Proposition d'écriture numéro 11 : j'invente un récit... Voici quelques textes d'auteurs

Notre forêt de Brovaldie se situe depuis des milliers d’années sur les terres que vous nommez aujourd’hui : Brocéliande en Bretagne. Son histoire est bien plus ancienne que celle que vous imaginez aujourd’hui. Presque exclusivement coloré de vermillon chatoyant puisque composé en majorité d’asclépiades perpétuellement en fleurs, notre monde des bois, jalousé des peuples avoisinants est d’une pureté et d’une beauté inégalable. Ce que vous ressentez en ce lieu, pour les plus sensibles d’entre vous, n’est qu’un faible écho de sa puissance d’antan, il n’y réside que des fragments épars de nos pouvoirs. De toute la souffrance que connait notre peuple, est née une magie puissante qui bouleversera à jamais l’équilibre naturel. Tout cela, je le sais grâce à notre Beta Ezekiel, le fils de Dieu, le visionnaire de notre communauté. Il est la créature de notre Alpha Odin, le Dieu sanguinaire. Depuis des millénaires, un Alpha secondé d’un Beta dirige le peuple Brovaldien et pourtant la fin des temps approche probablement, l’avenir de notre civilisation est incertain sous le règne d’Odin, d’après les prédictions de notre visionnaire. Nous périssons, gouvernés par un maître obscur possédant une magie noire qui ne connait presque aucune limite. Le fils de Dieu est son opposé, maître d'une magie blanche d’extrême force. Ce duo qui aurait pu former un parfait équilibre est empoisonné par l’obsession d’Odin depuis son âge de raison : l’épuration du sang faible. Il traque sans pitié ni relâche les membres de la communauté n’ayant que de faibles dispositions à la magie, ce qui a amené Ezekiel à former une coalition contre son géniteur.

Je suis Alida,  fille d’Aya et d’Eloua, la magicienne qu’Odin souhaite anéantir plus que quiconque car je représente la preuve ultime de la décadence de son système. Il dénie l’absurdité de son jugement et refuse de se faire justice comme l’exige notre loi. Odin, le mégalomane aveugle, massacre depuis des décennies tout membre de caste inférieure devenant créateur car il estime que sa tare se propagera jusqu’à anéantir à jamais la magie de nos ancêtres. Ses disciples aveugles ne se contentent pas de tuer les « inférieurs », ils détruisent également les membres de caste supérieure se reproduisant avec des « inférieurs ». Pour cela, ils utilisent une arme sournoise et implacable: l’empoisonnement par décoction de purata. Par son utilisation, ils offensent nos ancêtres car cette plante est depuis toujours interdite d’utilisation, ne pouvant servir qu’à la magie nuisible. Notre peuple est saigné et nos lignées s’éteignent sous le joug de ce Dieu fou. Nous étions des milliers, nous ne sommes plus qu’une centaine de survivants. Au summum de la décadence de notre ère, les familles composées de deux membres de caste supérieure mettent de plus en plus souvent au monde, des enfants qui ne survivent pas après la naissance. Votre époque nomme cela : la consanguinité.

Mes créateurs, de caste inférieure tous deux ont pourtant créé la sorcière la plus puissante du peuple Brovaldien qui, légitimement, devrait accéder au trône. Je suis, depuis le berceau, responsable en fonction de mes humeurs des aléas du temps. Depuis ma venue au monde et mes premiers pleurs, notre forêt est sans cesse victime de successions de sécheresses et de pluies diluviennes. C’est la première marque qui a été repérée chez moi, puis des capacités presque illimitées en forces pures et obscures sont apparues chaque jour suivant. J’étais reconnue comme Déesse par tous ceux qui me rencontrait, tous sauf Odin qui n’a jamais accepté mes pouvoirs. Pire que le refus de me légitimer, ce faible me fait traquer par ses sbires. Cependant, plus mon désir de gouverner se fait pressant et plus je l’affaibli lui, cloitré dans son château. Le peuple « inférieur » me soutient dans une résistance passive depuis mon âge de raison, confiant en moi sa magie et contrairement à ce que pense Odin, celle-ci n’a rien d’inférieure. Anéantir notre Dieu sera douloureux pour Ezekiel avec qui j’ai fusionné, mais nécessaire. Une fusion est quelque chose que peu d’entre vous connaissent à votre époque selon ses visions, pour nous, il s’agit d’une union absolue, corps et âmes de deux êtres jusqu’à ce que la mort les sépare, littéralement.

Malgré les capacités d’Ezekiel, ses visions sont obscurcies par Odin quant à nos chances de survie à lui et moi. L’œuvre la plus importante que nous ayons à accomplir en sachant notre fin potentiellement imminente, est d’écrire et de transmettre nos données, nos us et coutumes. Ezekiel et moi sommes les seuls à pouvoir lutter contre le pouvoir du Dieu sanguinaire et il le sait. Ainsi, nous parcourons l’univers entier pour disperser notre histoire, pour honorer notre peuple et sa grandeur. Chaque volume est écrit par nous et est accessible à mon descendant unique, chacun transposé dans un objet qui traversera le temps. Nous devons nous assurer de la pertinence de nos choix, Odin peut détruire nos vies mais ne peux détruire notre héritage, il ne doit pas mettre la main sur nos écrits. Ainsi, nous serons éternels et la vérité sera connue de tous. Je me laisse émouvoir en pensant à tes lectures prochaines, en t’imaginant en cet instant, entendant ma voix résonner dans la forêt. Mon sort pour toi est le plus puissant que je n’ai jamais créé, je l’ai  travaillé des nuits durant pour que tu puisses venir réentendre ces mots à ta guise jusqu’à la fin de tes jours. Ezekiel ressent ta joie d’en apprendre enfin plus sur tes origines, nous t’apportons tous deux les réponses après t’avoir guidée en rêve jusqu’à nous.

Le plus important pour toi à retenir pour le moment est la localisation des objets que nous te léguons, il va te falloir les récupérer. Les tomes extrêmement volumineux et fragiles nécessitent des enveloppes indestructibles et doivent rester cachés de la magie noire d’Odin. Ils représentent tout pour notre peuple : l’histoire de notre sang versé et par ta bouche, notre histoire révélée. Je suis liée à toi par le sang, il nous fallait attendre ta naissance à toi, parfaite par l’alignement des étoiles. En effet, tu es l’héritière de ma petite sœur Ava, Ezekiel a réussi à prédire qu’elle survivrait à Odin et que dix-sept générations après la sienne, naitrait de sa lignée la plus puissante sorcière de notre famille. Par tes prédispositions, toi seule aujourd’hui est capable d’accéder aux écrits.

Le premier volume se trouve actuellement autour de ton cou, transposé dans ton médaillon de naissance. Près du ruisseau à ta gauche, caresse les feuilles des arbustes aux alentours, ta main s’orientera instinctivement sur une feuille de rehmannia, cueille une de ces feuilles et frotte-la sur ton médaillon. Tu pourras ainsi commencer à découvrir le premier tome légué. Il concerne ma vie, de mon enfance à ma fusion avec Ezekiel. A travers mon histoire est représentée la vie de tous les orphelins de caste inférieure sous le règne d’Odin. Notre Dieu fou se débarrasse des créateurs « inférieurs », comme il l’a fait avec mes propres parents mais aussi des enfants faibles dès leur naissance. Ma sœur et moi avions toutes deux un pouvoir largement supérieur à beaucoup de membres de caste « supérieure » et avons été épargnées. Tu prendras conscience de notre rage et de notre misère en tant qu’orphelines épargnées ainsi que de notre désir de vengeance.

Tu comprendras dans ce premier livre, qu’Ezekiel par sa fusion avec moi à détruit le reste de cœur de son père. Rien de tout cela n’était calculé, mon amour pour le fils de mon pire ennemi est né grâce au cornet à bouquin d’Ezekiel. Il m’a offert un cornet de livres dans lesquels il avait retranscrit ses visions : des moments de joie par centaines partagés avec moi, je pouvais nous y voir amoureux, amants et amis. Le cornet débordait de promesses d’une fusion parfaite, nous ne nous sommes pas choisis, c’était écrit.

Notre peuple a pour coutume que les cheveux des femmes soient toujours drapés dans une large écharpe blanche, elle-même maintenue par une tresse de feuilles de pandanus. Les hommes reçoivent de leurs créateurs un couteau dès tout petit, il sert lors de leur fusion à libérer la chevelure de l’élue. C’est le moment le plus sacré de l’intimité de notre communauté. Une fois les cheveux libérés et touchés par l’aimé, la fusion se créée. Ezekiel avait caché son couteau dans mon carnet à bouquins, m’offrant ainsi son amour. Mon aimé m’a émue aux larmes en m’apprenant que depuis toute petite tu ne te sépares jamais de ton écharpe de soie blanche car elle t’aide à t’endormir.

Le deuxième volume apparaîtra entre tes mains à ton premier contact avec la clef de la malle à trésors de Madame D’Isignu résidant au : Avenida Arequipa 3415 - San Isidro - Barcelona. Ezequiel a prédit que toute ta vie durant, les objets resteront aux mêmes places, ce qui facilitera ton périple. Nous avions déposé cet objet dans un temple Maya, pillé maintes et maintes fois après cela. Mon cœur saigne à l’idée que ces temples somptueux puissent avoir été violés par des hommes. Cette somptueuse clef à fait le tour du monde avant d’être en possession de Madame D’Isignu qui pense que seul ce qui se trouve dans son coffre est important.

Je n’ai plus la force de continuer, Ezekiel est en train de réaliser un sort qui te permettra de connaître la localisation de tous les objets à collecter. Va au château de Chambord, dans la première salle de bal de la reine (qui est confondue avec celle la princesse), une psyché se trouve au centre de la pièce, face visible. Toi seule, en en approchant auras accès aux visions d’Ezekiel, il y laisse des images de nous, des lieux et des objets.

 

Bonne route et belle vie à toi.

Angélique G.

UN DESTIN MYSTERIEUX

 

Ils se nommaient Alida et Ezekiel. Ils avaient un âge similaire et avaient vécu dans le même village sans réellement se connaître. Elle, elle l’attendait depuis toujours. Lui, ne connaissait pas encore tout à fait sa destinée. Il était écrit que la prophétie les réunirait et que leur destin ne ressemblerait à nul autre pareil…

 

« Les quatre éléments tu trouveras,

 reflètera alors la réalité en réunissant deux êtres bien aimés »

 

Ezekiel avait passé une enfance heureuse aux côtés de parents brocanteurs. Longtemps, il avait couru après des destinées auxquelles il s’était accroché désespérément et avec l’espoir de ne jamais décevoir ses aïeuls. Il s’était ennuyé sur les bancs d’école et, poussé par l’autorité paternelle, il était devenu, malgré lui, un notable de cette petite ville toute proche de Sarlat. Pourtant, quelle ne fut pas la surprise de ses parents lorsque ce matin-là, Ezekiel leur annonça qu’il abandonnait son métier d’avocat pour ré-ouvrir la boutique de son enfance, cette enceinte qu’il affectionnait tant et qui manquait à sa vie depuis le jour où son père avait suspendu son activité. Il gardait le souvenir impérissable des moindres recoins, des vieux meubles aux valeurs inestimables, des bibelots, de la vaisselle, des joyaux perdus. Au fond de lui émanait chaque jour l’envie de faire renaître ce bonheur de chiner, de redonner souffle à des objets oubliés. Ainsi, un après-midi de septembre, il abandonna son étude et la boutique du brocanteur reprit vie. Un soir, alors qu’il s’apprêtait à rentrer chez lui, en passant à proximité d’un meuble dernièrement acquis, il caressa du bout des doigts cette vieille psyché qu’il avait toujours connue, son père y étant très attaché et se refusant à la vendre. Il réfléchit un instant et se dit qu’il pourrait tenter de la restaurer, comme pour honorer le prédécesseur paternel. Quelques jours plus tard, il se mit donc à pied d’œuvre. Plusieurs heures durant, il décrassa à la popotte pour conserver la patine, réajusta, teinta. Le travail fini, il constata que la psyché revêtait une allure presque authentique et s’empressa d’inviter son père à venir admirer sa pièce préférée. Arrivé dans la boutique, ce dernier en eut les larmes aux yeux. Il remercia son fils d’une embrassade chaleureuse et emplie de fierté. Péniblement, il attrapa un siège et invita Ezekiel à s’asseoir avec lui devant la psyché. Il avait récupéré ce meuble dans le vieux château qui dominait le village suite à la disparition de sa jeune propriétaire à l’âge de 5 ans. Ezekiel ne pouvait pas se souvenir de cette tragédie car il avait alors le même âge que la fillette disparue et le destin du village avait tristement basculé. Depuis lors, le château avait fermé ses portes et avec lui, le malheureux sort de cette enfant. Chaque année, le village se souvenait dans la douleur et les habitants se rendaient devant le château pour y déposer des milliers de fleurs, toutes autant colorées les unes que les autres. Fleurissait alors un parterre de Puratas, Pandanus, Asclépiades tubéreuses et Rehmannias, tel un tableau vivant dessiné de main de l’artiste endeuillé. Ezekiel avait appris à vivre avec l’histoire de son village et il se joignait volontiers à cette tradition depuis 25 ans maintenant. Il conservait un souvenir lointain de la forteresse et parvenait à garder en mémoire le tableau de la petite fille, accroché au mur de la grande pièce à la cheminée. Lorsqu’il était enfant et ami du gardien, Ezekiel avait pu pénétrer en secret dans le château, et la beauté peinte de cette enfant l’avait tatouée à vie. Depuis lors, l’accès avait été condamné mais cependant, une opportunité se présenta à lui pour acquérir les derniers biens restés sous clef dans une des pièces du château. Il désirait par dessus tout récupérer le dernier souvenir de la jeune disparue que l’on nommait Alida. Lorsque le maire du village poussa le grand portail rouillé du vieux palais, Ezekiel fut pénétré d’une force inconnue qu’il parvint à maîtriser malgré lui. Il ne savait décrire le sentiment qui s’emparait de lui à cet instant et son esprit lui renvoyait des images qu’il n’avait jamais connues jusqu’alors. Il ne dit rien et se laissa traverser par cet instant magique, presque bienfaisant. Il fit donc l’acquisition du tableau tant espéré et le rapporta dans sa modeste boutique. Il était fier et ému de ce privilège qui lui était accordé de pouvoir conserver un témoignage probant du passé. Il était certain que le tableau prendrait peu à peu possession des lieux et ne quitterait plus jamais sa boutique. Il le déposa à terre, adossé au mur et se figea un moment pour mieux le contempler. Alida posait. Son visage était illuminé de bonheur. Elle portait à son cou une écharpe de soie blanche et tenait en ses mains un vieux livre tel un grimoire, à la couverture de cuir usée et griffonnée par le temps. Ce livre… Ezekiel le connaissait. D’un bond, il atteignit rapidement l’arrière du magasin et la dernière étagère d’une vieille armoire qu’il avait aménagée pour y recevoir des livres de valeur. Il attrapa l’échelle de bois, y grimpa rapidement et découvrit avec stupeur le livre d’Alida. Il n’en revenait pas. Il serra l’écrit contre sa poitrine et, acrobatiquement perché, tenta de regagner le sol sans lâcher son précieux butin. A présent, la nuit tombait et la lune, pleine et ronde, était au rendez vous. Il se munit d’une lampe torche qu’il dirigea à la fois sur le grimoire et le visage d’Alida. A proximité, la psyché reflétait la clarté du soir. Ezekiel posa le livre au sol et l’ouvrit délicatement. Il tenta de décrypter des écrits mystérieux, rédigés dans une langue inconnue. Il tourna fébrilement les pages jaunies par le temps et arrêta net son geste au beau milieu du livre. L’ouvrage était inachevé. Les feuillets suivants étaient vierges. Il releva la tête vers le tableau et se cogna très fort sur la psyché dont le tiroir inférieur céda sous la violence du coup. Il porta la main à sa tête et, sonné, mit un genou à terre. Les yeux fermés et le visage contracté, il tentait de contenir sa douleur qui lui donnait l’impression d’avoir reçu un poids mort sur le crâne. Mais dans sa concentration, il avait entendu un bruit de sonnaille ressemblant à la chute d’un objet métallique sur le froid carrelage. Comme par instinct, il porta son regard au sol et découvrit, stupéfait, une clé tombée du bois fendu de la psyché. Il s’approcha du meuble, pencha la tête et vit que la partie inférieure du tiroir, située sous le miroir pivotant, venait de se fracturer, libérant, dans le même temps, la clé. Il avait oublié que le miroir était mobile et lorsqu’il se releva, en s’y appuyant, celui-ci, entraîné par la force d’Ezekiel, se mit à tournoyer si fort qu’il ne parvint pas à l’arrêter. Au dehors, la lune brillait en puissance. Tout à coup, le miroir s’arrêta net et la lune lui renvoya une mystérieuse clarté qui éblouit Ezekiel. Il porta subitement les mains devant ses yeux et fronça les sourcils comme pour se protéger de cette brutale et inhabituelle lueur. C’est alors que son destin bascula dans l’irréel et l’incompréhensible…

De la psyché, jaillit un jet de lumière et dans le vacarme épouvantable d’un violent tourbillon, notre héros fut soulevé de terre. Il hurlait de frayeur. Il éprouvait la sensation d’être poussé par une force inconnue et, tout à coup, il se vit traverser la psyché et disparaître aussitôt dans un éclat de ténébreuse lumière…

*

Il était allongé, inconscient. Son corps inanimé reposait sur un tapis fleurs gorgées de rosée matinale. Il s’éveillait lentement, les muscles et la peau meurtries par ce voyage vers l’inconnu. Il ouvrit un œil, puis l’autre. Où pouvait-il bien se trouver ? Tout près de lui, la clé. Il semblait avoir atterri dans une forêt presque tropicale. Le soleil lui brûlait le visage et il dut s’asseoir à l’ombre d’un arbre géant, aux larges feuilles, qu’il n’avait jamais vu de toute son existence. Il perçut, au loin, le son d’une voix féminine, mélodieuse qui l’attira et l’invita à provoquer une improbable rencontre au milieu de nulle part. Puis il la vit. Elle était d’une extrême beauté hâlée, et des yeux couleur océan. Elle arpentait le chemin qui se présentait à elle, sans crainte de l’hostilité des lieux, habituée, semblait-il, à cette étrange forêt. Elle stoppa son allure lorsqu’elle aperçut Ezekiel, figé, et lui faisant face. Elle murmura : « enfin, tu es là…» Lentement, elle articula son prénom. Lui, la dévisageait avec une mine déconfite de stupéfaction. Il venait de subir un étrange voyage qui l’avait extirpé de sa jolie boutique pour le projeter dans l’irréel le plus total, probablement s’agissait-il d’un mauvais rêve ?  Parviendrait-il à se réveiller et se sortir de ce cataclysme ? Mais la jeune fille s’avançait vers lui. Elle se pencha doucement et lorsqu’elle énonça son prénom, Ezekiel en eut le souffle coupé. C’était Alida mais elle était âgée d’une vingtaine d’années. Elle sourit gentiment ; il se sentait affaibli par ces évènements qu’il subissait malgré lui. Alida mit sa main dans la sienne et sans lui demander son avis, invita Ezekiel à s’asseoir pour lui conter l’histoire du destin dramatique qu’était le sien depuis ces vingt dernières années. Elle expliqua qu’ils se trouvaient ici dans la forêt de Brovaldie, qu’Ezekiel, de la même façon qu’elle à ses 5 ans, avait traversé la psyché pour se retrouver dans un monde parallèle et fantastique. Elle avait appris à y grandir sans qu’elle ne puisse jamais découvrir le moyen de regagner le monde des terriens. Elle savait que l’énigme à résoudre se trouvait à travers la psyché et tous les jours, elle revenait sur ces lieux pour tenter de percer ce vieux mystère. Elle se penchait alors sur la  psyché et cette dernière lui renvoyait l’image sans tain de la boutique d’Ezekiel. Ainsi, et à son insu, elle l’avait vu grandir aux côtés de son père. Là était la raison pour laquelle elle le connaissait si bien et depuis si longtemps. La prophétie disait qu’ils devraient tous deux réunir une clé, un médaillon et un cornet à bouquin pour que l’histoire inachevée du grimoire puisse aboutir et que la malédiction de sa mystérieuse disparition tombe à jamais dans les plus profondes abymes. Malheureusement, il existait, dans ce monde virtuel, des travers qu’Alida fuyait et qui l’horrifiaient. Au plus profond de cette si jolie forêt vivait l’ogre Drangitus, un chef démentiel et mégalomane qui persécutait les pauvres habitants de Brovaldie, lilliputiens pacifiques. Alida était devenue leur amie, leur protectrice et elle luttait contre cette tyrannie qui les oppressait de jour en jour. Elle avait constaté que Drangitus avait à son cou un médaillon qu’elle supposait depuis toujours être celui de la prophétie. Ezekiel restait concentré sur le récit de sa nouvelle amie qui le connaissait si bien et se souvint alors qu’il avait traversé la psyché en serrant très fort dans sa main…la clé. Il raconta qu’il avait eu la chance de pouvoir récupérer la peinture du portrait d’Alida au château, de découvrir par la suite qu’il était en possession du livre inachevé et qu’en se cognant contre la psyché, la clé était tombée du mystique meuble. Ensemble, ils regagnèrent aussitôt l’endroit précis où Ezekiel avait été projeté, espérant y retrouver la clé… Elle était enfouie sous un parterre de fleurs piétinées. Ezékiel aperçut dans les mains d’Alida, un morceau de bois complètement atypique, percé de sept trous, similaire à une flûte… La jeune fille possédait depuis toujours le cornet à bouquin, façonné dans une défense d’éléphant. Il leur semblait tout à coup que leur rencontre était comme une évidence et qu’elle les unirait dans un combat sans précédent pour le retour à la vie…

*

Soudain, ils perçurent des bruits anormaux dans les buissons environnants. Surgit alors Drangitus et ses hyènes qui saisirent Ezékiel pour le ligoter entièrement jusqu’à ce qu’il ne puisse plus bouger. Alida avait pris la fuite, à la vitesse d’une gazelle. Drangitus enragea de n’avoir pu la capturer. Ezekiel ne s’était pas montré suffisamment prudent et à l'écoute des bruits hostiles de cette forêt qui lui était inconnue. A présent, il se retrouvait entouré de créatures mi-hyènes mi-humaines aux regards froids et hypnotiques. Il tentait de réfléchir à une stratégie d'évasion mais il se trouvait dans une position inconfortable, suspendu par les mains et les pieds tel un animal. La troupe marchait en silence et s'enfonçait dans les antres d'une végétation en proie à un climat tropical. Soudain, alors qu'une chaleur moite les accablait depuis le matin, la pluie fit son apparition. Ezekiel ouvrait grand la bouche pour se désaltérer d'une eau bienfaisante tombée du ciel. Il ferma les yeux et se laissa traverser par les douleurs qu'il ressentait dans tout le corps. Après plusieurs heures de marche, l'armée de hyènes atteignit enfin le village. Drangitus était donc ce chef répugnant. C’était un ogre immense, hideux, au visage épais et laid, quelques dents perdues lors de combats illégaux manquaient à sa bouche et ce dernier riait d'un rire venu du fond des ténèbres les plus obscures. Les esclaves du village étaient nombreux et terrifiés par ce tyran sans nom. Ezekiel observait les environs pour tenter de trouver le moyen de s'échapper et rejoindre Alida avant qu'elle ne soit, elle aussi, faite prisonnière. On enferma Ezekiel dans une cage à tigre constituée de bambous entrelacés. Il vit alors s'approcher Drangitus. Lentement, celui-ci observait curieusement sa proie. Il se demandait qui était cet être qui ressemblait de près à Alida et qui ne faisait pas partie du monde Brovaldien. Comment se pouvait-il qu'il eût atterri dans cette forêt ? Drangitus et Ezekiel se dévisageaient sans mot dire. C'est alors qu'Ezekiel aperçut le médaillon pendu au cou de son tortionnaire. L'objet scintillait sur le torse velu de l’ogre. Il était gravé d'un motif qu'Ezekiel connaissait bien et qui se trouvait aussi sur la clé. Alida avait donc raison. Ce médaillon était une pièce maitresse de la prophétie. Ezekiel avait la clé, Alida, le cornet à bouquin et Drangitus lui avait dérobé le médaillon il y a fort longtemps. Les jeunes gens devraient donc se battre pour récupérer ce bien précieux et indispensable pour leur retour à la vie. Malgré les liens serrés sur ses poignets, Ezekiel parvenait à sentir la clé qu'il avait glissée à la hâte dans le fond de sa poche au moment de sa capture. Drangitus décida de garder Ezekiel prisonnier pour attirer Alida dans les mailles de son filet et ainsi, pouvoir se débarrasser des deux jeunes gens, à jamais.

*

De son côté, Alida savait que le temps leur était compté et qu’elle devait absolument tenter de libérer Ezekiel. Depuis sa jeune enfance, elle avait appris à grandir aux côtés de Drangitus qui l’avait recueillie, nourrie et soignée. Mais jour après jour, elle avait pris conscience que Drangitus était un être dangereux. Elle était le témoin quotidien de ses méfaits ; son dégoût allait grandissant et à l’orée de ses 15 ans, elle prit la fuite pour se cacher dans la forêt de Brovaldie. Depuis lors, elle avait appris à être forte, à se battre, à se protéger et à déjouer habilement les mauvais tours de l’ogre haineux qui ne désirait que vengeance.

Ainsi, elle avait pu s’enfuir lors de la capture d’Ezekiel et une fois grimpée aux arbres, elle avait suivi le cortège sans aucun bruit, sans qu’aucune des hyènes ne l’eût sentie se déplacer de liane en liane. Les hyènes montaient une garde rapprochée autour de la cage d’Ezekiel. Il fallait absolument créer une diversion pour disperser ces gardiennes acharnées. Elle fit alors appel à ses amies lucioles et quelques lilliputiens rebelles rêvant de libérer leur village de ce chef mégalomane qu’était Drangitus. Ensuite, elle patienta, bien cachée au dessus de la cage à tigre. La village était à présent plongé dans l’obscurité et la nuit était bien avancée. Le moment était proche et Alida se tenait prête à bondir sur la cage. Elle observait au loin et soudain, les lucioles lui renvoyèrent une lumière des plus puissantes. Presque simultanément, les remparts du village s’embrasèrent provoquant un mouvement de panique et la fuite des hyènes que seul le feu pouvait effrayer. Tel un animal sauvage, Alida bondit sur la cage de bambous et, à l’aide d’un couteau de silex, libéra Ezekiel. Aussitôt, nos jeunes héros se heurtèrent à une hyène restée aux abords de la cage. Alida n’en fit qu’une bouchée. Depuis toutes ces années passées en Brovaldie, elle avait acquis un instinct de survie et une technique de combat infaillibles. Elle asséna un dernier coup mortel à la hyène et rejoignit Ezekiel dans sa course effrénée pour quitter le camp au plus vite. C’est en atteignant les remparts embrasés du village qu’ils se sentirent tous deux soulevés par une force incroyable et malfaisante. Drangitus… Il avait été réveillé par les cris et la fuite des villageois. A présent, il les ceinturait tous deux et les serrait si fort qu’Ezekiel faillit perdre connaissance. Alida hurlait de rage. A proximité, ses amis lilliputiens rebelles vinrent leur porter secours. Il savaient que c’était le médaillon qui maintenait Drangitus en vie. Alida, emprisonnée et écrasée dans la main de l’ogre, parvint à laisser tomber son couteau au sol. Un des lilliputiens s’en empara aussitôt et, au travers des vêtements de Drangitus, grimpa jusqu’à son cou. L’ogre, très chatouilleux, se mit à gigoter dans tous les sens pour tenter de se débarrasser de cette désagréable sensation de démangeaison. Le lilliputien atteignit rapidement le cou de Drangitus et d’un geste sec, trancha la corde du médaillon de taille d’homme qui tomba au sol dans un petit bruit cristallin. Aussi grand qu’il était, Drangitus disparut brutalement dans un nuage de poussière laissant sur place ses habits, ses énormes chaussures et son ceinturon diabolique. Ils avaient réussi… La malédiction de ce chef avait disparu, presque comme par magie et la prophétie allait pouvoir s’accomplir très bientôt.

*

Alida et Ezekiel étaient libres. A la disparition en fumée de l’ogre, ils avaient fait une chute vertigineuse et ils se retrouvaient à présent cloués au sol, l’un sur l’autre, tout près du médaillon magique. Les cris de joie des habitants de Brovaldie les ramenèrent à la vie. Le bonheur allait pouvoir reprendre le cours des choses dans cette contrée presque imaginaire. A présent, il n’y aurait plus d’esclavage ni de persécution. Les Brovaldiens allaient enfin retrouver leur joie d’antan grâce à la venue d’Ezekiel dans leur monde.

Il y eut plusieurs jours de fête dans le village et les lilliputiens invitèrent leur jeune amie à rester auprès d’eux pour l’éternité. Avec tristesse, Alida leur conta qui elle était vraiment et ce rêve qu’elle caressait depuis toujours de pouvoir regagner son vrai monde, celui des humains. A présent, la prophétie pouvait s’accomplir. Grâce à Ezekiel qui avait rapporté la clé, les trois éléments, gravés du même sigle, étaient enfin réunis. Ainsi, en cette soirée de pleine lune, Alida et Ezekiel, en compagnie des Brovaldiens, organisèrent une marche nocturne vers la psyché. Les adieux furent douloureux. Ils avaient tous conscience qu’ils ne se reverraient plus jamais, que leur jeunes amie allait s’envoler vers un autre destin tout aussi mystérieux que celui qu’elle avait vécu jusqu’alors mais qu’elle demeurerait dans leur pensée à jamais. Arrivés devant la psyché, Alida les invita à ne plus être tristes. Désormais, tous les jours, elle penserait très fort à sa Brovaldie et à ses habitants. A travers la psyché, les lilliputiens pourraient la voir rire, danser et vivre. Tout à coup, alors qu’ils s’adressaient des adieux chaleureux, une légère brise se leva, chassant un mauvais nuage et laissant place à une lune claire, ronde et scintillante de mille feux. L’heure était venue. Alida et Ezekiel vinrent se placer sur le cercle que dessinait cette dernière. Ensemble et serrés l’un contre l’autre, ils brandirent le médaillon et la clé. Alida porta la cornet à bouquin à sa bouche. Un son mélodieux en sortit et presque aussitôt, nos héros furent emportés dans un éclat de lumière qui traversa la psyché pour revenir dans une petite boutique de brocanteur, toute proche de Sarlat...

 

Au sol, gisait le quatrième élément : ce grimoire dont l’écriture devenue lisible venait de magiquement s’achever…

Sylvie S.

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