependant elle en était reconnaissante. Rien ne comptait plus que d’avoir pu voir ses parents, ne fusse que quelques instants. C’est le cœur battant à tout rompre qu’elle ouvrit seule, la porte de sa voiture 18 car l’homme avait disparu. La voiture finale était vide, les portes étaient déjà ouvertes, le train était arrivé en gare de Saint Nazaire.  Elle ne n’était plus en état de réfléchir à quoi que ce soit, elle se sentait survoltée, elle se pensait immortelle. Elle débarqua à toute allure sur le quai cherchant une indication sur la ville desservie. Cela ne pouvait se terminer comme cela, le train ne pouvait avoir terminé sa course ! Niobé n’avait jamais réussi à trouver sa destination finale.

Angéligue G.

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6e proposition d'écriture : sujet du 9 novembre

Je vous invite à imaginer une histoire fantastique (sous forme de nouvelle) dans laquelle le personnage sera confronté à un événement surnaturel. Le sujet sera soit omniscient (rédaction à la 3e personne), soit le narrateur (rédaction à la 1re personne). Le personnage central doit être quelqu’un d’ordinaire avec un quotidien banal à qui il arrive ou qui est témoin d’un phénomène étrange. Vous devrez décrire sa réaction quand cela se produit. Au départ, le personnage ne peut pas s’expliquer ce qui s’est produit, mais accepte sans chercher à comprendre. Or, les événements se font de plus en plus inquiétants et il en subit les conséquences.

Votre récit doit se terminer sans donner ni solution ni explication. Le lecteur doit être incapable de choisir entre une explication rationnelle ou irrationnelle. L’impossibilité de trancher doit faire naître le trouble, le malaise, voire l’angoisschez le lecteur.

Proposition d'écriture numéro 5 : Belle Gunness - voici le texte de quelques-uns des auteurs

Pour tuer un homme, il faut un mobile. Un mobile et un solide fendoir à viande. Un instrument bien pratique pour découper un cochon... ou un homme. Ce qui revient au même. [...]  “Tous les hommes sont des cochons, or mon mari est un homme, donc mon mari est un cochon.” Belle Gunness sait aussi qu’ils ne s’intéressent qu’à une chose : le sexe. Elle peut le comprendre, mais elle juge cela stupide et trouve bien plus intéressant de s’intéresser à autre chose. Et pour elle, autre chose, c’est l’argent…

 

Ce matin-là, sur les hauteurs de Londres, la grisaille était au rendez-vous. Sarah, jeune femme d’une trentaine d’années, médecin légiste dans les renseignements secrets londoniens, avait investi cet appartement bourgeois principalement pour sa situation géographique et un isolement total avec la certitude de n’éveiller ni soupçon ni curiosité de voisinage…

Sarah était de ces femmes qui ne laissaient jamais un homme indifférent, imprégnée de cette beauté froide qui tatoue le cœur du mortel, un corps de rêve aux jambes interminables qui suscitaient toutes les plus secrètes envies sexuelles masculines. Elle avait vécu une enfance plus que difficile avec une mère qui s’adonnait à des jeux macabres et sadomasochistes aux côtés de compagnons qui n’étaient jamais les mêmes. Elle avait assisté à des scènes sordides qui emplissaient sa mère d’une joie inexplicable, repoussante, et à vomir. Elle avait subi elle-même, poussée par cette influence maternelle, des viols, des attouchements, des comportements sexuels abominables et qui l’avaient transformée en une bête de séduction immonde. Longtemps, elle avait abusé de ces situations de séduction jusqu’à cette rencontre improbable avec Will qui la foudroya sur place. Pour la première fois de sa triste vie, elle aimait. Son cœur battait la chamade, ses mains tremblaient, sa respiration se faisait haletante, était-ce donc cela que l’amour ? Will était un de ses fidèles collaborateurs. Il lui avait fait retrouver un semblant d’humanité, le vécu d’une relation amoureuse sereine. Ces quelques années passées à ses côtés furent les plus belles, les plus tendres jusqu’à la rupture, inattendue. Finalement, la vie ne lui souriait guère. De la même façon qu’à Londres, il pleuvait quotidiennement dans son cœur. Elle était aigrie de cette existence sans saveur…

Ses études l’avaient amenée au métier difficile de médecin légiste. Mais, sans cesse, revenait dans sa mémoire cette question : pourquoi avait-elle choisi cette pratique-là ? Ne demeurait-elle pas attirée secrètement par la manipulation de corps, de chairs, vivantes ou mortes, ne se délectait-elle pas en secret de manipuler des organes chauds et sanguinolents pour en retirer une sensation malsaine d’assouvissement ?  

Soudain, et comme si elle l’attendait, la sonnerie du téléphone brisa le lourd silence matinal. Elle décrocha le combiné tout en sachant de quel ordre allait être la conversation : il fallait qu’elle gagne à la hâte son laboratoire, car un nouveau corps venait d’être découvert et nécessitait une autopsie dans les plus brefs délais…

*

Depuis plusieurs mois, Will menait une enquête très éprouvante. Il recherchait activement les traces d’un tueur en série au comportement psychopathe, stratégique et abominable. Les victimes étaient toujours des hommes d’affaires fortunés, dont les comptes bancaires étaient vidés quelques heures avant leur supplice. Ils étaient alors retrouvés suspendus à des crochets de bouchers, dénudés et lacérés de coups laissant évoquer une souffrance ignoble vers une mort lente et digne des plus grands films d’épouvante. Le tueur agissait toujours dans des hangars désaffectés aux alentours de Londres et il pouvait se passer plusieurs jours de traque avant de localiser une nouvelle scène de crime…

*

En gravissant les marches du perron qui menaient à son laboratoire, Sarah songeait au rapport qu’elle devrait rendre dans le courant de la matinée. Lorsqu’elle retira le drap qui cachait le cadavre, elle éprouva une sensation de bien-être malfaisant, machiavélique qui lui extirpa un sourire de satisfaction au coin des lèvres. Elle attrapa un scalpel, enfonça la lame sur le milieu du torse velu de cet homme qui devait avoir une cinquantaine d’années. La chair céda et s’écarta au fur et à mesure que Sarah intensifiait sa gestuelle. Du sang jaillissait de l’aorte thoracique atteinte en un rien de temps et Sarah accéda au cœur qu’elle arracha avec un plaisir évident. À ce moment du récit, elle n’était plus qu’un animal assoiffé de viscères, de chair déchiquetée. L’odeur pestilentielle ne l’incommodait même plus. Elle n’avait de cesse d’évider sa pauvre victime, comme le désir d’achever ce que le tueur avait initié. Elle s’apprêtait à porter un dernier coup de scalpel sanglant et cruel lorsqu’elle aperçut, au travers du hublot de sa porte, le regard interrogateur de Will qui venait aux renseignements. D’un geste maladroit et furtif, elle lâcha le scalpel ensanglanté. Elle tremblait de tous ses membres et ne parvenait plus à maîtriser ce démon qui la possédait. Presque simultanément, Will avait disparu…

Le rapport qu’elle établit était un descriptif similaire aux autres crimes. Pourtant, l’état des corps démontrait que la mort avait été lente. Après avoir été droguées pour être mieux manipulées, les victimes avaient été suspendues vivantes aux crochets de bouchers et dénudées intégralement. Les chairs avaient été ensuite dépecées en lamelles, dans des cris atroces de douleur. Le bourreau, en procédant à des injections d’adrénaline, maintenait ses victimes en vie pour leur sectionner le sexe en érection. L’on ne retrouvait jamais ce dernier auprès du mort…

*

Will, vêtu de noir, retira ses chaussures, fit délicatement tourner la clé dans la serrure et ouvrit la porte dans un sombre silence. L’appartement était vide et il connaissait exactement l’heure à laquelle arriverait le tueur. Ces dernières semaines de filature acharnée et son intuition l’avaient amené dans cet endroit qu’il connaissait si bien. Lentement et après avoir pris soin de refermer la porte à double tour, il gagna aisément le salon, se faufila derrière le rideau et attendit patiemment le retour du tueur. Au-dehors, son équipe, postée à de multiples points stratégiques, attendait le signal de Will… 

* 

La journée avait été longue et Sarah, emprise à une excitation étrange, se pressa de regagner son appartement dans la discrétion la plus totale. Elle glissa sa main au-dessus du meuble d’entrée pour en attraper une clé. Elle ouvrit le premier tiroir de son bureau et récupéra une liste de noms dont certains étaient déjà barrés. Elle se laissa aller dans son fauteuil de cuir, le regard plongé sur tous ces noms dont elle s’était déjà débarrassée…

Tous les soirs, à la nuit tombée, elle se transformait en une bête sauvage et immonde. Elle conservait le traumatisme d’une mère qui aurait pu l’aimer si elle ne s’était pas trouvée sous l’emprise de tous ces hommes riches et puants de sexe. Secrètement, elle avait établi, au fil du temps, une liste de prétendants qui avaient eu des comportements abusifs envers sa mère. Elle était devenue la Belle Gunness du XXIe siècle, celle que l’on traquait et qui épuisait les brigades criminelles du pays. Elle était un fin stratège et persuadée de ne jamais tomber dans les mailles du filet. Elle parvenait toujours à se procurer les moyens nécessaires pour procéder à des transactions frauduleuses et détourner les comptes bancaires de ses victimes à l’étranger avant de revêtir le masque de « Belle »… Elle avait déjà choisi le hangar dans lequel elle allait attirer sa prochaine victime. Le rendez-vous était fixé pour 23 h et elle jubilait déjà à l’idée d’une nouvelle mort bouchère tel un cochon destiné à l’abattoir. Elle imaginait l’assaut final, les cris de douleur lorsqu’elle trancherait ce sexe coupable de tous les maux. Elle fut prise d’une fièvre convulsive, d’un état de transe qu’elle connaissait bien et qui lui procurait à la fois bien-être et culpabilité. Son corps lui indiquait qu’elle était prête, qu’il fallait qu’elle parte immédiatement à la conquête de sa nouvelle victime pour assouvir une soif de vengeance grandissante.

Elle glissa la liste dans sa poche et traversa le salon pour éteindre la lumière. Soudain, elle sentit un souffle, là, tout près de son oreille. Elle s’immobilisa, mais trop tard, elle vacilla, se retrouva plaquée au sol, un genou étranger faisant pression sur ses lombaires. La pièce était noire et elle n’avait pas entendu le moindre bruit, la moindre présence. Elle s’était pourtant montrée prudente depuis tout ce temps et avait réussi jusqu’alors à déjouer les traques. En quelques secondes, elle était immobilisée, n’avait plus aucune possibilité d’échapper à cette situation qui allait la conduire, elle le savait bien, derrière les barreaux. Elle perçut des mots, des cris qui se rapprochaient au pas de course. Des lampes torches cherchaient à éclairer son salon. La lumière jaillit. Elle était démasquée. Sa couverture de médecin légiste tombait tel le soldat face à l’ennemi. Nul ne pouvait soupçonner qu’elle eut été ce tueur en série. Elle avait toujours établi des rapports d’expertise qui faisaient systématiquement mourir l’enquête et plonger ses collègues dans l’échec total. Elle entendit le clic des menottes sur ses poignets. Elle se sentit soulevée du sol par un de ses collègues qui s’efforçaient de lui maintenir la tête droite. Cette main masculine collée à l’arrière de son crâne pour qu’elle ne se retourne pas lui rappela douloureusement le souvenir d’une chaleur aimée, d’une peau, d’un effluve tellement familier. Elle chuchota son prénom, comme une saveur sucrée sur ses lèvres tendues : « Will... » Elle ressentit une tristesse presque inexplicable, un goût salé et humide sur ses joues empourprées. Il l’avait trahie, lui aussi. Il ressemblait à tous ceux qu’elle avait tués jusqu’alors. Il ne l’avait donc jamais aimée. Il s’était infiltré dans sa vie, dans son intimité la plus profonde, dans l’unique but d’enquêter, pour s’imprégner de tous les travers auxquels elle était soumise et qu’elle ne parvenait plus à maîtriser. La mort, le sang, l’horreur étaient devenus ses plus fidèles alliés. Elle n’était plus Sarah.

Elle se laissa conduire au véhicule de police, enchaînée à un destin tragique et cruel. Tel un dernier souffle, elle chercha le regard de Will, le fixa intensément, ferma les yeux comme pour tatouer éternellement dans sa mémoire l’unique bonheur de sa vie…

Sylvie S.

 Ma très chère Anna,

Tu es ma sœur ; la seule personne au monde que j’aime de tout mon cœur, tu entendras beaucoup de choses à mon sujet et je décide en ce jour de te remettre ma vérité.                     Ta sœur, Brynhild.                                                                                                           PS : tu n’as jamais aimé « Belle » de toute façon. Tu peux faire ce que bon te semble de cette lettre, tu en es garante.

« Pour tuer un homme, il faut un mobile. Un mobile et un solide fendoir à viande. Un instrument bien pratique pour découper un cochon… ou un homme. Ce qui revient au même. […] “Tous les hommes sont des cochons, or mon mari est un homme, donc mon mari est un cochon.”

C’était le leitmotiv de maman, tu te souviens, elle haïssait les hommes à défaut de réussir à les maîtriser. Elle a toujours été victime des infidélités légendaires de papa, et malgré sa connaissance en la nature masculine, elle en a beaucoup souffert. Grand-père aussi a excellé toute sa vie dans l’art du cocufiage et a fini par tuer grand-mère de chagrin. Je n’ai jamais compris que l’on puisse souffrir pour un homme ; l’homme est faible et méprisable. Si l’homme est un cochon, il n’est pas concevable de souffrir de ses actes puisque ces animaux ne sont pas doués de conscience.                                                        

La seule chose pour laquelle une femme doit se damner corps et âme est l’accès à l’opulence, et ce, pour soi uniquement. En tant que femmes, nous sommes nées avec un réel désavantage, peut-être que cela évoluera avec le temps. Cependant, nous sommes considérées aujourd’hui comme faibles, pourvues de peu d’intelligence et dépendantes de l’homme. Nous ne pouvons travailler sans subir le regard méprisant du voisinage et nous devons nous montrer dociles et aimantes au sein de nos foyers. Baliverne que cela ! La femme d’aujourd’hui n’est bonne qu’à engraisser par ennui et qu’à nettoyer sa porcherie sans savoir si le cochon subviendra aux besoins de demain.

C’est un cercle épouvantable, ma sœur ! Je me souviens de notre Norvège natale, nous avions faim chaque heure de la journée, maman ne travaillait pas et attendait chaque soir le retour de papa : le commerçant prodige qui ne vendait jamais rien. Lui, préférait un soir sur deux ne pas rentrer, ne pas affronter sa porcherie et aller noyer son chagrin dans le bordel du coin, dans les bras d’une professionnelle de l’oubli. J’en veux encore énormément à maman de ne pas avoir agi et d’avoir laissé tout le monde crever de faim, et à papa d’avoir vécu trop longtemps.

Cependant, tout comme notre mère, j’ai moi-même fait l’erreur de jeunesse de tomber amoureuse d’un idiot et cela m’a couté des années d’ennui et d’atroces souffrances dues à ma condition de femme. Mads semblait différent à l’époque, sensible, et vraiment à l’écoute. Ce qui est devenu très vite intolérable, ce fût que chacun de ses assauts me faisait tomber enceinte et malgré mes tentatives acharnées pour y remédier, une fois sur deux : un enfant naissait. J’ai toujours détesté les enfants et leur dépendance, comme je déteste la faiblesse des hommes. Je souffrais le martyre à chaque grossesse, maudissant un peu plus chaque jour le coupable de tout cela. Lui, se réjouissant et moi, suppliant pour que l’enfant ne soit pas viable. Pour cinq enfants parmi toutes mes grossesses, je n’ai pas supplié assez fort, car ils ont bien existé.

Comment, ma sœur, aurais-je pu aimer quelque chose qui meurtrissait et enlaidissait mon corps à jamais ?

À cette période, je pensais de plus en plus souvent à maman et à son dicton sur les hommes. Pour me prouver que je n’étais pas passive de mon malheur comme elle et que mon mari n’était pas un échec total comme notre père, j’ai décidé d’ouvrir un magasin de confiseries avec le peu de moyens que nous avions à l’époque. Nous étions pauvres et je n’aurais pu supporter davantage cette situation.

Quelques mois après l’ouverture de notre magasin : « La chocolatine », j’ai eu une illumination, le feu est parti de là, si je puis dire. Je m’apercevais un peu plus chaque jour que mon mari était un parfait incapable dépendant de moi. Pourquoi aurais-je continué à porter à bout de bras ce foyer ? Un mari que je ne pouvais plus souffrir depuis son premier rejeton et des enfants que je tolérais à peine ? Les voir, les entendre devenait une souffrance quotidienne, je ne voulais pas d’eux, je ne les avais jamais voulus ! Je ne supportais pas qu’ils se nourrissent du fruit de mon labeur, qu’ils se chauffent de mon bois et qu’ils mangent ce que j’aurai pu garder pour au moins toute une semaine ! Les confiseries n’attiraient que très peu de clients, nous étions plus pauvres encore. Je pense que toi, Anna, tu pourras me comprendre. Nous avons eu faim, gamines, et nous nous sommes juré en partant pour les États-Unis de ne plus jamais manquer de rien. La nature n’est pas généreuse. J’ai donc mis le feu à « la chocolatine », j’y avais pensé un soir, cela m’était venu sans réfléchir et l’assurance m’a rapporté bien plus que tout ce que j’aurais pu espérer gagner avec cette entreprise. Ce fut, je pense, le déclencheur.

Je voulais toujours plus d’argent, comme un homme veut posséder une femme encore et encore, une soif incandescente, c’était plus fort que tout. Après avoir encaissé le chèque de l’assurance, j’ai pensé à ma fille ainée Caroline. Nous avions, Mads et moi, investi dès sa naissance dans une assurance-vie. Je me suis dirigée le soir même, après le dépôt du chèque, dans le meuble de la cuisine ; celui dans lequel je conserve les documents importants  pour vérifier le montant de cette assurance et les conditions pour la toucher en cas de besoin. La cuisine était déserte, tout le monde dormait. Je me souviens encore de l’excitation que j’ai ressentie, du plaisir que j’avais en m’imaginant vivre dans une maison plus spacieuse et plus silencieuse.

Nous nous trouvions dans une situation vraiment délicate, car malgré l’assurance de la confiserie, il fallait que Mads trouve du travail, cela pouvait prendre du temps et le temps, c’est de l’argent.

Caroline devait donc décéder avant ses seize ans.

Elle faisait de l’asthme et le pharmacien nous avait prescrit des doses de strychnine. J’en ai mis une quantité très importante dans son lait chaud le lendemain matin et j’ai ressenti comme une délivrance quand elle l’a bu. La journée passa comme à son habitude et le soir même, elle mourut, et ce, sans souffrance, peut-être… Elle mourut un dimanche, ce fût plus rapide que prévu et cela m’attrista, car l’assurance était fermée le dimanche et le lundi. 

Finalement, dans les jours qui ont suivi, grâce à Caroline et le magasin de confiseries, nous avons pu nous acheter une maison plus spacieuse, les assurances sont d’une efficacité incroyable ! J’espère pour toi que tu as assuré tes biens et tes proches.

Nous avons bien vécu pendant deux années, mais l’argent a fini par manquer et je me suis sentie obligée de faire quelque chose à nouveau. Alex, mon premier fils, fut particulièrement exécrable toute sa vie, mais un soir d’hiver, je ne me souviens plus de la date exacte, j’étais en train de le punir dans sa chambre quand il se mit à me gifler en rigolant. Sa chambre, que nous chauffions avec le peu de bois qu’il nous restait, était complètement retournée. Il avait ouvert en grand ses fenêtres et ce gâchis me rendit folle de rage, son sourire me donnait envie de lui arracher la figure. J’ai fermé la porte de sa chambre à clef, le laissant à l’intérieur. J’eus une autre illumination : le problème de cette famille était le gaspillage fait par les enfants !

 Je suis immédiatement allée dans la cuisine chercher les médicaments de Caroline (nous les avions gardés dans l’espoir de les revendre en cas de besoin, car ces médicaments nous avaient couté très cher). Je suis retournée dans la chambre, Alex courait en hurlant et en déchirant le papier peint de sa chambre. Mads était en train de bricoler à l’extérieur, j’ai saisi le bras droit d’Alex et l’ai cloué au sol, je me souviens qu’il se débattait faiblement et continuait à rire. J’ai alors retourné son bras suffisamment au-dessus de sa tête pour qu’il arrête de rire et s’immobilise, son visage trahissait la douleur et l’étonnement. J’ai ouvert sa bouche de force, j’ai placé une vingtaine de comprimés dans sa bouche et l’ai forcé à avaler le tout. Je l’ai secoué longuement pour être certaine que les médicaments soient bien passés et l’ai placé sur son lit. Il s’est tu et n’a jamais été aussi sage que cette nuit-là. Taper sa mère à qui il devait tout ! Je pense qu’il avait compris que c’était terminé, que ce n’était plus l’heure de bouger ou de faire des bêtises. Je suis sortie de la chambre en fermant à clef derrière moi, je suis allée préparer le pot au feu comme chaque jeudi soir et le lendemain, Alex avait enfin arrêté de faire parler de lui.

Les médecins ont diagnostiqué des coliques sévères pour Caroline et Alex, je me suis donc dis que tout le monde pouvait trouver des solutions rapides et efficaces pour améliorer son train de vie. J’ai donné la vie à ces deux enfants non reconnaissants malgré moi, il était temps que cela finisse.  Caroline nous ruinait par sa santé fragile, quant à Alex il ruinait ma santé mentale.

Je n’ai réellement pas eu de chance dans ma vie, Anna, vraiment pas de chance. Mads a attrapé une maladie par la suite, une maladie du cœur qui coutait une fortune et l’empêchait de travailler. Il est donc également mort de « coliques ». Tu comprendras que couter de l’argent sans pouvoir en gagner est quelque chose pour lequel je me devais d’intervenir. Il n’aurait pas voulu nous imposer sa situation de dépendance plus longtemps de toute façon, je suis certaine qu’il aurait compris. Dans un troupeau, on abat toujours les bêtes malades pour ne pas qu’elles affectent le reste du groupe.

Nous sommes partis pour Chicago dans une ferme que j’avais achetée, les trois rejetons et moi-même, pour commencer une nouvelle vie et pour ne pas éveiller la curiosité des voisins. Ce fut très peu de temps après notre installation que Peter me demanda en mariage, il avait une situation et les moyens de nous faire vivre. J’étais en effet à court d’argent et lui ne pouvait se passer de mes courbes. Quelle chance tu as eue, ma sœur, d’épouser un homme fortuné et incapable de procréer ! Tu n’as pas eu à te battre comme moi pour vivre décemment !

Peter s’occupait de nos bêtes et de nos jardins avec les enfants, cela marchait bien, car j’avais besoin de chacun. Cependant, contrairement à mon ultimatum de ne pas me mettre enceinte, après huit mois de mariage, ce cochon m’a engrossée. Tu te rends compte ! Aucun honneur ! Je ne lui avais rien demandé d’autre pourtant ! Je suis entrée dans une rage indescriptible en le découvrant. Il était très tôt ce matin-là et j’entendais le broyeur à saucisses allumé dans l’atelier. Peter  était en train de travailler la viande dans une pièce adjacente de la maison qui nous servait d’abattoir. La broyeuse était posée sur la grande table à découper sur laquelle était en train de travailler Peter, je me mis à hurler en entrant, criant qu’il y avait une souris cachée sous la table.

Il s’est penché à quatre pattes pour regarder dans chaque recoin, j’ai légèrement poussé la broyeuse allumée et celle-ci est tombée sur sa tête. Son crâne a été broyé intégralement en quelques secondes. J’étais entièrement recouverte de son sang chaud et épais, je suis immédiatement sortie de la rage qui me consumait et lui ai enfin pardonné. Je suis restée longtemps dans la pièce à apprécier le bruit de la broyeuse et mon apaisement m’a tiré quelques larmes. La police heureusement, a conclu à un accident de travail et cela nous a rapporté assez d’argent pour affronter la naissance de Philip. Je dois bien avouer avoir regretté la perte de Peter, il apportait beaucoup au foyer. J’en voulais à Peter d’être mort à cause de sa stupidité et j’ai commencé à réellement vouloir la mort de chaque homme qui pourrait désirer me prendre et m’engrosser.

C’est en lisant le journal un matin, environ deux mois après le décès de mon second époux que j’eus l’idée du siècle : j’allais passer des petites annonces pour rencontrer des hommes riches et aussi pour chercher des ouvriers, car la ferme ne pouvait pas tourner toute seule. Il s’en suivit des dizaines et des dizaines de rencontres et le regard lubrique de chaque homme rencontré me répugnait. Je leur demandais à tous d’apporter toutes leurs économies au premier rendez-vous afin de me prouver leur amour et leur dévouement. C’est incroyable à quel point les hommes sont crédules ! J’écrivais plusieurs lettres à chacun, douces au départ puis de plus en plus perverses et lubriques. Ils tombaient presque tous dans le panneau, car je me donnais corps et âme pour les séduire. Ils venaient tour à tour dîner avec leurs mallettes pleines de billets et ne ressortaient jamais de la ferme. Même après plusieurs années, les médicaments de Caroline faisaient toujours effet dans une soupe bien chaude. Les ouvriers également venaient par dizaine faire un mois d’essai et quand ils étaient trop insistants pour toucher leur solde à la fin du mois, je les invitais à dîner et utilisais le médicament miraculeux. Ouvriers comme prétendants acceptaient tous après le repas de partager mon lit. Je pouvais presque déterminer le moment de leur décès, je veillais à ne pas manquer leur dernière respiration, leur dernier regard. Je ressentais de la gratitude pour chacun, car il m’offrait leur dernier instant et pour certains, les économies de toute une vie. La deuxième étape consistait à utiliser le chariot dans ma chambre pour les transporter, et à filer discrètement à l’abattoir de Peter pour découper les corps. Je finissais en allant nourrir les cochons qui ne laissaient presque rien, les restes finissaient enfouis dans la boue. Quelles économies de nourriture également j’ai pu faire grâce à eux ! Maman a toujours eu raison, Anna, l’homme est un cochon, je n’ai fait que le remettre à leur place.

Mais cette situation idéale a pris fin quand les enfants ont découvert la situation.

Un midi, ces trois ingrats bêchaient dans le jardin en conspirant contre moi pour aller me dénoncer. Tu te rends compte ? Ces rebus avaient pourtant grâce à moi : leur propre chambre, des vêtements décents et de quoi manger plus que de raison. Tout cela devait terminer, je devais accéder à l’opulence par et pour moi-même.

Le 21 mai 1908, nous étions à table et le cyanure et moi avons eu raison des deux petits presque aussitôt après qu’ils ont gouté leur citronnade. Moi et le grand couteau de boucher de Mads avons eu raison de la grande sœur quelques secondes après ; j’ai tranché sa gorge de manipulatrice. Ce monstre avait embrigadé les petits pour me dénoncer ! Quelle abomination ! Dans ma rage, je l’ai même complètement décapitée. Le corps humain est bien peu de chose en vérité, il m’a suffi de deux ou trois coups pour entièrement démembrer ce vil esprit. Ensuite, tout est parti en fumée, tout était terminé.

Anna, tu sais toute ma vérité, je vis dans la ferme du bois joli désormais, à quelques kilomètres à peine de mon ancienne ferme et je sais que tu te souviens de cet endroit, car nous l’avions visité ensemble lors de ta dernière visite. J’ai rencontré quelqu’un qui pourrait prendre soin de moi. De toi uniquement dépend mon avenir. Si on vient me chercher et que je subis la peine capitale, nous nous reverrons une dernière fois et si on ne vient pas me chercher, tu m’offres la liberté et ton ultime cadeau sera de me laisser m’envoler.

 Angélique G.

 

Pour tuer un homme, il faut un mobile. Un mobile et un solide fendoir à viande. Un instrument bien pratique pour découper un cochon… ou un homme. Ce qui revient au même. […]

“Tous les hommes sont des cochons, or mon mari est un homme, donc mon mari est un cochon.” Belle Gunness sait aussi qu’ils ne s’intéressent qu’à une chose : le sexe. Elle peut le comprendre, mais elle juge cela stupide et trouve bien plus intéressant de s’intéresser à autre chose. Et pour elle, autre chose, c’est l’argent. 

     Et pour en avoir, Belle a trouvé, lors de son premier mariage, deux astuces qui ont parfaitement fonctionné. La première consiste à contracter une assurance vie pour certains membres de sa famille, qui finissent par mourir inexorablement, la laissant à chaque fois avec une somme plus que confortable.

      Son époux a succombé à une crise cardiaque bien commode, et deux de ses enfants à des coliques aigües. Bien évidemment, il n'en est rien. Belle les a tout simplement empoisonnés, sans même sourciller.

     Sa deuxième astuce implique également les assurances. C'est ainsi qu'elle incendie leur magasin, puis leur maison, ce qui leur rapporte à chaque fois beaucoup d'argent.

     Alors qu'elle se retrouve veuve, Belle vend sa nouvelle maison et déménage avec ses trois filles pour La Porte, dans l'Oregon, où elle achète une grande demeure, bordée par une forêt d'un côté, et un verger de l'autre. Elle ne reste pas veuve longtemps et se remarie bientôt avec Peter Gunness, père d'un jeune garçon qui ne tarde pas à mourir lui aussi de maladie.

     Seulement Belle n'est jamais satisfaite. Malgré sa belle et grande maison, elle veut toujours plus d'argent. Aussi, ne tarde-t-elle pas à envisager la mort de son nouveau mari. Mais après ? Que va-t-elle faire ? Si jusqu'à présent elle n'a pas été inquiétée par la police, cela arriverait inévitablement si elle continue son petit manège trop souvent. 

     Affairée dans la cuisine, l'odieuse meurtrière a pourtant l'esprit tourné vers des considérations plus sanglantes. Occupée à réfléchir à la manière dont elle va à nouveau devenir veuve, son couteau lui échappe soudain des mains et tombe au sol, juste sous une étagère qui court sur le mur de la cuisine.

     Prévenant, Peter, qui vient d'entrer dans la pièce, s'empresse d'aller le ramasser. Son visage est très pâle depuis quelque temps. Il semble vieilli depuis la mort de son fils. Alors qu'il se baisse, Belle est prise d'une soudaine inspiration et se glisse derrière lui sans bruit. Elle tâte l'étagère la plus haute, jusqu'à entrer en contact avec l'objet métallique qu'elle cherche. L'instant d'après, le lourd broyeur à saucisse tombe sur la tête du pauvre homme qui n'a rien vu venir. Belle sourit en voyant le crâne défoncé de son mari et la mare de sang qui grandit à chaque seconde.

     Suite à ce tragique accident, le shérif ouvre une enquête pour éclaircir la cause du décès. Belle voit dans son regard de la suspicion. Elle comprend qu'il ne croit pas qu'il s'agisse d'un accident, mais comme il ne peut trouver de preuves du contraire, il est obligé d'en rester là.

     De nouveau veuve, Belle est désormais seule avec ses trois filles, sans aide pour s'occuper de la ferme. Il lui faut donc embaucher des ouvriers pour l'aider à l'ouvrage, d'autant plus qu'elle se retrouve enceinte de son défunt mari. Un garçon naîtra quelques mois plus tard. C'est à ce moment-là qu'elle concocte de nouveaux moyens de s'enrichir.

     Les hommes qui travaillent pour elle ne sont pas du coin, et bien souvent, ne s’attardent pas. Jamais aucun voisin ne vient à soupçonner ce qui se passe réellement chez Belle. À partir de cette période, les meurtres qu’elle commet se font d’une autre manière. Elle drogue d’abord sa victime, puis, une fois que cette dernière est inconsciente, Belle la dépouille de tout ce qu’elle possède, avant de la débiter en petits morceaux, qu’elle va ensuite enterrer un peu partout sur sa grande propriété.

     Elle procède à son immonde besogne au cœur de la nuit, dans la cave, afin d’avoir la certitude de ne pas avoir de témoin. Bien évidemment, l’argent qu’elle récolte en volant et tuant ces pauvres hères ne lui suffit pas. Belle en veut plus. Elle entreprend de passer des annonces dans les journaux afin de rechercher un nouveau mari. Une correspondance commence ainsi avec ceux qui ont le malheur de lui répondre. La veuve demande alors, au bout de plusieurs mois, à ce que son soupirant vienne chez elle, en insistant bien pour qu’il apporte ses économies.

     Combien de prétendants ou d’ouvriers a-t-elle massacrés et démembrés ? Impossible à dire avec exactitude, mais nul doute qu’il y en a beaucoup. Jamais aucun remords ne vient tourmenter cette femme cupide qui n’a pas peur de se salir les mains. Et pourtant, un grain de sable vient enrayer cette macabre routine. Une nuit, l’une de ses filles, Jennie, réveillée par un cauchemar, se met en quête de sa mère, et, intriguée par les drôles de bruits qui proviennent de la cave, descend pour voir ce qu’il s’y passe. C’est ainsi qu’elle découvre le terrible passe-temps de sa mère.

 

— Qu’est-ce que tu fiches ici ? braille Belle en apercevant sa progéniture, les yeux agrandis d’horreur.

— J’ai fait un cauchemar, répondit celle-ci d’une voix tremblante.

— Tu n’es plus un bébé maintenant ! File vite te recoucher ! Et surtout, tiens ta langue !

     La petite ne se le fait pas répéter deux fois, et s’en va sans demander son reste. Belle recommence aussitôt à jouer du hachoir à viande, tout en maugréant. Cette maudite gamine va tout ficher en l’air, si d’aventure elle l’ouvre, songea-t-elle. Et pourtant cette éventualité ne l’effraie guère. Tout au plus si elle l’irrite. Ce n’est qu’un problème auquel elle ne manquera pas de trouver une solution.

     Les jours suivants, Jennie se montre plus maladroite que jamais, et affiche constamment un air effrayé en présence de sa mère. Cette dernière, comprenant que la fillette ne pourra se taire indéfiniment, juge qu’il vaut mieux régler le problème de façon définitive. Le soir même, elle verse donc un poison dans l’assiette de sa fille, qui y succombe quelques heures plus tard, sans que personne ne le remarque. Ensuite, Belle lui fait subir le même sort que pour ces précédentes victimes ; un démembrement à coup de hachoir, puis un enterrement quelque part sur la propriété. Le lendemain matin, elle annonce simplement à ses enfants que leur sœur est partie tôt le matin, pour une école spécialisée en Californie. Personne n’ose contester cette version dans la maison, et tout le monde la croit dans le village.

     Les semaines passent, puis les mois. Tout le monde à La Porte pense du bien de Belle, qui n’a cessé d’amasser l’argent de ses malheureuses victimes. Mais vient le jour où la meurtrière comprend qu’elle ne peut continuer ainsi. Il est temps de prendre un nouveau départ. Et pour cela, elle met au point un plan machiavélique.

     Une nuit, à peine quelques heures avant l’aube, alors que toute la maisonnée dort à poings fermés, Belle monte dans les chambres de ses enfants, munie de son hachoir à viande qui lui a déjà été tant utile. Elle commence par son fils, qu’elle tue dans son sommeil, sans même une hésitation. Une fois son œuvre accomplie, elle passe à ses deux filles. La première se réveille au moment où la lame va se ficher dans son crâne. Un jet de sang vient éclabousser Belle, qui ne s’en formalise pas. Quelques coups supplémentaires sont assenés avec force, laissant la pauvre enfant dans un état indescriptible.

     Un hurlement fait se retourner Belle brusquement. Sa fille aînée est sur le seuil, le regard fixé sur le corps mutilé de sa soeur. Sans aucune hésitation, sa mère se jette sur elle en poussant un cri de bête. La fillette n’a pas le temps de fuir. Elle est massacrée à son tour.

     Belle se redresse, le souffle court. Du sang dégoute de son arme, alors qu’elle-même semble tout droit sortie du plus sanglant des cauchemars. Elle descend jusqu’à la cave, traînant un par un les cadavres de ses enfants. En bas l’attend sa dernière victime, attachée à une table, et bâillonnée. Cette dernière doit servir à faire croire à la police qu’il s’agit d’elle-même, lui permettant ainsi de fuir sans être inquiétée. La femme, parfaitement consciente, se débat comme un diable, ses yeux affolés roulant dans ses orbites, mais Belle n’a aucune pitié. Elle la décapite avec son arme favorite, s’y prenant à plusieurs reprises, prolongeant ainsi le calvaire de la malheureuse, jusqu’à ce que, enfin, la tête soit détachée du corps.

     Le plus dur de sa tâche vient d’être accompli. Belle monte alors à l’étage, fait soigneusement sa toilette et change de vêtements. Lorsqu’elle a terminé, elle met le feu à la maison. De l’alcool a au préalable été versé dans les pièces principales, pour accélérer le processus, et empêcher quiconque de rentrer.

     Lorsque les flammes sont hautes dans le ciel et que les voisins accourent, Belle se trouve déjà à bord d’un train, filant vers une nouvelle vie. Elle ne paiera jamais pour ses crimes.

 Anne C.

 

 

 

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5e proposition d'écriture : sujet du 26 octobre

À quelques jours d’Halloween, je vous propose de poursuivre l’écriture de cette histoire d’horreur qui privilégie les scènes sanglantes.

« Pour tuer un homme, il faut un mobile. Un mobile et un solide fendoir à viande. Un instrument bien pratique pour découper un cochon… ou un homme. Ce qui revient au même. […] “Tous les hommes sont des cochons, or mon mari est un homme, donc mon mari est un cochon.” Belle Gunness* sait aussi qu’ils ne s’intéressent qu’à une chose : le sexe. Elle peut le comprendre, mais elle juge cela stupide et trouve bien plus intéressant de s’intéresser à autre chose. Et pour elle, autre chose, c’est l’argent. »

Un seul mot d’ordre : faites-moi peur ! Libre à vous de terminer cette histoire comme bon vous semble.

*Belle Gunness, plus connue sous le nom de Dame Barbe Bleue, est l’une des tueuses en série les plus célèbres. Dans ce domaine plutôt réservé aux hommes, elle a su faire d’elle une véritable légende en tuant une cinquantaine de personnes et en réussissant l’exploit d’échapper à la police.

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Proposition numéro 4 : le temps qui passe — Voici le texte de quelques-uns des auteurs

Je suis en train de caresser rêveusement la couverture de ce vieux livre de contes et je suis convaincue que j’aurais dû la suivre ! Quelle idiote j’ai été !

Enfant, ma mère avait pour habitude de me lire chaque soir l’histoire de la fée Héla, une fée des lisières des bois qui ne se manifestait que si l’on faisait preuve de la plus pure humilité en sa présence. Nous habitions un ancien corps de ferme en bordure de forêt et le petit lac dans le fond de notre jardin nous permettait à mon père et moi de pêcher tranquillement le dimanche. Dans cette maison, si chère à mon cœur, j’aurais pu vivre l’aventure de ma vie.

Un soir d’été particulièrement clair, ma mère et moi étions allongées toutes deux dans mon lit douillet, un grand lit deux places comme les adultes, ma petite lampe de chevet en forme de grosse poire était allumée et on pouvait distinguer encore plus clairement que d’habitude mes étoiles fluorescentes au plafond collées par mes soins l’été dernier. Maman, de sa douce voix, contait mon récit préféré et comme chaque soir je me surprenais à y prendre toujours autant de plaisir. Je sursautais toujours au même passage du livre, on se serait cru dans une faille temporelle, en plein écho, dans lequel je pouvais perpétuellement être surprise. 

Ce soir-là, maman était en train de quitter ma chambre après m’avoir embrassée et cajolée et ce fût à ce moment, quand la porte claqua, que l’ampoule de ma lampe de chevet commença à clignoter rapidement. Je me relevai pour m’assurer de son bon fonctionnement et comme tout semblait de nouveau en ordre, je me recouchai. Celle-ci se ralluma d’un coup puis se mis à clignoter de nouveau. Des frissons me recouvrirent complètement.

Je me mis debout, et en approchant de ma lampe, je m’aperçus que mon hameçon fétiche était posé sur la table de chevet, aujourd’hui encore je me souviens m’être sentie très anxieuse car avec papa nous avions lancé nos lignes au coucher du soleil espérant ainsi, au petit matin avoir fait mouche. Cet hameçon se devait donc d’être au fond de l’eau et non ici, je me remémore avoir cru à ce moment-là que papa m’avait fait une blague.

Ce fût, armée de mon épée laser, en pyjama et avec mes chaussons que je décidai de me rendre au lac. Je sortis de ma chambre discrètement car Bill, notre chien était toujours à l’affut du moindre bruit. J’espérai discrètement réussir à remettre l’hameçon au bout ma ligne et ainsi, le lendemain, berner mon père en me montrant plus maline que lui. En découvrant l’hameçon de retour à sa place et avec même peut-être ma prise nocturne au bout de celui-ci, il serait si surpris qu’il avouerait tout. Je me dirigeai donc dans cet espoir, vers le lac, les herbes étaient hautes et je sentais mes chaussons s’humidifier.

Aurais-je du rester à la maison sagement ou bien aurais-je du aller directement voir papa ? Aurais-je voulu ne jamais avoir le choix ?

Je me souviens du calme du lac cette nuit-là, ma canne avait disparu entièrement. Hébétée, je m’étais alors arrêtée et m’étais assise au bord du lac pour trouver une explication à cette situation.  Même petite, je trouvais déjà incohérent que papa eut enlevé la canne et mit mon hameçon près de mon lit, il aurait trouvé cela dangereux.  J’avais découvert que la petite souris non plus ne pouvait y être pour quelque chose car papa avait mentionné devant moi son inexistence. Je restais donc en silence à réfléchir, mes pensées uniquement perturbées par les touches nombreuses qu’avait la canne de papa : le bouchon frétillait, parfois cillait et par moment coulait complètement, il devait avoir pris un énorme poisson.

Tout à coup, j’entendis un froissement d’herbe et un petit rire derrière moi m’arracha un cri. Au lieu de fuir à toute jambe, je mis mes mains devant les yeux et me recroquevillai sur moi-même. Après plusieurs minutes de silence, je décidai de me retourner doucement et j’aperçus de la lumière à la lisière du bois, je voulus m’en approcher en marchant lentement et en brandissant mon épée.  Je m’écorchai aux branches à l’orée de la forêt, les herbes étaient de plus en plus hautes à chacun de mes pas.  

C’est derrière un petit buisson que je l’aperçus : elle, Héla.

Elle me fixait de ses grands yeux bleus-azur et se mit à ciller fortement, elle virevolta quelques secondes autour de moi, s’approcha tout près de mon visage en me souriant.

Je restai fixe, hypnotisée, elle était magnifique et pouvait tenir dans la poche de mon pyjama.  Je me suis dit à cet instant que si elle battait ainsi des paupières, c’était par mimétisme. Ses ailes brillaient autant que les étoiles de ma chambre, ses cheveux d’or avaient l’air si doux ! Elle s’arrêta juste devant mon nez et murmura :

-          Elsa, je peux t’amener dans le monde de Lumos en passant par le lac. Si tu sautes maintenant à mes cotés, tu pourras aisément respirer sous l’eau et  tu pourras vivre éternellement parmi nous, nous ferons de toi une apprentie fée et je serai ta gardienne jusqu’à ce que tes ailes poussent, je t’accompagnerai partout et tu ne grandiras plus jamais. Mes amis et moi entendons chaque nuit ton appel, tu as l’âme de la forêt et seulement maintenant je t’offre cette chance car plus tard cette âme ne sera plus assez pure pour nous rejoindre.

-          Pourrais-je revoir maman, papa et la maison ? avais-je demandé.

-          Non, jamais, tout rêve mérite sacrifice, je ne peux pas rester Alice, regardes-moi maintenant, je vais compter jusqu’ à trois et si tu es prête à me rejoindre, tu souffleras fort sur mes ailes. Si après trois, tu n’as pas soufflé, je disparaitrai pour toujours.

C’est à ce moment que le décompte se mit en route.

-          …UN… lança Héla.

C’était le branlebas de combat dans ma tête, des dizaines de questions me venaient à l’esprit. J’étais morte de peur à l’idée de quitter ma maison et en même temps très excitée. Mes amis d’école et Romain ; mon petit chéri du moment, allaient vraiment me manquer si je partais.  Je savais que je n’avais que trois minuscules secondes pour me décider et je restai pétrifiée d’angoisse, terrassée par une peur bleue de l’inconnu.

-           … DEUX…. S’alarma Héla.

Que faire ?

Héla me suppliait du regard de trouver la force en moi de la suivre, je souffrais de lire la déception dans son regard, elle avait beaucoup attendu de moi et mon indécision la rendait malheureuse. J’entendis alors mon chien se mettre à aboyer à mort et ma mère courir vers la forêt et crier.  Je me retournai pour les regarder tous deux, ce fût plus fort que moi. Je voulais suivre ma fée mais une force terrassante me retenait.

-           …TROIS… souffla Héla.

J’entendis à ce moment-là ma mère hurler mon nom, je regardai maman accourir en pleurs,

Je n’avais pas soufflé, je ne vis plus jamais Héla. Je m’en voulu plus que tout au monde et cette culpabilité ne me quitta jamais. Elle entraina beaucoup de souffrance enfant, une adolescence chaotique et une vie d’adulte fade et banale.

***

Aujourd’hui, c’est ma propre fille qui me demande chaque soir une histoire. J’ai maintenant quarante-deux ans et pas un seul jour ne passe sans que je me demande ce qu’aurait pu être ma vie si j’avais suivi ma petite fée des bois.

Je suis en train de caresser tendrement la couverture de mon conte préféré : « Lumos  pour Héla » en me remémorant mes souvenirs d’enfance, ma fille et moi sommes blotties dans son lit. Je caresse depuis trop longtemps cette couverture en silence et ma fille s’impatiente, elle connaît cette histoire par cœur et l’affectionne tout autant que moi, elle veut l’entendre à nouveau.

J’ouvre donc le livre et commence à conter en sortant de ma torpeur, après quelques instants, elle fronce les sourcils et me demande :

- Maman, si on devenait vraiment une fée,  est-ce qu’on resterait enfant pour toujours ? 

Je referme le livre tendrement et confie à ma fille Wendy toute mon histoire. Je me livre sans pudeur, les larmes me montent aux yeux car c’est la première fois de ma vie que je raconte mon histoire à quelqu’un, ma fille évidemment ne doute pas de la véracité de ma rencontre avec Héla.  Elle est triste pour moi car elle voit bien que ne pas avoir eu le courage de suivre ma fée me rend malheureuse. Cela m’affecte effectivement mais je ne veux pas lui exprimer à quel point je regrette chaque jour ces trois secondes d’inaction. Je commence donc gaiement à rêver ma vie à voix haute en imaginant une fin différente, une fin dans laquelle j’aurais eu le courage de devenir une fée et dans laquelle j’aurais pu rester enfant éternellement :

***

 (…)  

- C’est à ce moment que le décompte se mit en route.

…UN… lança Héla.

C’était le branlebas de combat dans ma tête, des dizaines de questions me venaient à l’esprit. J’étais morte de peur à l’idée de quitter ma maison et en même temps très excitée. Mes amis d’école et Romain mon petit chéri du moment allaient vraiment me manquer si je partais.  Je savais que je n’avais que trois minuscules secondes pour me décider et je restais pétrifiée d’angoisse, terrassée par une peur bleue de l’inconnu.

… DEUX…. S’alarma Héla.

 J’aurais pu à ce moment-là ma chérie, souffler fort sur ses grandes ailes et aurais rapetissé d’un coup.

Mon pyjama aurait chu au sol et j’aurais senti un puissant frisson de panique, moi,  enfouie tout entière  dans mon chausson gauche. J’aurais eu peur de prendre mon épée laser sur la tête, celle-ci aurait été énorme en comparaison à mes quinze centimètres de haut. Cependant, Héla aurait bien vite fait disparaitre tous ces tracas, elle aurait détruit le chausson, elle m’aurait fait flotter à sa hauteur dans les airs et maman et le chien auraient rebroussé chemin n’entendant plus aucun bruit. Nous aurions été ensemble, main dans la main, en direction du lac et aurions plongé simultanément.

L’eau aurait été douce et tiède et j’aurais réalisé qu’effectivement je pouvais respirer sous l’eau facilement, comme une évidence. J’aurais pu entendre le chant du lac, des fées m’auraient accueilli et j’aurais ressenti chaque seconde comme une promesse d’éternité.                                                            

Voilà ma puce, pour plus ou moins répondre à ta question de départ ; la réponse est oui, en devenant fée, j’aurais  gardé une âme d’enfant pour toujours, comme toutes les fillettes qui le deviennent.

- Et si tu l’avais vraiment fait toi, comment serait ta vie aujourd’hui ? me demande ma fille émerveillée.

- J’aurais des ailes multicolores à l’heure d’aujourd’hui et serais marraine-fée de par mon expérience. Mes ailes me permettraient de me téléporter partout sur Terre pour chercher dans le monde entier des petites filles pour qu’elles deviennent apprenties fées, tout comme je l’aurais été moi-même. Qui sait, peut-être serais-je même en train de te recruter, dis-je tout bas.

Ma princesse s’endort déjà paisiblement, un sourire béat sur les lèvres.

Si j’avais eu le cran de réaliser mon rêve en devenant la propre héroïne de mon histoire, je serais certainement plus épanouie que je ne le suis aujourd’hui, je n’aurais pas eu le cœur brisé par mon divorce et ma fille et moi ne connaitrions pas les fins de mois difficiles.     Mon corps resplendirait au soleil sans flétrissures, immaculé. Je ne sentirais pas cette douleur quotidienne dans ma poitrine, la vie serait simple et sans tourments. Je serais délivrée du poids des années qui passent, délivrée de la tâche pénible de fleurir la tombe de mes parents deux fois par mois. Tout ne serait que magnificence et pureté. Je m’épanouirais dans une communauté qui ne connait ni perte d’être cher, ni abandon ou solitude.

Si j’étais devenue fée, j’aurais pu vivre mon rêve d’enfant.

 Si j’avais su que la vie d’adulte était si difficile, je n’aurais jamais grandi.

Angélique G. 

Mes regrets.

 

Se remémorer sa jeunesse. Mais par où donc commencer ? Quelle période difficile et tumultueuse que cette étape de notre vie. J'ai peut-être longtemps cherché le chemin qui me mènerait au seuil de l'âge adulte. Je ne sais encore, aujourd'hui, si mes choix auront été bons ou mauvais mais pour autant, en éprouverais-je des regrets ?

J'aurais aimé que mes parents soient de grands aventuriers. Ils m'auraient emmenée, dès mon plus jeune âge, vers d’extraordinaires aventures. J'aurais vécu de grands moments. J'aurais pris goût aux voyages, aux grands espaces. Je n'aurais plus jamais eu peur de quitter ma terre natale, en quête de nouveaux horizons. Faire le tour du monde avec eux, l'école buissonnière sous accord parental, aurait été merveilleux. J'aurais éprouvé la sensation d'être hors du commun, de briser un quotidien trop singulier. Ensemble, nous aurions chassé le buffle en Namibie, admiré les fjords en Norvège, gravi la muraille de Chine, que sais-je...Sacs à dos toujours prêt, nous aurions passé le plus clair des saisons aux quatre coins du monde, à la rencontre de l'humain, des traditions, de la diversité. Nous aurions été riches de ça, de cette vie exaltante. J'aurais acquis la capacité et la facilité du langage, de la communication. Le rêve, il aurait été réalité. Chaque matin, nous nous serions réveillés dans une ville différente  et avec un bonheur grandissant au fil des jours. Les contraintes, le stress, nous les aurions enterrés à jamais. Tout doucement, je me serais construite, j'aurais grandi et évolué dans un monde en perpétuel mouvement. J'aurais embarqué pour le rêve Américain, en totale immersion. J'aurais tiré des leçons de vie mémorables. J'aurais écouté jouer du bouzouki en Crète en savourant une moussaka. Mon cœur aurait fondu pour un jeune vénitien vêtu d'apparats inestimables carnavalesques. J'aurais eu le privilège de me laisser aller au fil de l'eau, lovée dans une gondole aux bras d'un amoureux transi. Bien plus tard, au cours de ce long voyage, j'aurais été triste à l'idée qu'il cesse un jour.

Et puis, soudain, au détour d'une rue, j'aurais admiré un saltimbanque qui aurait éveillé en moi l'irrésistible envie fantaisiste d'être musicienne. J'aurais voulu être une artiste. Allongée sur un lit désordonné, un casque aux oreilles, je me serais abandonnée à ces nouvelles tonalités que j'aurais découvertes avec passion. J'aurais traqué la moindre nouveauté musicale pour me l'approprier. J'aurais  adoré savoir chanter, interpréter des titres à la manière d'Areta ou de Tina. Que n'est ni, j'aurais abandonné ce rêve lorsque mon cher et tendre paternel m'aurait invité à cesser ce vacarme rapidement. Cependant, j'aurais décidé tout de même, en esprit rebelle et revanchard, de rendre le baladeur indispensable à mon quotidien.

Et le temps aurait arrangé toutes les imperfections d'un parcours parfois chaotique mais toujours serein. Tout doucement, j'aurais vogué vers de nouveaux horizons, je n'aurais plus été jeune et me voilà aujourd'hui, à 42 années d'une vie bien accomplie. Je me suis évadée, égarée dans des rêveries qui ne ressemblent pas à des regrets. J’ai eu le bonheur et la chance tellement précieuse de connaître la maternité, de sentir en moi deux vies qui emplissent aujourd’hui notre joyeux quotidien. J’ai le privilège d’être aimée et respectée pour ce que je suis à travers mes forces, mes doutes, mes échecs que j’ai su transformer en victoire sur cet apprentissage non aisé qu’est la vie. Mon parcours aurait-il mérité d’être différent ? A quoi bon poser cette question si l’on imagine facilement que l’univers décide du parcours de chacun d’entre nous et qu’à partir de cet instant même, tout semble donc être écrit. Je ne veux rien regretter, et pour ce, je ne me retourne jamais. Si, comme aujourd'hui, il m'est demandé d'imaginer ma jeunesse autre que ce qu'elle fût, je souris et j'écris, amusée par ce sujet difficile, que la clef du bonheur réside en la fierté du chemin que chacun d'entre nous a parcouru, et fasse que cette clef, nous puissions la transmettre éternellement, de génération en génération, pour, sereinement,  ne jamais avoir de regrets...  

Sylvie S.

J'aurais aimé une vie d'aventures

 

          L'été qui suivit la fin de mes (courtes) études, et l'obtention de mon bac professionnel, censé faire de moi une vendeuse, je fus prise d'une terrible envie d'aventures. Moi qui adorais pourtant mon petit confort, et qui angoissais au moindre évènement imprévu, j'éprouvais à ce moment-là, le besoin de partir et d'explorer le monde.

     Pourquoi ne l'avais-je pas fait ? Parce que j'étais trop raisonnable ou trouillarde, et que je n'avais pas un sou (belle excuse). Je m'étais dit que c'était un rêve impossible, et je m'empressai de l'enterrer au plus profond de mon esprit.

     Qu'avais-je fait à la place ? Et bien, je passais les années qui suivirent alternativement entre périodes de travail, et longues périodes de chômage, où je me lançais pour m'occuper l'esprit, à une nouvelle passion ; l'écriture.

     Je me demandais par moments, ce qui se serait passé si je n'avais pas étouffé mon désir d'aventures, si j'avais eu le courage de prendre le peu d'argent que j'avais, pour partir faire un insolite tour du monde. Insolite, car il n'aurait pas été question de parcours touristiques pour visiter de vieilles ruines que tout le monde connaissait. Non, quitte à partir, j'aurais visité des contrées sauvages, des lieus perdus, voir mythiques, afin de découvrir un tout autre univers.

     Bien évidemment, étant donné l'état de mes finances en ce temps-là, j'aurais été contrainte de me déplacer la majeure partie du temps en stop, parfois en bus, et j'aurais dû, telle Antoine de Maximy, chercher le gîte et le couvert auprès de la population locale.

     Il m'aurait fallu beaucoup de patience pour avancer, mais aussi de la prudence. Un tel mode de transport était plutôt dangereux, mais je n'aurais, hélas, pas eu trop le choix. J'aurais alors entrepris un voyage pour découvrir la savane africaine et ses tribus, les temples bouddhistes au Tibet, ou encore parcourir la Cordillère des Andes.

     Dommage que je n'ai pas eu plus de cran. Les choses auraient pu mal se passer pour mille raisons, mais j'aurais pourtant vécu une aventure unique, qui m'aurait fait me sentir pleinement vivante, et qui m'aurait peut-être, inspirée pour écrire un livre.

Anne C.

J’aurais voulu t’aimer et de chérir de longues années encore.

J’aurais voulu sentir longtemps encore ta douceur sur ma peau.

Mais un beau matin, tu es sorti de ma vie…

Aurais-je pu tenter de te garder ?

Comment le saurais-je aujourd’hui ?

Je vivais mal ta vieillesse, tes faiblesses.

Tu m’avais accompagnée partout,

Avais supporté mes maladresses surtout,

Même quand je renversais sur toi ma tasse de café.

Un petit tour, un lavage et un séchage,

Tu supportais tout sans broncher.

Et puis un jour, j’ai vu que tu boulochais !

Oui, boulocher !

C’en était trop !

Toi mon pull rose en poils de chèvre angora,

Si fin et si soyeux,

D’un coup, tu n’avais plus d’allure.

Compagnon de mes heures de cours,

De mes soirées d’hiver,

Tu ne ressemblais plus à rien.

Je t’ai laissé dans un coin,

Puis un jour, je me suis résignée,

Je t’ai jeté !

Comme ça, sans regret, tu n’avais plus aucune forme !

Pourtant aujourd’hui, tu me manques encore,

Et dans mes soirées cocooning,

J’aimerais à nouveau m’enfouir en toi jusqu’au cou,

Prendre un café et lire un bon bouquin.

C'est tout !

Tarmine

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4e proposition d'écriture : sujet du 12 octobre

Vous vous remémorez votre jeunesse. Pendant cette période, vous auriez rêvé de faire quelque chose d’incroyable, voire d’insensé, mais vous n’avez pas osé… Aujourd’hui, vous regrettez de ne pas l’avoir fait.  
Racontez vos regrets et ce que vous changeriez au passé si c’était à refaire. Écrire un texte cohérent à la première personne du singulier en respectant la concordance des temps du récit au passé et en utilisant le conditionnel présent et passé comme expression du regret et de l’hypothèse.

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Proposition numéro 3 : les phrases groupées — Voici le texte de quelques-uns des auteurs

« Loriane s'accroupit, plongea son visage dans ses deux mains et se pinça le nez en fermant les yeux. Elle venait de faire une chute vertigineuse et se retrouvait à présent plusieurs mètres sous terre. Cette descente soudaine avait duré une éternité. A ce moment précis, elle se félicitait d'avoir développé - avec un exercice physique régulier - une résistance à la douleur et une meilleure gestion à l'effort pour se sortir de cette mauvaise impasse avec succès. Elle détacha lentement les mains de son visage, ouvrit les yeux, lâcha son nez et sentit alors cette odeur apparentée à de la  moisissure qui lui rappelait celle d'un vieux camembert oublié sur le coin d'une table. Elle n'avait que l'odeur comme indicateur sensoriel car elle se trouvait plongée dans l'obscurité la plus totale. A présent, elle percevait les cris de ses collaborateurs, en échos très lointains au-dessus d'elle. Elle rassura aussitôt son équipe qui allait tenter de la remonter rapidement. Loriane était une jeune archéologue qui venait de décrocher, pour sa toute première mission, un poste au sein de l'équipe du Pr BOUTAIN. Edward BOUTAIN avait repéré les compétences de Loriane depuis fort longtemps et, lors d'une conférence sur la civilisation Maya, ils échangèrent leurs opinions sur ce sujet qui, manifestement les passionnaient depuis toujours. C'est donc tout naturellement qu'ils décidèrent de collaborer et d'organiser des fouilles sous le temple de la croix de Palenque autour de la tombe royale de K'inich Janaab'Pakal I. Loriane  éprouvait un profond respect pour Edward. Il ne le savait pas mais, depuis le début de ses études, elle assistait à toutes les conférences qu'il donnait sur la civilisation Maya. Aujourd'hui, et après toutes ces années de formation, son rêve devenait réalité : elle allait partir à l'aventure avec cet éminent personnage. L'intuition d'Edward n'avait jamais défailli et il se félicitait, pour cette dernière mission, d'avoir choisi la jeune diplômée qui lui rappelait son unique fille décédée 5 ans auparavant et  qui aurait eu son âge aujourd'hui. Leur collaboration s'était établie très vite, comme un dialogue sans parole, comme une telle évidence et avec cette impression presque surnaturelle de s'être toujours connus.  Edward était admirable dans son approche du terrain, ses suppositions historiques, géographiques et Loriane se sentait gagner en expérience de jour en jour aux côtés de ce doyen  aux valeurs humaines inestimables. Peu à peu, les moments partagés sur le terrain, les discussions professionnelles animées, ces longs mois de complicité progressive, avaient rendu Loriane et Edward inséparables. Ensemble, ils étayaient ce site réputé et épargné par les multiples pillages. Leur recherche était loin d'être orientée sur celle d'ossements de diplodocus, s'amusait à dire Loriane, mais ils ne se doutaient pas de ce qu'il allait advenir lorsqu'elle fit cette chute et qu'elle se vit atterrir dans une galerie. A ce stade du récit, elle tendait l'oreille vers le haut en essayant de suivre ce qu'il s'y passait et les moyens qui étaient mis en œuvre pour la remonter. Elle réfléchit un instant et se dit tout de même qu'elle ne pourrait certainement pas tomber plus bas... Bien mal lui prit, elle sentit que le pseudo-sol sur lequel elle était recroquevillée ne tarderait pas à se dérober. Alors, au lieu de cordages et de poulies, elle cria à Edward de lui envoyer du matériel d'éclairage pour tirer bénéfice de cette immobilisation forcée en explorant les lieux. Et qu'elle ne fut pas sa surprise lorsqu'elle alluma la lampe tant attendue : elle avait devant elle un véritable vestige de ce qui devait  probablement être une grande ville avec des pavés à perte de vue, de telles ruines qui laissaient imaginer de somptueuses réalisations artisanales et presque aussi pointues en architecture que celles que l'on connaît aujourd'hui. Elle se laissa glisser pour se trouver en position debout et elle fit silence devant ce spectacle inouï. Ebahie, elle fut secouée d'une émotion telle qu'elle n'en retint pas ses larmes. Elle sourit. A cet instant, le temps venait d'arrêter sa course. Elle restait contemplative et ivre d’un bonheur qui la submergeait. Sa découverte allait-elle révolutionner les avancées sur cette civilisation pourtant si connue à l'heure actuelle ? Là-haut, Edward, inquiet de ce trop long silence, ramena Loriane à la réalité en lui ordonnant de remonter  à la surface sans tarder, la tombée de la nuit se faisant ressentir. A regret, Loriane attrapa la corde qui lui était tendue et se laissa  hisser à force de mousquetons  jusqu'à atteindre la lumière du  soleil couchant. Plus tard, l'on sabra le champagne pour fêter cette découverte fortuite et il était évident que les vraies fouilles commenceraient réellement le lendemain avec l'exploration de la ville souterraine. Edward restait persuadé que le sous sol maya se montrerait riche de révélations...

Cette nuit-là, il dormit très peu. Tel le trac qu'éprouve l'artiste en foulant les planches d'une scène, son cœur battait la chamade à l'idée de descendre dans la galerie. Malgré le descriptif très précis que Loriane lui avait fait de la ville souterraine,  il trépigna tout de même d'impatience jusqu'au lever du jour.

Une fois le site sécurisé, l'équipe se mit à pied d’œuvre et plusieurs jours, plusieurs semaines s'écoulèrent sans voir poindre le moindre rebondissement archéologique...

Ce matin là, après 3 mois d'acharnement intuitif, ils firent une découverte qui allait apporter une pierre à l'édifice de l'empire maya. Enfoui très profondément, un coffre, orné de 7 gravures, constitué certainement de 7 métaux précieux,  renfermait un manuscrit relié d'un cuir pourpre fort épais, cousu de  main d'homme. Il avait traversé le temps et son état n'était absolument pas altéré. Loriane, délicatement, retira le « grall » de sa protection de métal : Edward savourait ce moment unique de « la découverte », le résultat d'un trimestre de travail de fourmis tellement bien récompensé !!! Ensemble, ils déposèrent le codex au sol et constatèrent, stupéfaits, que toutes les feuilles étaient gravées d'or fin. Ils savaient que les mayas utilisaient plutôt des peaux de daim pour leurs écritures. Que pouvait donc signifier ce manuscrit très particulier puisque constitué de feuilles d'or ?

Les hypothèses furent nombreuses, les recherches très longues sans qu'Edward et Loriane ne parvinrent réellement à percer le mystère...

Le semestre venait de s'écouler et avec lui la fin du contrat établi entre Edward et Loriane. Il était convenu que la jeune archéologue terminerait cette mission sans son collègue, attendu sur Paris pour d'autres projets. La séparation fut difficile. De retour de l'aéroport, Loriane erra un moment, essayant de combler le vide qu'Edward venait de laisser. Le cœur gros, le regard lointain, elle laissa aller ses larmes. Cette collaboration, alors qu'elle démarrait sa carrière, lui avait permis de grandir dans la profession. Elle réalisait qu'elle venait de vivre une formidable aventure humaine et tous deux avaient tissé des liens presque familiaux, profonds et authentiques.

Deux années s'écoulèrent et Loriane effectuait toujours des fouilles de la ville souterraine. Ce matin là, elle reçut un courrier de Paris. Elle attendait des nouvelles d'Edward dont le portable ne répondait pas depuis quelques jours. La lettre d'un notaire...Machinalement, elle porta la main  à sa bouche, serra les mâchoires et sentit, là, au fond de son cœur, une douleur d'une telle intensité qu'elle ne put s'empêcher de gémir. Le visage humide, elle ne parvenait plus à lire le contenu de ce funeste courrier. Edward n'était plus...Il se savait malade, raison pour laquelle il  avait honoré le contrat sur un seul semestre sans que nul ne soit avisé de ce lourd secret. En outre, Il avait décidé de léguer sa fortune à Loriane. Il fallait qu'elle regagne Paris, qu'elle puisse le voir une dernière fois avant la mise en bière. Les funérailles étaient déjà programmées et elle prit le premier avion du jour en partance pour la capitale. De retour en France, elle se rendit auprès de son ami et cher Maître. Elle réalisait qu'elle avait vécu avec Edward une expérience hors du commun, une histoire vibrante de bonheur et cette découverte qui provoquerait maints pamphlets fréquemment subis par Edward. Mais qu'importe, il l'avait laissée seule face aux critiques bonnes ou mauvaises, il l'avait abandonnée...

Au sortir de la chambre funéraire, le notaire d'Edward lui remit une lettre cachetée et signée de la main de son ami. Elle ressentit le besoin de se retrouver seule, de s'asseoir à la terrasse d'un café, à l'abri des regards pour boire et apprécier chaque mot, chaque souffle de l'écrit qu'Edward lui avait destiné. Elle décacheta délicatement l'enveloppe et déplia tristement la lettre :

Lo,

Au moment où cette lettre sera dans tes mains, c'est que je ne serai plus. Lorsque le destin nous a réunis, j'ai tout de suite senti que nous allions vivre une grande aventure. Non pas de celle que l'on voit dans les films, non pas une histoire d'amour entre un homme et une femme mais une histoire : la notre, la tienne. Un semestre m'aura suffi pour être convaincu de tes compétences, de ce qui se trouve au plus profond de ton âme. Il y a quelques années, mon épouse me fit le plus cadeau qu'un homme puisse espérer : une petite fille, mon enfant, ma douceur...Ester aurait eu ton âge, elle aurait peut être étudié l'archéologie et elle aurait été toute ma fierté. Elle était belle, brillante et un avenir prometteur s'ouvrait à elle. Elle souriait à la vie mais elle y succomba un soir de décembre...Existe-t-il, en ce bas monde, pire chose que la perte d'un être cher, d'un enfant si jeune ? Ma colère fut telle que seul mon acharnement au travail me permettait de combattre ce mal incurable, cette douleur inaltérable. Et puis, le destin m'a accordé une faveur : toi.  Notre amitié a été une véritable thérapie. Peu à peu, j'apprenais à apprivoiser ma douleur, à l'atténuer.  Je retrouvais les réflexes de la bienveillance, l'envie d'aller vers l'autre. Tu as été ma réconciliation avec un quotidien que je voyais de jour en jour meilleur. La suite, tu la connais et je crois te l'avoir dit un jour : tu es ma fille, celle du cœur, celle que l'on croise au détour d'un chemin et que l'on ne quitte plus. Il est important que tu continues ta mission sous Palenque, que tu mettes au grand jour le résultat de tes recherches et surtout la signification de ce mystérieux codex. J'ai la ferme conviction qu'il renferme un témoignage probant du passé et je me félicite que ta carrière d'archéologue ait pu démarrer sur ta passion première qu'est la mystérieuse civilisation maya.

Mais promets moi de ne pas pleurer car la vie est belle et je veux te voir sourire, même de là-haut. La mort n'est pas une fin et nous ne devons rien regretter pour quitter cette terre l'âme en paix....A présent, presse-toi, au risque de rater notre dernier rendez-vous...

Avec tout mon amour, n'oublie jamais qui tu es, qui nous sommes...

Edward.

Elle régla l'addition et gagna le cimetière où la cérémonie funeste venait de commencer. Elle s'efforçait de sourire pour ne pas défaillir. Les mots d'Edward tourbillonnaient dans sa mémoire. Elle n'avait pas connu son géniteur et aujourd'hui, elle était orpheline pour la première fois. C'était un père, un ami, un confident précieux qui s'en allait. Tous étaient venus lui rendre un dernier hommage : les amis, les ennemis, les collaborateurs et admirateurs. Elle reconnut quelques-uns d'entre eux qui, malgré les différents qui les avaient opposés tout au long de leur carrière, vouaient un respect incontestable au PR BOUTAIN. En quittant l'Eglise, Loriane adressa un dernier salut à Edward en relevant la tête vers les cieux avec un sourire qu’elle tenta le plus radieux possible. Elle ressentit comme un souffle d'air sur son visage tels une caresse, un message...

Puis, la foule éparpillée et doucement dissolue, elle se retrouva enfin seule avec Edward. Elle entama alors un monologue passionné, colérique et triste mais qui lui procura une sensation d'intense soulagement. In fine, Edward avait raison, il demeurerait toujours à ses côtés pour la guider et lui insuffler de constantes intuitions. Elle continuerait d'avancer avec lui, elle découvrirait les secrets de ce codex pour lui. Malgré tout, il voyagerait toujours avec elle.

Gravés dans le marbre en lettres capitales, elle savait que ces mots ne cesseraient de raisonner dans sa mémoire, à jamais :

« Les regrets éternels n'existent que sur la pierre »

Tristan Maya

Ainsi, il n'y avait que cette épitaphe cinglante qui sonnait comme un creux, comme une dalle froide et lapidaire... »

Sylvie S.

 

« Elle s'installa face à la télé, le dos calé au mur, la poitrine gonflée, passa le majeur sur sa ridule. Aucuns des programmes proposés par les différentes chaînes n'arriva à la satisfaire. Lors de ses nuits d'insomnies, les idées sombres revenaient en force.

Les soucis du quotidien bouleversaient sa sérénité légendaire.

L'horloge comtoise égrenait les heures; les secondes lui paraissaient des minutes interminables.

Machinalement, elle prit le programme télé afin de se changer les idées.

Mis à part un reportage sur une starlette adulée par les adolescents, rien ne capta son attention. Elle prit la télécommande et en désespoir de cause se brancha sur une chaîne d'informations continues. Rien de joyeux ne calma son spleen.

Elle était seule dans son appartement, et son fils traînait encore dehors avec sa bande de copains. La jeune femme depuis longtemps n'avait plus aucune autorité sur ce dernier.

Plutôt que de se morfondre, elle décida de se lever et prit dans sa bibliothèque un livre de cuisine. En le feuilletant, elle trouva une recette de tourte au camembert qui lui sembla facile à réaliser. Au moins la confection de ce plat meublerait un peu sa solitude nocturne. Lorsqu'elle sortit de la cuisine, elle croisa son reflet dans le miroir de l'entrée. Ses yeux cernés lui donnaient quelques années de plus. Elle savait parfaitement que de ne pas dormir était néfaste à sa santé.

Mais que faire quand le cerveau en ébullition empêche les idées de s'organiser paisiblement ? Se calmer ... pas toujours évident !

En revenant dans le salon, elle tomba sur un reportage sur les diplodocus.

Toutes les explications sur ce dinosaure herbivore lui semblèrent intéressantes, et peu à peu elle arriva à fixer son attention sur ce qu'elle regardait.

Elle apprit beaucoup de choses, mais surtout peu à peu le sommeil la gagna.

C'est un claquement de porte au petit matin qui la fit sursauter.

Ayant peu récupéré de sa fatigue, sa première réaction fut de s'en prendre à son aîné qui visiblement venait de réveiller toute la maisonnée.

Arrogant comme à son habitude, ce dernier ne se laissa pas faire.

Des deux côtés les reproches fusèrent et chacun campa sur ses positions.

Souvent les jeunes ne comprennent pas que leurs parents s'inquiètent et ont tendance à prendre les remarques pour un pamphlet.

N'ayant aucune envie de se lancer dans des discussions stériles, Marie préféra s'éclipser dans sa chambre.

Quand un moment plus tard elle entendit son fils repartir, elle lui demanda où il allait. Pour toute réponse, elle  reçut une réponse laconique:  

 

« Et maintenant, ne me retarde pas, laisse-moi m’en aller ». »

KFée

 

« Elle s’installa face à la télé, le dos calé au mur, la poitrine gonflée, passa le majeur sur sa ridule. Le 18 mars 2014, à 9h00,  elle s’était lentement laisser glisser le long du mur tapissé de fleurs jaunes qui ornaient le salon pour réfléchir. Le doux mouvement de son corps aurait pu apparaître comme une chute au ralenti dans un mouvement calculé ou bien encore comme un abattement total qui l’aurait saisit peu à peu. En caressant sa peau, elle se dit que les personnes heureuses portent avec l’âge des rides aux commissures des yeux ; elle n’en avait pas ; ses rides à elle, nombreuses et très marquées près des lèvres lui donnait un air triste permanent, un peu comme une moue encrée.

Pourtant, elle avait été une belle femme dans sa jeunesse : elle avait toujours pris soin de ses longs cheveux bruns ; ses pommettes saillantes et sa bouche gourmande avaient attiré de nombreux prétendants ; sa taille fine était sa fierté mais depuis longtemps, elle savait avoir perdu tout attrait. Dix-huit ans auparavant, parmi de nombreuses opportunités, elle avait choisi son mari. Il n’était certes ni le plus beau ni le plus éloquent mais son nom à particules avait fait la différence. Il était de bonne famille : avait une situation stable et lui assurait de vivre dans un foyer aisé. Robert De Vaublanc, son mari, ingénieur en aéronautique : petit, presque chauve et un peu grassouillet semblait avoir pour bons points d’être calme, fidèle, sérieux et prévisible mais surtout d’être assurément riche.

Ce jour-là, à 10h00, dans son salon, la femme se demandait comment une personne étrangère à sa vie pouvait la percevoir elle, dans ce moment où froide, elle se laissait choir le long du mur devant son écran plasma éteint. C’était en effet l’avis d’un étranger qui l’intéressait en ces moments puisque ses proches ne pouvaient plus être qualifiés comme tels. Elle préférait donc imaginer des étrangers, des inconnus, des potentiels. Que pouvait-on voir d’elle en ces instants privés. Seule sa poitrine haute prouvait que la fierté ne l’avait pas quittée et son regard dur et glacial lui donnait un air déterminé. Elle regardait autour d’elle, la pièce était terne, la vieille horloge amenait son tintement régulier, les cadres étaient nettoyés quotidiennement et les coussins époussetés plus que de raison. Une photographie de son mari représentait Robert au golf embrassant son tee fétiche et enlaçant son meilleur ami. Ce cadre était posé sur le vaisselier laqué à la feuille d’or, entre une photographie de son fils ainé accompagné de sa copine Brenda et une photographie de son cadet avec son chien.

Elle était prête, elle le ferait !

Elle n’était sur aucune de ces trois photographies et la vérité l’avait frappée depuis un moment : sa solitude n’était complète qu’avec son mari et ses deux fils. La raison en était simple : en présence de sa famille qui, elle le savait, aurait dû représenter par essence même réconfort et sentiment d’appartenance, elle ressentait ce puissant coup de poing journalier et réalisait un peu plus chaque jour qu’elle n’était pas intégrée. Son mari pouvait passer des heures à regarder des émissions sur : les hermines, les diplodocus ou encore les moteurs et ce, hagard, l’œil morne et l’air absent. Pendant ces émissions totalement inintéressantes, elle se rongeait les sangs, elle hurlait à l’intérieur, elle espérait qu’il allait la regarder, elle, et voir enfin sa souffrance d’être ainsi négligée. Des heures pouvaient s’écouler sans paroles, sans échanges, sans rien.

Elle ne pouvait travailler car elle souffrait d’une maladie qui la rendait invalide depuis l’enfance, elle avait presque fini par accepter sa pénitence. Son corps était faible mais son esprit très affuté. Pourtant, chaque soir, elle devait endurer  le mari rentrant du travail, las et fatigué, les deux fils rentrant de l’école épuisés et avec leurs leçons à faire pour lesquelles, il la pensaient complètement dépassée. Elle se disait que Robert avait de la pitié pour elle, qu’il n’osait lui parler de son travail de peur de l’ennuyer ou de la rabaisser. Il pensait peut-être même lui faire une fleur. Pourtant tout le monde savait que ses recherches en ingénierie ne menaient à rien.

Romy, 17 ans, l’ainé, avait pour passions exclusives : sa petite amie, sa musculation et sa testostérone. Il pouvait passer des heures dans la salle de bain à s’admirer et enchainait les régimes. Il était ce qu’on peut appeler : un métro-sexuel-attardé car il vivait en rase campagne.

Eli, 15 ans, le cadet, était : petit, roux et maladivement maigre. Ses seules passions étaient son ordinateur et ses mangas, il n’avait aucun ami hormis son chien Obbs. Il faisait très peur aux petites voisines qui le pensaient malveillant.

Ils se comportaient tous comme s’ils pensaient que ne pas travailler rendait idiot et incapable. Chaque jour, elle sentait la haine grandir comme un ulcère à son cœur.

Pour maintenir les convenances, ils dînaient chaque soir sans échanges, sans rien par peur de dire quelque chose d’incongru. Elle prenait sur elle depuis plus de quinze ans. Elle avait longtemps culpabilisé de ne pas avoir de gagne-pain et s’était presque convaincue que son malheur serait encore plus complet sans son mari, elle se devait aussi pour les enfants de supporter son quotidien et de rester. Elle avait choisi le confort matériel et c’est tout ce dont elle pouvait jouir aujourd’hui.

La dernière fois que son fils ainé lui avait adressé la parole, ce fût pour lui demander pourquoi il n’y avait plus de camembert dans le frigo ; l’espoir que son fils avait enfin besoin d’elle s’était alors évanoui, les larmes lui était montées aux yeux sans même que personne ne s’en aperçoive. Elle lui répondit qu’elle irait en chercher, tout simplement. Son seul rôle avait toujours été de tenir la maison et il manquait le camembert dans le frigo.

Elle réalisait depuis bien longtemps que son fils ainé ne lui parlait presque jamais, les rares signes prouvant qu’il reconnaissait la présence de sa mère étant un vague hochement de tête en sa direction chaque matin et chaque soir. Le petit dernier ne se donnait même pas la peine de hocher la tête pour lui dire bonjour ou au revoir et ne lui prêtait aucune attention. Elle faisait partie des murs.

Quant à son mari, il ne la touchait plus depuis plus de quinze ans. Elle savait depuis des années qu’elle arriverait un jour à un point de non-retour et la récente manigance découverte contre elle n’avait fait qu’accélérer la mise à terme d’années de malheur, d’années stériles.

Ce jour-là, quand elle s’installa face à la télé, le dos calé au mur, la poitrine gonflée, et qu’elle passa le majeur sur sa ridule ;  elle sut que ce serait leur dernier à  tous. Elle travaillait depuis des jours à écrire le pamphlet de sa vie qu’elle nommait intérieurement « je plaide » mais elle décida finalement qu’un discours s’imposait et décida d’attendre le soir, l’arrivée des trois hommes pour s’exprimer de vive voix.

Il était 18h00 et après une journée passée, assise en silence et presque sans bouger, elle se leva lentement, alluma l’écran de télévision et prépara le souper différemment des autres soirs. Elle s’attelait à la tache minutieusement et se concentrait pour le dernier acte d’années de frustration.

Le père, l’ainé et le dernier né arrivèrent, se déchaussèrent et s’assirent à table, ils commencèrent à manger leur soupe et leurs tartines de camembert sans attendre qu’elle soit assise, presque comme tous les soirs.                      Elle se leva d’un bond, se tint bien droite et  les regarda tour à tour en les sommant de se taire et d’écouter ce qu’elle avait à leur dire, ce que les trois autres estomaqués, firent. Ils n’avaient entendu cette voix ferme et pleine d’entrain depuis bien longtemps. Ce fut clairement et bien distinctement qu’Alicia s’exprima :

-«  Honte à vous, honte à vous tous ! Mon cher fils ainé, mon cher petit, mon cher mari, comment avez-vous pu imaginer que votre projet ne serait découvert ! » s’indigna-t-elle.

Les trois hommes blêmirent et la regardèrent avec surprise en essayant de bouger.

-« N’essayez pas de vous lever, même si vous le souhaitiez de toute votre âme, votre corps ne répondrait plus. En effet, si vous aviez du goût ou ne serait-ce qu’un odorat un tantinet développé vous n’auriez certainement pas mangé ce qu’il y avait dans votre soupe ce soir. » dit-elle. Elle reprit son souffle.

-« Vous souhaitiez me faire abattre ! Mais pour qui vous prenez vous ! » Hurla-t-elle.

-« Est-ce cette pauvre folle de Brenda qui t’a mis cela en tête, Romy ? » Se moqua-t-elle.

Les trois hommes avaient l’air de souffrir intensément et restaient pétrifiés, incapables d’effectuer le moindre mouvement. C’est fortement que la femme continua :

-« Mon cher Romy, Brenda n’est pas fidèle pour un sou, ce qui doit expliquer ta chance évidente aux jeux. C’est impressionnant tout ce que l’on peut apprendre d’un ordinateur quand on y passe ses journées.  C’est ainsi que j’ai appris par exemple que ton père te demandait ton aide pour me faire passer l’arme à gauche en échange d’un appartement en ville avec Brenda : Brenda, qui, elle-même d’ailleurs, n’a visiblement selon ses derniers échanges avec son amant aucune envie d’être avec toi et je cite : « je ne vais quand même pas rester avec un péquenaud de son genre toute ma vie bébé.»

Mon cher Eli, ou devrais-je dire : mon cher « geek-no-life», ton meilleur ami l’ordinateur m’a appris qu’en échange de tous les équipements informatiques dont tu rêvais, tu étais prêt à participer au meurtre de ta mère.

Quant à toi, Robert, l’intellectuel en panne sèche, ne sachant même pas camoufler une prévision de meurtre, saches que ta maîtresse qui contre toute attente se révèle fort sympathique, a reçu une copie de toutes les pages internet consultées ces derniers mois avec pour thème majeur: « comment assassiner ma femme sans me faire attraper ». Je doute donc désormais qu’elle soit prête après ma mort à venir dans cette maison vivre au côté d’un veuf éploré comme tu l’avais prévu et même daté dans ton agenda. » Souffla-t-elle. Elle se reconcentra pour la fin de la partition et déclara :

-« Me faire passer pour dépressive ! Chose facile puisque je le suis déjà par votre faute à tous, par votre totale indifférence à mon égard! Mais quelle fût ma surprise en apprenant que vous comptiez en faire mon mobile de suicide ! Je dois avouer que pour une fois dans votre misérable vie, vous m’avez surprise et donné envie de me battre pour un meilleur.  Vous étiez tous prêts à damner votre âme et tout cela pour l’argent alors que vous n’en avez jamais manqué ! Que représente mon assurance vie pour quelqu’un comme Robert De Vaublanc pourtant ! Vous avez été mes bourreaux pendant toutes ces années, j’ai de nombreuses fois tout planifié pour mon départ, peut-être dois-je vous remercier de cette libération finalement. Vous aviez conclu de mettre une quantité mortelle d’antidépresseur dans ma soupe ; un soir non encore spécifique car vous hésitiez encore, je n’ai fait que copier votre plan machiavélique ce soir. » Déclara-t-elle, tout simplement.

Les deux adolescents tombèrent le nez dans leur soupe pendant que le mari, lui, tendait le bras et la regardait les yeux exorbités.

Elle lui souffla froidement :

 

Et maintenant, ne me retarde pas, laisse-moi m’en aller. »

Angélique G.

 

     « Elle s’installa face à la télé, le dos calé au mur, la poitrine gonflée, passa le majeur sur sa ridule. Elle poussa un long soupir de lassitude. Le chagrin menaçait de la submerger à tout moment, mais elle ne pouvait se permettre de craquer maintenant. Le petit n’était pas encore couché. Il ne comprenait pas encore vraiment ce qui venait de se passer. Elle devait rester forte pour lui. Elle pleurerait plus tard.

— Maman, l’appela Thomas du haut des marches.

— Tu t’es brossé les dents ?

— Oui. Tu peux me lire une histoire ?

— J’arrive mon poussin.

     La jeune femme s’efforça de ne pas afficher sa fatigue et sa tristesse, monta jusqu’à la chambre de son fils, où elle trouva ce dernier enfoui sous ses draps, un air grave inhabituel sur son visage. Elle s’approcha de lui et vint s’asseoir au bord du lit.

— Souffle-moi ton haleine, que je vérifie qu’elle ne sente pas le camembert ! plaisanta-t-elle.

     Cette phrase rituelle le faisait toujours rire, mais ce soir, il n’esquissa qu’un petit sourire avant de s’exécuter.

— Quelle histoire veux-tu pour ce soir ?

— Je ne sais pas, dit-il, hésitant.

     Elle comprit que l’histoire qu’il lui avait réclamée n’était qu’un prétexte. Des questions plus importantes agitaient son jeune esprit.

— Qu’est-ce qui ne va pas ?

— Tu as dit que mamie était montée au ciel, avec les anges.

— Oui, c’est vrai.

— Elle reviendra bientôt ?

     Cette question lui serra le cœur et elle dut se faire violence pour ne pas fondre en larmes. Chaque fois qu’elle pensait à sa mère, depuis qu’elle avait appris sa mort, elle ne cessait de rejouer dans tête la terrible dispute qui les avaient séparées l’une de l’autre pendant des mois.

      Elle entendait résonner à ses oreilles le ton à la fois en colère et blessé, que sa mère avait pris pour prononcer ce qui serait ses dernières paroles pour sa fille pendant longtemps : "Et maintenant, ne me retarde pas, laisse-moi m’en aller." Des mots qui en eux-mêmes n’avaient rien d’exceptionnels, mais qui continuaient de la hanter.

— Non, mon poussin, mamie ne reviendra pas. Une fois qu’on est au ciel, on ne revient pas.

     Elle observa son petit visage mu par une intense réflexion. Comment trouver les mots pour qu’il comprenne ? Ce n’était qu’un enfant de cinq ans. Sujet difficile que la mort et le deuil à expliquer à un être si jeune.

— C’est pour ça que tu es triste maman ?

— Oui mon poussin. Elle va beaucoup me manquer, même si je sais que là-haut, elle ne souffre plus.

— Elle va me manquer aussi.

— Tu veux une histoire pour t’endormir ?

— Non, pas ce soir. Je veux juste un câlin.

— Ça tombe bien, maman aussi a besoin d’un gros câlin, fit-elle avec un sourire triste.

     Thomas vint se blottir contre elle, son diplodocus en peluche serré contre son cœur. Ils restèrent ainsi un long moment, profitant de la chaleur et du réconfort que prodiguait l’autre. Quand son fils fut endormi, elle se déplaça doucement, pour s’extraire du lit. Après un dernier regard sur son petit homme, elle éteignit la lumière et ferma la porte derrière elle.

     Ses pas la menèrent telle une somnambule, vers la salle de bain. Hébétée de fatigue et de douleur, elle se fit couler un bon bain chaud, où elle ne tarda pas à se plonger avec délice. Bientôt, les larmes qu’elles retenaient si durement depuis des heures, depuis le moment où elle avait appris la terrible nouvelle, se mirent à couler.

Et maintenant, ne me retarde pas, laisse-moi m’en aller.

     Décidément cette phrase ne cessait de revenir comme un boomerang, toujours plus douloureuse. Cela en était même ridicule. Si cela avait été la dispute précédent cette phrase, qui lui revenait sans cesse, cela aurait eu plus de sens, lui semblait-il.

     Tous ces mois gâchés pour rien. Pour un homme qui n’en valait pas la peine, et qui les avait abandonnés, son fils et elle. Cela remontait pourtant à quatre ans. A quoi bon y repenser ? A quoi bon s’en vouloir à nouveau de ne pas avoir écouté sa propre mère, dont l’instinct lui avait hurlé, dès le début, que ce n’était pas quelqu’un de bien. Sa mère n’avait jamais été du genre à garder pour elle son opinion, et ce jour-là n’avait pas échappé à la règle. Elle avait mal pris son ingérence, et elles s’étaient disputées. Quelle idiotie ! songeait-elle à présent. Sa mère aurait écrit un pamphlet le décriant, qu’elle ne l’aurait pas plus mal pris.

     Non, elle ne devait plus se torturer ainsi. Ne penser qu’aux jours heureux, aux bons moments. Il fallait cesser de ressasser cette phrase. Une fois cette résolution prise, elle se la répéta, une dernière fois, comme pour l’exorciser.

— Et maintenant, ne me retarde pas, laisse-moi m’en aller. »

Anne C.

 

« Loriane s’accroupit, plongea son visage dans ses deux mains et se pinça le nez en fermant les yeux.

Il fallait qu’elle plonge, qu’elle réussisse à le faire, pour elle…

Toutes les images se bousculent à nouveau dans sa tête : la mer, le bateau, le soleil, les gens qui rient… puis les gens qui crient, qui pleurent…

Sa sœur et elle étaient nées à quelques minutes d’intervalle. Sortie la première, Loriane était l’ainée et prenait son rôle très au sérieux, toujours prête à protéger sa jumelle envers et contre tout, contre tous.

Ce concours de plongée en apnée, elles l’avaient préparé ensemble. Elles s’étaient entraînées de longs mois durant, repoussant les limites toujours plus loin. Réussir à retenir son souffle longtemps, longtemps, longtemps… jusqu’à en avoir la tête qui tourne et remonter par palier sans précipitation, toujours très concentrée.

Leur passion, c’est Aurore Asso qui leur avait fait naître quand elles l’avaient découverte grâce au film diffusé dans Thalassa. Cette championne était entrée dans le livre Guinness des records pour une plongée en apnée inédite dans une grotte sous-marine. Des images à couper le souffle ! Aucun risque d’y trouver les traces d’un quelconque diplodocus dans ce lieu préservé, non. D’abord inhospitalières, ces cénotes révélaient un univers préservé, loin de toute cette folie meurtrière des hommes qui bétonnent à la surface le moindre mètre carré habitable ! On pourrait écrire un livre-pamphlet contre tous ces hommes qui détruisent notre planète en toute impunité.

Le Grand Bleu qu’elles ont ensuite visionné avait fini de les convaincre. Loriane et sa sœur en avaient tout de suite été persuadées : elles aussi voulaient découvrir ce monde du silence, le faire connaitre au grand public et militer ensuite dans des mouvements écologistes.

Quand elles en avaient parlé à leur parent, ils leur avaient souri. Ils se rappelaient leurs 20 ans, quand ils défilaient dans les rues pour protester contre les essais nucléaires américains. Fervents supporters de Greenpeace, ils étaient de toutes les manifestations pour dénoncer tout ce qui portait atteinte à la santé et à l’environnement. La relève était assurée, ils étaient déjà très fiers de leurs filles qui reprenaient le flambeau.

Très vite, les entraînements avaient commencé : d’abord en piscine, puis en milieu naturel. Les limites étaient régulièrement repoussées, mais toujours contrôlées. Sauver la planète, oui, mais sauver sa peau aussi… Pas question de prendre des risques.

Puis le jour J était arrivé, les deux sœurs s’étaient inscrites en vue de tenter un nouveau record dans leur catégorie : descendre à moins 50 mètres, une profondeur qu’elles maîtrisaient déjà bien à l’entraînement. Le temps était clément, pas la moindre houle.

Le matin, comme à leur habitude, elles avaient tiré au sort laquelle des deux sauterait la première. Sa sœur serait la deuxième…

Elles ne pouvaient rien avaler quand elles participaient à une manifestation sportive, à peine un café et deux biscottes pour l’une ; un jus d’orange et une infime portion de camembert, son fromage préféré, pour l’autre. C’était un rituel.

J’ai sauté. Très vite, j’ai atteint les abysses. Record battu : moins 52 mètres !

Puis, ce fut son tour. Comme d’habitude, elle se laissait entraîner par des poids qui lestaient son corps jusqu’aux moins 50 mètres minimum que nous nous étions fixés. Comme moi, quelques minutes plus tôt, elle devait libérer l’air d’une bouteille qui gonflait un ballon qui lui permettrait de rejoindre aisément la surface. J’étais sur le bateau, la famille, les amis aussi… Les minutes s’égrenaient lentement, trop lentement… L’angoisse m’envahit. Ma sœur était en danger, je le savais, je le sentais. Déjà petite, je savais bien avant les autres si elle avait un problème ou pas. Que des jumelles soient fusionnelles n’est un secret pour personne, mais nous, c’était autre chose, encore. Nous n’étions qu’un. J’ai très vite compris qu’il se passait quelque chose de grave. J’ai hurlé à l’équipe d’actionner immédiatement le système de contrepoids qui l’aiderait à remonter plus vite à la surface. Devant leur mine déconfite, je saisis qu’il y avait un problème. Un problème grave. Le système ne fonctionnait pas, il était bloqué.

Sans réfléchir, je plongeai aussitôt, suivie par des équipiers parfaitement rodés à ce type d’intervention. Mais rien ! Personne ! Elle avait disparu.

Immobilisée contre son gré, prisonnière, elle s’était sans doute débattue pour se libérer coute que coute, mais les forts courants marins l’avaient emportée dans les profondeurs. Les fonds furent ratissés pendant plusieurs jours et la surface scrutée consciencieusement. Naturellement, je participai aux recherches. En vain. Son corps ne fut jamais retrouvé.

Je ne remis jamais un pied dans l’eau… jusqu’à ce jour où je décidai de lui rendre hommage en effectuant un dernier plongeon.

Je tombais, glissais, m’enfonçais dans les profondeurs… Malgré ma détermination et ma rage d’être plus forte que l’océan, les larmes ruisselaient derrière mon masque, nuisaient à ma concentration. Je descendais, descendais… jusqu’au trou noir… et c’est là que je la vis. Elle flottait, belle comme une sirène, et elle me sourit. Elle s’approcha de moi, lentement. La joie rayonnait dans ses grands yeux et sa chevelure ondoyant tout autour d’elle lui donnait l’allure d’un ange. Sa bouche s’ouvrait et se refermait comme celle d’un poisson qui s’asphyxie hors de l’eau… mais oui, elle voulait me parler, elle était en train de me dire quelque chose.

« Jeee-t’aiii-me ! Va-sois-heu-reuseeee… »

Je me sentis empoignée et me retrouvai à la surface, allongée sur le dos, en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire. Je crachai de l’eau, je suffoquai, mais un sentiment de bien-être envahissait mon cœur.

— Moins 55 mètres ! Tu as réussi, tu as réussi !

Toute l’équipe s’affolait autour de moi. Certains riaient, d’autres pleuraient de joie.

J’ai su par la suite que j’avais sans doute perdu connaissance…

 

Le lendemain, je me rendis au petit mémorial qu’on avait érigé pour ma sœur, mais maintenant, je savais. Je savais que ma sœur avait rejoint pour l’éternité cet univers qu’elle aimait tant et qui serait dorénavant à tout jamais le sien. Je ne revins plus jamais me recueillir ici où il n’y avait que cette épitaphe cinglante qui sonnait comme un creux, comme une dalle, froide et lapidaire. »

Tarmine

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3e proposition d'écriture : sujet du 28 septembre

Création Fred Murie
Création Fred Murie

Pour ce troisième rendez-vous, je vous invite à « jouer » aux phrases groupées.

Voici 4 phrases* réunies dans deux groupes.

Premier groupe :

1) « Elle s’installa face à la télé, le dos calé au mur, la poitrine gonflée, passa le majeur sur sa ridule. »

2) « Et maintenant, ne me retarde pas, laisse-moi m’en aller. »

Deuxième groupe :

1) « Loriane s’accroupit, plongea son visage dans ses deux mains et se pinça le nez en fermant les yeux. »

2) « Il n’y avait que cette épitaphe cinglante qui sonnait comme un creux, comme une dalle, froide et lapidaire. »

Choisissez un groupe. La phrase numéro 1 sera obligatoirement votre phrase de départ et la phrase numéro 2, la dernière de votre texte.

Toujours aucune contrainte de style ou de longueur, MAIS... trois mots devront obligatoirement apparaître dans votre texte quel que soit votre choix :

CAMEMBERT

DIPLODOCUS

— et PAMPHLET.

*Ces phrases sont tirées du livre de Marc Langlois, À contrecœur, paru aux éditions Qui Lit Vit.

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Proposition numéro 2 — le logorallye : voici le texte de quelques-uns des auteurs

Les vacances estivales touchaient à leur fin. Nous conservions le souvenir d'un bel été avec la sensation d'en avoir pleinement profité notamment lors de ce séjour programmé au Canada. C'était un voyage que nous avions planifié depuis plusieurs mois et quel ne fut pas notre bonheur et notre excitation à la descente d'avion. Enfin, après de longues heures de vol, nous foulions ce sol tant espéré. Nous avions réservé un hôtel à Vancouver. C'est ainsi que Cunégonde, du haut de ses 6 ans, passa l'intégralité de ces vacances-ci, le nez en l'air, admirative et stupéfaite devant ces impressionnants gratte-ciel. Quel contraste étonnant entre l'ingénierie  humaine et le décor naturel rude et difficile que sont les barrières de rocheuses. Au fur et à mesure de nos visites touristiques, nous découvrions Vancouver, le Stanley parc, son campus universitaire, la Wreck Beach et le projet  d'architecture verte de ville à l'horizon 2020....

De retour à la maison et le coeur lourd de spleen, nous décidâmes tout de même, pour ce dernier après midi vacancier, d'emmener Cunégonde au festival d'été y  voir « Maya l'abeille », une comédie musicale dernièrement imaginée par un chorégraphe de renom. Il était convenu que nous profiterions ensuite de ce dernier instant de détente pour manger un Kébab aux oignons attablés à la terrasse d'un petit restaurant oriental situé place Liberté. Cunégonde choisit aussitôt une barquette de frites pour accompagner son met ainsi qu'un verre de jus de fruit.

Il nous fallut tout de même rentrer, à regrets. Sur le chemin du retour, Cunégonde, installée à l'arrière du véhicule, restait rêveuse en regardant défiler les wagons d'un train, le nez collé à la fenêtre. Au passage à niveau, elle fut attirée par une présence proche de la voie ferrée : c'était un jeune zonard accompagné d'un chien à la queuecoupée. L'homme semblait appeler son animal à l'aide d'un sifflet à ultrasons. Il passa tout à  côté de notre véhicule sans même y prêter attention. A proximité, des gaines électriques gisant au sol semblaient endommagées. Je manifestai aussitôt un sentiment de peur mêlé d'une angoisse évidente dans cet endroit que je connaissais pourtant très bien pour y passer quotidiennement en journée. Ce ressenti fut rapidement réduit à néant car rien de dangereux ne se produisit et quelques instants plus tard, nous étions rentrés. Cunégonde, une fois couchée, s'endormit rapidement....

 

Reprise difficile que ce matin là...

 

Le réveil, sans pitié aucune, ne cessait de retentir dans la maison. Il fallait, hélas, se lever malgré notre défaillanceapparente. Cunégonde n'avait probablement pas l'intention de nous rejoindre au petit déjeuner. Elle ne répondait pas à nos appels insistants. Assise devant une tasse de café qui emplissaient mes nasaux endormis, je décidai de tenter une intrusion dans la chambre de notre enfant chérie. Elle prétexta des maux de ventre et des nausées qui la clouaient au lit. Nous la savions fragile des intestins mais soupçonnions tout de même une part de comédie pour ne pas aller à l'école. J'insistai en retournant lui préparer une tartine de beurre avec du chocolat au lait servi dans son bol préféré couleur jonquille. Mais lorsque, plateau en mains, je m'approchai de son lit, je constatai que Cunégonde semblait tout de même affaiblie. Manifestement, elle avait eu les yeux plus gros que le ventre et le kébab l'avait rendue malade. Il me fallait revenir à la raison : Cunégonde allait rater  son premier jour d'école.  Elle se blottit contre le chaton que nous avions adopté récemment, une fois le sevrage maternel terminé. Ce dernier, attiré par l'odeur du lait chaud, luttait désespérément pour se dégager des caresses insistantes de Cunégonde, les yeux rivés vers le bol convoité.

A ce moment-là, je surpris un soupçon de malice dans le regard de ma jolie Cunégonde. Elle avait triomphé, malgré elle,  et venait d'acquérir un jour supplémentaire de vacances...

Sylvie S.


Promenons-nous dans les bois

 

     Par un bel après-midi d’automne, je décidais d’accepter l’invitation de mes parents à me joindre à eux pour une promenade au bord d’un lac. D’ordinaire, je n’étais pas très férue de grand air, et préférais passer mon week-end à la maison avec un bon livre ou devant un film. Néanmoins, je songeais que cela ne me ferait pas de mal de changer mes habitudes.

     Nous arrivâmes au lac en tout début d’après-midi, et mon père choisit un coin approprié pour la pêche. Il installa son matériel, pendant que ma mère et moi nous assîmes sur une couverture et admirâmes le lac si paisible.

     Au bout d’un moment, nous nous éclipsâmes toutes les deux pour faire une ballade dans les bois qui entouraient le lac. Je devais avouer, que si la nature et moi ne nous entendions pas très bien, c’était surtout à cause de ma phobie des serpents. Difficile de se promener en toute quiétude quand le moindre bruit suspect dans l’herbe vous arrachait un petit cri ou vous figeait d’effroi. Je n’attendais aucune compassion de la part de mon paternel qui me jugeait parfaitement ridicule.

     Pendant une demi-heure, tout se passa à merveille. Nous bavardions gaiement en suivant le sentier, et ne croisâmes que rarement d’autres personnes. A deux pas derrière moi, j’entendis un bruissement dans les fourrés. Je me retournai brusquement, le cœur battant la chamade. Une forme longue et sinueuse émergea alors. Je retins un hurlement de terreur, les yeux exorbités, tandis que mon estomac et mes intestins se changèrent en gelée.

     Je fis deux pas en arrière, puis me retournai pour m’enfuir comme si le diable était à mes trousses, bousculant quelque peu ma mère au passage. Je ne m’arrêtais, à bout de souffle, qu’après plusieurs minutes de course folle. N’étant pas une grande sportive, je voyais des points lumineux dansaient devant mes yeux, mes oreilles bourdonnaient et ma gorge était sèche.

 

— Ça y est ! Tu as finis de galoper dans tous les sens ! me lança ma mère, qui parvenait à ma hauteur.

— Il t’a pas suivi au moins ? demandais-je en jetant des coups d’œil apeurés derrière elle.

— Te suivre ? C’est une bestiole, pas un espion, répliqua-t-elle, quelque peu excédée.

— Il est peut-être en train d’appeler ses copains par ultrason ! C’est fini, je ne sors plus de chez moi, fis-je avec un air de martyr.

— C’est sûr, et ils vont même peut-être publier un avis de recherche, fit-elle, moqueuse. Tu veux qu’on fasse demi-tour ou qu’on continue ?

— Continuons un peu, je veux pas repasser devant cette chose.

— Elle a dû s’enfuir.

— C’est toi qui le dit !

— T’es consciente que tu dis n’importe quoi, dit-elle sérieusement.

— Les phobies sont des peurs irrationnelles, fis-je sur un ton professoral.

 

     Nous poursuivîmes donc notre chemin, et je réussis à reprendre quelque peu mon calme, mais je restais tout de même aux aguets. Au bout d’un moment, je suggérais qu’on fasse demi-tour.

 

— J’ai faim !

— J’ai rien sur moi, j’ai tout laissé avec ton père.

— Tu te souviens du chemin au moins ?

— Euh...., oui.

— T’as pas l’air très sûre de toi.

— Mais si, fit-elle, incertaine.

 

     Je n’étais pas dupe. Nous avions bifurquées à plusieurs reprises sur d’autres sentiers, et j’étais incapable de me repérer. Je marchai brusquement dans quelque chose de mou et d’odorant, et j’eus du mal à réprimer la nausée qui me montait aux lèvres.

 

— Je crois que je vais vomir.

— Oh arrête ta comédie, c’est que du crottin. T’es vraiment chochotte par moment, soupira ma mère.

 

     Je la fusillais du regard, puis je tentais de nettoyer la semelle de ma chaussure en l’essuyant dans les herbes qui bordaient le sentier.

 

— Il me semble qu’à l’allée, il n’y avait pas de crottin, fis-je remarquer.

— C’est vrai, mais des cavaliers ont pu passer depuis avec leurs montures.

— Sans qu’on les voit ? Ou qu’on les entende ?

— T’as raison, admit-elle à contrecœur. Et puis, on est trop en hauteur. On devrait descendre d’avantage vers le lac. On finira bien par retrouver ton père.

— J’espère bien, dis-je en la suivant dans la pente avec prudence. Si je mange pas bientôt, je vais subir une défaillance organique.

— N’importe quoi !

— Je rêve d’une tartine de fromage, avec des oignons, fantasmais-je la bave aux lèvres.

— Beurk, fit-elle avec une moue écœurée. Ma parole, tu te nourrirais que de ça si tu pouvais ! Tu te contenteras des barquettes aux framboises.

— C’est ce que tu me donnais pour goûter quand j’allais à l’école, fis-je avec un petit rire.

— T’aimes plus ça ?

— Si, assurais-je. Ça fait longtemps que j’en ai pas mangé.

 

     Ma mère s’arrêta et se mit à cueillir des fleurs.

 

— Qu’est-ce que tu fais ?

— Je tricote, répliqua-t-elle.

— Ah ah, très drôle, c’est le festival du rire avec toi, grinçais-je. C’est le moment, tu crois, de cueillir des jonquilles ?

— C’est pas des jonquilles.

— Quelle importance ? J’y connais rien en fleur.

— Oh ça va, râla-t-elle. Elles sentent bon et elle sont jolies.

— Fais attention, il y a une abeille qui te tourne autour.

— C’est bon, on peut continuer, dit-elle en admirant son bouquet.

— Pas trop tôt, soupirais-je.

— T’es vraiment pas drôle.

— Je vois pas le rapport ! Mais toi non plus, t’es pas drôle. Il faut croire que c’est génétique. C’est l’héritage que tu me laisses.

— C’est le seul que tu auras, fit-elle en riant.

— Tu me laisses pas le chien ?

— Avec sa queue déplumée et sa tumeur ? Le pauvre, il partira bien avant nous.

— C’est pas faux, en convins-je. Tant pis, je me contenterais des verres à vin, du presse-papier "liberté" et de ta gaine.

— Je porte pas de gaine ! s’offusqua-t-elle.

— Ça viendra, fis-je en gloussant. C’est pas papa, là-bas ? demandais-je en lui agrippant le bras ?

— Si. Tu vois qu’on n’étais pas perdues !

— Si tu le dis, soupirais-je. Tu paries qu’il va se moquer de nous quand on lui racontera nos exploits ?

— C’est surtout de toi qu’il va se moquer.

— Ça aussi c’est pas faux.