Proposition d'écriture n° 21 : La madeleine de Proust... quelques textes d'auteur

Cela fait des années que je n'ai remis les pieds en ce lieu, ce coin de campagne qui fait partie de mes souvenirs d'enfance. Je n'ai aucun mal à retrouver le chemin, et viens me garer juste devant "le château" du domaine agricole. Alors que je coupe le contact, une vague de nostalgie me submerge, mélange de joie et de tristesse.

Je sors dans l'air encore frais, bien que l'été approche, et je contemple les alentours avec un petit pincement au cœur. Le château ne semble pas avoir changé, et je me rappelle les repas que nous faisions à l'intérieur, fêtant la fin des vendanges, et à plusieurs reprises, les réveillons du nouvel an. Nous choisissions chaque année un thème, et nous nous déguisions en conséquence. Ce qui, pour une enfant de mon âge était une véritable joie. C'était là, également, que j'ai fêté ma première communion, en même temps que le baptême de mon petit cousin. Cet endroit me rappelle les rires, les fêtes, et une époque qui semblait bien moins dure que celle-ci.

Mon regard se porta vers la gauche, où s'étendait un long bâtiment de pierre. En réalité une maison, celle où ont vécu mon oncle, ma tante et mes trois cousines. Collé à elle, une sorte de grange où l'on rangeait autrefois un tracteur. Et à côté, l'ancien atelier de bricolage de mon oncle. Contrairement au château, je constate avec regret que tout cela semble avoir mal vieilli, et je sais que plus personne ne vit dans la maison.

Mes souvenirs sont, heureusement, bien plus vivants que les lieux déserts. Je préfère ne pas m'avancer plus vers la maison, pour ne pas me rendre compte davantage de son mauvais état, et la contourne pour en observer l'arrière. Je retrouve l'endroit où mon cousin et moi voulions construire une cabane, comme dans les films, mais sans jamais réellement tenter l'expérience. Je me retourne pour observer la petite route, perpendiculaire au domaine, que nous empruntions tous les deux pour nous rendre jusqu'au grand cerisier. Je me rappelle avec un sourire à quel point nous aimions l'escalader, et, assis sur une branche, nous nous régalions des fruits sucrés, dont nous nous barbouillions allégrement le visage.

Cet arbre marquait la limite de notre liberté dans cette campagne. Nous n'avions pas le droit d'aller plus loin, ce qui n'était pas un problème, car nous n'avions jamais envie d'aller plus loin. Nous avions suffisamment d'espace pour laisser libre cours à nos jeux imaginaires, ou à nos balades quotidiennes jusqu'au cerisier.

Et lorsque la saison ne se prêtait pas à ces jeux de plein air, nous regardions alors de vieux films de monstres, ou nous jouions à la console dans la cuisine de ma tante. Parfois l'on ne garde d'une époque ou d'un lieu que les mauvais souvenirs au détriment des bons. Mais là-bas, dans cette campagne du sud, je n'en garde que de bons souvenirs. Simples, mais merveilleux.

Anne

 

J’ai passé la plupart de mes weekends étant enfant chez ma mamie et tout particulièrement dans son potager, aux beaux jours. J’en garde des empreintes vives et quand je ferme les yeux en cet instant, j’y suis transportée. Mon voisin vient de me faire le plus beau des cadeaux : un panier rempli de tomates de son jardin. Grâce à lui, j’ai de nouveau six ans, je suis dans la cour, perchée sur la balançoire, je ressens la chaleur dans tout mon corps et une odeur d’eau fraichement dispersée sur les plantes avoisinantes et sur le sol brulant me titille les narines. Je me souviens de la senteur de ma peau reluisante au soleil et du contact de la terre sur mes mains, de son odeur, de sa friabilité. Mamie disait toujours que la terre de chez nous est unique, que la terre vendéenne est chargée de fer et de souffre dû à son lourd passé. Elle m’a raconté l’histoire des guerres de Vendée un jour ou j’étais perchée sur ma balançoire juste avant de m’envoyer en expédition pour le déjeuner. Mais je m’égare, je m’éloigne, je ferme de nouveau les yeux, je respire l’odeur qui se dégage de mon panier, j’y suis. C’est donc en culotte courte munie de mon chapeau de paille (celui-ci n’a jamais été remplacé) que je m’apprête à aller arroser puis cueillir les fruits et légumes prêts à être consommés. A droite de la maison de mamie, il y a celle de son amie Murielle et le puit, partagé entre elles séparant les deux terrains. J’ai depuis très jeune appris à me méfier de Mustafa, le chat de la voisine, avant d’essayer de puiser car le gardien du puit aux griffes acérées n’a jamais manqué une occasion de m’écorcher les jambes dans ses mauvais jours. Il me faut malgré le danger aller au puit pour me rendre utile, me bruler les mains sur la poignée en fer forgé, me balancer de tout mon poids pour faire jaillir l’eau fraiche puis porter le fruit de ce dur labeur jusqu’au jardin en en renversant le moins possible sous peine d’affronter la bête plus que nécessaire. Je pars du puit, mon arrosoir plein à ras bord, j’arrive enfin au jardin quelques minutes plus tard, j’ai de l’eau plein les bottes et la moitié de mon arrosoir vide. C’est plutôt bien, car parfois dans mon empressement, il ne reste absolument plus rien et je dois patiemment rebrousser chemin doucement pour ne pas attirer le chat.Toute petite, cette tâche était compliquée, ardue mais au fur et à mesure des années, le fait de puiser l’eau du puit, puis de porter le petit arrosoir me paraissait de moins en moins éreintant. La taille de l’arrosoir a changé en fonction de la mienne, et d’année en année mon outillage aussi à évolué. Mes gants sont devenus plus grands, mes outils en plastique ont laissé place à de beaux outils en fer.

Il y a une chose cependant qui n’a jamais changé pendant mon enfance.

Ce qui n’a jamais changé, c’est l’impact d’un fruit du potager sur mon enfance et ce fruit, c’est la tomate. Je pouvais passer des heures en plein soleil à regarder lesquelles étaient prêtes à être dégustées et lesquelles ne l’étaient pas, à les bichonner, les palper, les sentir. Aujourd’hui encore quand je pense à ces tomates, un sentiment de bien-être et d’appartenance m’envahit. La moitié du potager de mamie était consacré à mes chéries et si un weekend, je n’avais pas pu être chez mamie, j’appelais pour prendre des nouvelles. D’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours adoré prendre ce fruit dans mes mains, ce fruit parfois rouge vif, souvent gorgé de soleil, de préférence mûr à point, et le sentir. La tomate, en humer l’odeur unique et précieuse à mes yeux représente l’émerveillement de mon enfance, la découverte du travail, le partage en famille, le bonheur. Chaque fois, j’échouais dans ma mission consistant à rapporter la totalité des tomates mûres à mamie, je ne pouvais résister à l’envie de planter mes canines dans trois ou quatre fruits. Comment résister à ce fruit charnu et absolument délicieux, à sa pointe d’acidité sur la langue, à ses petits grains qui craquent entre les dents et à sa petite chevelure toute verte qui faisait fondre la petite fille que j’étais et qui continue à m’émouvoir. Je ramenais malgré tout et ce à chaque expédition, dans mon petit panier, de quoi faire à manger. Mamie, cuisinière à la cantine du village bichonnait ses tomates avec amour et nous faisait tous rosir de plaisir aux repas. D’abord elle faisait bouillir mes précieuses pour en retirer la peau, puis les mettaient ensuite dans l’eau glacée. Refroidies, saupoudrées de gros sel de Guérande, agrémentées de la ciboulette du jardin et de sa petite sauce à l’échalote, le festin pouvait

commencer. Les tomates fondaient sous ma langue, c’était la perfection. Je mangeais goulument, en souriant (photos d’enfance à l’appui), de la tomate partout autour de la bouche. Le final consistait ensuite, à l’aide du pain du voisin boulanger, à pouvoir saucer la pulpe. Il ne restait jamais rien de nos assiettes hormis une promesse d’un prochain repas tout aussi bien garnis. Quand mamie avait le dos tourné, j’allais chiper du rab dans l’assiette de papi. Papi allait pêcher et déjeunait plus tard. Je délestais son assiette de cinq bons quartiers avant de culpabiliser et de rejoindre mamie pour jouer aux cartes. A mon adolescence, mamie est morte et je ne suis plus allé dans son jardin qui pourtant est toujours à nous et entretenu par mon oncle. Ce ne serait plus pareil sans elle, je crois que l’émotion serait trop forte, je crois que je n’aurai pas la force d’y aller. C’était de l’amour de mamie et de mon amour pour mamie qu’étaient nourries mes tomates chaque année. Aujourd’hui, je n’en mange que très peu, je les trouve fades et dépourvues du soleil de mon enfance mais malgré tout, quand j’en trouve presque à la hauteur de celles de mamie comme aujourd’hui, je me souviens, je ressens et je n’oublie pas.

Angélique

 

Je me suis baladée, un dimanche, dans un parc. Soudain, me viens une impression de déjà vu, une délicieuse sensation qui caresse doucement l'âme. Cette délicate odeur provenait du banc voisin. Une personne de l'âge d'or épluchait lassivement un trésor venant d'Algérie. Une petite sphère dont la simple vue me fit remonter le temps des années en arrière. Le souvenir sucré provenant de la tendre époque où le retour d'une journée d'apprentissage rimait avec l'exquis parfum du goûté. Les clémentines disposées en vrac dans le saladier me faisaient saliver. Je restais devant la pyramide, longuement, afin de choisir avec soin ma prochaine victime. Délicatement j'épluchais le fruit et, comme une revanche, un zest acide agressait mon oeil. Le fruit, enfin nu, était marqué d'aspèrités blanches, douces comme le velour. Elles formaient un réseau semblable à de petites veines. Et avec patience, je retirais chacunes d'entres elles pour laisser place à la voluptueuse chair du fruit. Après quoi, je le partageais minutieusement en quartier. Je savourais ensuite chaque morceaux de pulpe explosant en bouche, laissant un parfum délicieusement acide. Le seul malheur de ce simple plaisir était l'amère piqûre du jus laissé sur les cuticules des ongles rongés d'enfants. La réalité me ratrappa, happant l'atmosphère. Les mains tâchetées remirent les restes du cadavre dans le sac en plastique, coupant court la douceur du souvenir sucré. Elle avait mangé l'entièreté de la clémentine.

Maude

UNE FIGUE NOIRE

 

Je suis née dans le midi, l'un des plus beaux endroits de France. Il y fait bon vivre ; les saisons s’y enchaînent sans réellement se ressembler et lorsque l’été s’installe, très vite attirée par une brise légère, je décide d’investir ce coin tranquille, au fond du jardin, en prenant soin de n’oublier ni la limonade ni ce succulent panier de fruits achetés chez le paysan. Me voilà installée à l'ombre d’un pin pour me laisser bercer par le chant estival des cigales et sous un soleil de plomb. Lentement, je m'assois, je médite, j'écoute, et mon esprit s'enfuit vers ce sujet charmeur, vers toutes ces madeleines qui envahissent le cœur. Comment oublier les ballades de fin d’après-midi aux bras de mes parents, la douceur d'un soir provençal où, un verre à la main, les anciens discutaient de mille choses, s'emportant au détour d'un mot jeté en patois et où le ton montait, accompagnant les gestes intempestifs et jubilatoires autour d'une table, à la terrasse d'un café.

Subitement, la madeleine survient dans ma mémoire, au moment précis où j'attrape une figue noire et juteuse, où je la porte à ma bouche. Dehors, il fait extrêmement chaud, je profite de ce moment privilégié et me laisse transporter par cette étrange sensation. Je croque dans le fruit dégoulinant de sucre bienfaisant. Je bave, je mordille pour ne pas en perdre une graine, mes doigts «pèguent» mais qu'importe, je souris et me souviens. Béatement, mes yeux se ferment et, presque malgré moi, je suis transportée des années en arrière…

 

Chaque été, nous nous rendions chez ma tante qui possède une propriété dans les hauteurs de Toulon. Commençait alors une véritable expédition. Il s’agissait de ne rien oublier car nous quittions nos parents pour de nombreux jours et nos valises débordaient de choses inutiles pour les enfants que nous étions. Le voyage en voiture semblait interminable et je languissais d’apercevoir enfin le Faron. Endormie pour ne pas ressentir ce mal des transports incurable, je me redressais régulièrement dans mon siège pour espérer apercevoir le panneau tant attendu du Revest. Et puis, le calvaire s’éteignait ; nous arrivions enfin, après un dernier virage et une montée interminable, devant le grand portail ouvert qui n’attendait que nous. Nous étions accompagnés par la course et les aboiements incessants des chiens de la propriété. A ma plus grande joie, nous allions passer notre mois de juillet dans cet endroit peuplé de merveilles. La propriété se tenait sur des restanques aménagées où les maisonnées regroupaient une famille de trois générations. Nous disposions d’une grande liberté et j'y retrouvais volontiers mes cousins et cousines. Enfin, nous allions vivre de nouvelles aventures. Nos journées étaient rythmées par le soleil et je me souviens encore de ces longues heures de lutte contre la sacro-sainte sieste alors que là, derrière cette fenêtre aux volets croisés pour conserver la fraicheur de l'habitat, mon vélo, équipé d'un klaxon rouge vif et d'un filet à papillon, gisait au sol, attendant désespérément que 16 heures retentisse. C’est alors que ma tante nous appelait du fond de sa cuisine et nous invitait à boire un laitage frais agrémenté d'un morceau de pain dont la mie débordante laissait paraître 4 carreaux de chocolat vulgairement enfouis et ramollis à la chaleur ambiante. Nous étions contraints de terminer notre goûter sous peine

d'interdiction formelle de sortie. Nous engloutissions donc cet authentique pain au chocolat et enfin, après un passage forcé aux toilettes où nos mains lavées étaient soigneusement contrôlées par l’œil suspicieux de ma tante, toutes les conditions étaient réunies pour radoucir son autorité naturelle et l’entendre nous autoriser l’accès à l’extérieur. A peine la porte ouverte, nous donnions l'impression que des fauves étaient lâchés dans l'arène du bonheur. Nous courions dans tous les sens retrouver notre jeu privilégié, au bout du chemin de terre, tout juste après la terrasse que mon oncle avait construite en installant quelque banc sous un noyer centenaire, et qui s’ouvrait sur un figuier noir, immense et majestueux. L'arbre semblait nous parler, nous protéger de son épais feuillage. Il dominait de toute sa splendeur et, à son approche, l’on se sentait enivré par l’odeur des figues trop mûres tombées au sol et laissant apparaître l’intérieur rougeâtre d’un fruit dégradé. J'attrapai mon «vélo-cheval» et fonçai tout droit vers l’arbre du délit en criant très fort : «à l’attaque!!!». A la hâte et d’un bond énergique, laissant choir mon vélo, je me précipitai sur la première branche et, avec un mouvement de balancier, j'envoyai une jambe, puis l'autre, me retrouvai rapidement hissée vers un ciel presque mauve que mes yeux d’enfant ne cessaient d’admirer. Nous avions pour habitude de dérober de gros et solides élastiques stockés dans l’atelier de mon oncle poissonnier et ainsi, nous nous équipions d'un lance-pierre fabriqué de nos mains maladroites et enfantines. J'imaginais maintes histoires héroïques et la magie opérait. Je me transformai en cow-boy courageux affrontant les indiens qui se trouvaient sous mes pieds, les assaillant de mille projectiles qui n’atteignaient jamais leur cible…

 

Il me semble entendre encore ma tante scander nos prénoms à travers champ à l'heure tardive du repas et lorsque nous avions décidé de nous cacher pour encore profiter de notre figuier chéri, de toute cette nature qui, au coucher du soleil, nous dévoilait d'autres secrets inattendus. Ma mémoire s'égare, je revois le visage de ma tante, son allure énergique lorsqu’elle investissait le potager, équipée d’un tablier qu’elle retroussait sur sa taille en guise de panier pour ramasser les tomates rougies par le soleil et qui allaient agrémenter la salade de riz qu'elle venait de faire cuire pour le dîner. Je tends l'oreille et soudain, ma mémoire fige le son de sa voix, l'autorité de son franc parler qui laisse traîner comme un goût d'enfance, mille clichés de ces instants indélébiles. Mon esprit s'évade vers le figuier qui n'est plus aujourd'hui et je laisse échapper une larme me rappelant que le temps assassin vieillit les êtres et les choses. L'enfant timide que j’étais ressurgit soudain ; mon cœur se serre et j’étreins le morceau de figue restant dans ma main. Mon regard se pose sur le fruit croqué et presque insignifiant mais qui, d'une savoureuse bouchée, a su provoquer ce joli cataclysme, cet émoi, ce moment de retrouvailles avec le passé. Comment fut-ce-t-il possible qu'une figue noire gorgée de soleil de juillet me tatoue le cœur et l'esprit et me renvoie tout droit face à ce miroir de l'enfance, face à cette petite fille aventurière et secrète à la fois, face à ces délicieux échanges de vie, face à ce moment de bien-être suscité ?

 

Nous conservons tous des madeleines en nous, de ces madeleines qui nous charment, qui pétillent en de nostalgiques pensées, des moments vécus qui sont le reflet de notre vie, de notre parcours et finalement de nos valeurs et affects. Il est urgent de vivre, de tourner son regard vers l’avenir, vers de nouvelles histoires à écrire. Mais, tout de même, n’avons nous pas besoin, de temps à autre, de remonter le temps pour redécouvrir l’enfant caché en nous ? Et, pour nous donner la force d’aimer la vie, faire en sorte que ne s’éteignent jamais toutes nos jolies madeleines…

Sylvie

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