Proposition d'écriture numéro 9 : frère et sœur - voici quelques textes d'auteurs

Twins

 

Dans la cuisine étaient assis autour de la traditionnelle table carrée : la mère Marie, le père Antoine, le fils Denis et la cadette Aliénor.

 

Première cible de notre tour de table : Marie Jeannot, la mère, droite sur sa chaise, l’air penseur. Cette femme grande et élancée justifiait ses rides particulièrement encrées  pour son âge par sa minceur non désirée. Etirée, perchée sur ses échasses, le teint rose,  elle pensait que la maigreur creusait sa tombe de femme et était son seul obstacle à la jeunesse éternelle. Marie avait hérité des gênes d’un flamant rose apparemment. Son teint, ses jambes interminables rappelaient l’animal et tout comme lui, elle semblait toujours dormir debout.

Marie Jeannot avait enfin obtenu sa promotion chez Atout France en tant que spécialiste en Art de la table en cette fin d’année ; promotion attendue depuis plus de dix ans de loyaux services et mettant fin à une injustice qui, selon elle, n’avait que trop duré. Sa collègue Ginette avait été promue depuis déjà deux ans, Françoise depuis trois ans, sans parler de Caroline, promue seulement après une année dans l’entreprise. Elles étaient toutes trois arrivées en même temps dans la société, en 2005, et Marie soupçonnait un complot contre elle, se disant que ses connaissances et capacités entrainaient certainement jalousies et envies à son égard. Elle apparaissait à son insu comme quelqu’un d’effacé et d’attentiste, ne demandant jamais rien, ne manifestant aucunement son ambition d’évoluer ou ses capacités à le faire et ne démontrant pas de réel intérêt pour son travail.  Pourtant, Marie pensait avoir pleinement conscience d’elle-même et se voyait : motivée, pleinement investie et démonstrative quand ses collègues et supérieurs ne voyaient qu’une femme introvertie, passive, se laissant porter par le mouvement. Son travail représentait absolument tout pour elle, elle considérait le repas comme l’acte social et familial le plus important de notre société actuelle. Il était inconcevable pour elle de ne pas y dédier sa vie professionnelle et prenait son rôle d’hôtesse de maison plus qu’à cœur. Elle pouvait monologuer pendant des heures et des heures de son travail et surtout des points chers à son cœur de femme, d’épouse et de mère tels que : l’importance d’une cuisine raffinée en toute circonstance, la perfection attendue d’une mise en place de table, la nécessité de conversations intenses et diverses ; clauses obligatoires à tout repas digne de ce nom. Il est vrai que les silences la mettaient dans un état de rage extrême, elle bouillonnait et avait des envies de meurtres ou pire folie : de jeter tous les plats durement préparés par les fenêtres en déchirant les nappes et en cassant tous les verres. D’un point de vue extérieur, les autres autour de la table ne percevaient dans ces moments, qu’un léger sourcillement de la part de cette furieuse introvertie, ses colères et contrariétés étant à peine soupçonnées. Le silence représentait pour madame Jeannot, un manque de respect impardonnable et pouvait l’entrainer paradoxalement elle-même dans un mutisme complet d’indignation, et ce, durant tout un repas.

La seule chose pour laquelle les gens félicitaient sincèrement Marie, était ses magnifiques enfants. Les jumeaux se révélaient être les seuls êtres au monde pour lesquels Marie avait consenti avec plaisir à mettre en pause son avenir professionnel. Elle avait pris plus de trois ans pour s’occuper pleinement de ses deux joyaux. Aliénor et Denis conquirent son cœur dès la première fois ou elle entendit battre à l’unisson leurs deux petits cœurs fragiles pendant l’échographie. Le jour de l’accouchement, les deux trésors positionnés dans la même couveuse se tenaient farouchement la main et hurlaient dès qu’une sage-femme tentait la moindre séparation. Depuis la naissance de ses enfants, Marie aimait son mari d’une manière inconditionnelle. Il l’avait créé femme ; lui offrant le plus beau des présents. Les jumeaux, coquins et malicieux, s’entendaient absolument sur tous les points, surtout sur les diverses manières de rendre leur maman complètement folle. Parfois, Marie leur enviait leur complicité jumelle.             

 

Il était 20h00 désormais à la table carrée des Jeannot, et ce soir, le silence ne représenterait pas un manque de respect vis à vis de la personne de Marie, il serait plein d’amour, de fierté et aussi de tristesse.

A la table, luxueusement nappée et parée de couverts en argent, à la droite de sa femme, était assis : Antoine Jeannot. Dans notre viseur désormais : le père, célèbre promoteur immobilier. Tout le contraire de sa femme celui-là ! Il détestait son travail, c’était selon lui du non-sens à l’état pur. Les clients le dégoutaient, tous plus exigeants les uns que les autres avec des portefeuilles troués et des goûts douteux. Les collègues d’Antoine l’admiraient pour son éloquence, son charisme et sa motivation à toute épreuve quand lui Antoine, ne pensait qu’au jour sublime ou il serait enfin à la retraite, libéré de tous ces péquenauds. Notre homme s’amusait à innover pour trouver les pires arguments de vente possibles mais les clients se ruaient malgré tout sur le produit. Par exemple, il avait dit hier à un client que la Porsche Cayenne entrainait une libido accrue suite à son achat auprès de 95% des bénéficiaires… Eh bien Monsieur Yenou, son prospect, s’était empressé d’en acheter un aux jantes extrêmement apparentes. Impressionnant à quel point une carrure, un physique et un timbre grave pouvaient anoblir tant d’âneries sortant de sa bouche. Pire, ses collègues à qui il pouvait absolument tout faire : voler dans leurs portefeuilles clients, faire des blagues sexistes et racistes quand la majorité de ses collègues étaient des jeunes femmes de couleur, inventer toutes sortes d’excuses farfelues à ses multiples retards, eh bien TOUS, absolument TOUS : l’adulaient. A chaque fin d’année, on lui offrait promotion, hausse de salaire et avantages en nature divers et variés (grâce à la majoritaire gente féminine notamment). Il se demandait quand il atteindrait le point de non-retour. Monsieur Jeannot restait dans sa concession de voitures (lieu où il en faisait un paquet de concessions d’ailleurs) car il avait un rêve qui était de devenir le plus grand collectionneur de comics au monde. Voilà ce qui le faisait réellement vibrer ce grand homme et pour cela il fallait beaucoup d’argent. Entre les voyages pour se procurer en mains propres des éditions rares et les enchères, c’était une passion plus qu’onéreuse. Allons, se questionnait-il, comment les gens censés pouvaient t’ils encore rêver à des voitures toutes plus monstrueuses les unes que les autres quand on pouvait s’évader en compagnie de super héros, quand on pouvait vivre cet état de grâce par transposition ? Payer des millions pour rouler en bolides meurtriers quand on pouvait payer des milliers pour des comics  vous emmenant dans d’autres cieux, vous permettant de voler et de transgresser toutes les règles de la nature ! Du non-sens à l’état pur selon Monsieur Jeannot.

Un non-sens également pour Monsieur Jeannot : une famille sans enfants. Une famille composée uniquement de deux êtres, quelle tristesse, quelle errance d’âme ! Notre existence ne résidait-elle pas dans le but de se reproduire, de faire perdurer nos us et coutumes ? Aucuns hommes, aucunes femmes, sains et saines d’esprit, ne pouvaient réellement souhaiter une vie sans descendance. Quel bonheur, quel fierté le submergeait quand il partageait des moments privilégiés avec ses propres enfants. Rien d’extravagant, pour lui la magie de la relation parents – enfants résidait dans la joie de partager des moments qui pouvaient paraitre simples, des moments de la vie de tous les jours et les transformer en instants d’exception. Comme la fois où il avait surpris Aliénor en larmes car elle voulait regarder des films et que Denis détestait rester en place plus de trente minutes. Il avait alors sur le champ, amené sa fille au cinéma pour la toute première fois, rien que tous les deux. Aliénor était tellement heureuse qu’il avait pris un abonnement pour lui et sa fille. C’était devenu leur rituel depuis ses six ans et c’était toujours le cas aujourd’hui. Un autre moment fort de la vie de tous les jours par exemple : pendant très longtemps, Marie ne comprenait pas où tous ses timbres pouvaient bien aller se coller, elle en achetait en quantité industrielle et les voyaient disparaitre avant même de les avoir utilisés. Antoine, avait mené l’enquête en questionnant Denis pour lui demander s’il savait quelque chose à ce sujet. Une chose formidable avec ses jumeaux était leur incapacité à mentir, même par omission. C’est alors que tout penaud, Denis lui avait montré sa collection sous son lit de plus de cinquante timbres, rangés dans son petit coffre. Après lui avoir expliqué ses torts et pourquoi il allait être puni, Antoine lui avait offert son premier cahier de collectionneur et depuis, leur rituel était de dénicher toujours plus de nouveaux spécimens. Il y avait autant d’anecdotes magnifiques dans sa mémoire que de jours écoulés depuis celui où il était devenu papa.

 

Il était 20h30 désormais à la table carrée des Jeannot, et ce soir, la carrure et l’éloquence de Monsieur Jeannot ne lui seraient d’aucun secours. Il n’aurait pas besoin de ses comics pour rêver à devenir quelqu’un d’autre, il n’y aurait aucun non-sens. Il resterait muet, béat et aurait l’impression d’avoir réussi sa vie.

 

Zoom désormais sur le jeune homme, assis en face de son père : le fils Denis. Il n’en avait absolument rien à carrer lui de sa famille. Entre une mère qui rêvait complètement sa vie, un père qui prétendait depuis toujours être quelqu’un d’épanoui et sa sœur… Non, sa sœur il n’en avait définitivement pas rien à carrer. Jumeaux, ils se chamaillaient depuis la naissance. Elle lui faisait un peu penser à maman mais en plus réaliste. Sa sœur qui était incapable de garder un secret et qui, quand Denis avait fait une bêtise allait le dénoncer presque dans l’heure, lui causait des fessées dignes de ce nom. Il boudait souvent mais jamais bien longtemps car il avait trop de choses à lui raconter et peu de temps pour le faire, ne la voyant que le soir après l’école. Denis passait son bac L et Aliénor avait rejoint une école d’aide-soignante. Même petits, ils ne pouvaient rester dans leur coin bien longtemps, plus fort qu’eux le besoin de rire ensemble, de jouer ensemble, d’être ensemble contre le reste de l’humanité. Depuis la maternelle, ils étaient toujours fourrés côte à côte mais petit à petit, Denis avait ressenti le besoin d’avoir des copains aussi et avait amené Aliénor à accepter d’autres petits garçons dans leur cercle privé. Qu’est-ce que cela avait été quand il avait commencé à avoir des amoureuses ! Aliénor lui faisant la tête, Aliénor étant infecte avec toutes ses copines, Aliénor : ras le bol. Denis avait besoin de liberté, de faire des âneries et surtout de rencontrer des gens. Il était extrêmement sociable et apprécié de tout le monde, assoiffé de découverte et de nouveauté.

D’ailleurs ce soir-là, à 20h45, Denis avait annoncé son acceptation pour la rentrée prochaine à HEC Montréal, pour un cursus de cinq ans lui permettant de commencer l’apprentissage du métier de ses rêves : responsable en commerce durable. Il l’avait clamé gaiement, ne cachant rien ni de sa joie, ni de son excitation. Pour la mère et la fille, cette annonce sonnait comme un glas, les laissant bouches bée et complètement désespérées. Son père ressentait lui, tellement de fierté qu’il en versait une larme de bonheur et dévorait son fils du regard.

 

Emphase désormais sur Aliénor, notre jumelle, avachie en face de sa mère.

Aliénor, ce joli petit bout de fille vouait un culte secret à son frère, sa vie tournant en orbite autour de la sienne. Tout le monde pensait qu’elle avait opté pour son BEP sanitaire et social pour cause de réelle passion pour ce métier. La vérité : elle n’était pas faite pour les études. Elle passait des heures et des heures à travailler la nuit depuis le collège pour à peine réussir à sortir la tête de l’eau quand son frère, sans travailler, réussissait haut la main depuis son enfance. Pour suivre le parcours du génie, elle dormait quatre heures par nuit et se bourrait de vitamines C à l’année. Une nuit, n’en pouvant plus, elle avait décidé de tout arrêter et de quitter le lycée général. Elle n’avait pas eu d’autre choix possible que celui de réfléchir à une option différente en abandonnant son frère. Comble pour elle, elle adorait ses études et s’était découvert une réelle vocation pour aider son prochain !

Elle n’avouerait jamais à son frère que ce choix n’en était pas vraiment un et qu’il avait autant d’importance à ses yeux. Fière, pudique, elle emporterait sa vérité dans la tombe. Etre séparée de Denis était extrêmement dur pour elle, il était son âme jumelle et seulement près de lui, elle se sentait complète. Aliénor s’était faite des copines avec qui rire et partager ses journées mais pas de copains, jamais. Pourtant son frère demeurait insupportable la plupart du temps ; ses  « slurpppp » incessants quand il absorbait des éléments liquides et cette manie de relativiser qu’il avait tout le temps ! Au final, il ne relativisait pas du tout, il se foutait de tout et de tout le monde ! « Slurpppp » quand il y avait de la soupe, « slurpppp » quand il buvait un jus de fruit, « slurpppp » en avalant ses huitres. Une vraie tête à claques celui-là ! Elle commençait à l’aube de sa majorité à faire sa vie de son côté, doucement et surement car son frère l’y encourageait beaucoup. Il s’inquiétait qu’elle n’ait pas d’amoureux ni de copains et Aliénor en guise de réponse lui rappelait le fiasco de ses propres relations. Complètement mordue de cinéma, de livres et d’histoire et pourtant, contrairement à son frère qui n’en avait rien à carrer, elle n’avait pas pu elle, suivre la formation bac L et en était secrètement verte de jalousie.

20h50 à la pendule des Jeannot, cinq minutes de silence s’étaient écoulées depuis l’annonce du fils. Tout comme la maman, le cœur de la sœur saignait, elle ne savait pas comment elle allait survivre à cette épreuve et le voir si heureux, si insouciant, était pour les deux femmes un crève-cœur. Indifférence d’homme, indifférence de fils et de frère. Les hommes semblaient conçus avec le cœur plus léger, l’esprit de famille défaillant et une faculté à individualiser surdéveloppée. Le père, aux anges, ouvrait une bouteille de champagne et chantait les louanges du fils prodigue. La mère pleurait à chaudes larmes, vantant les mérites du fils mais osant ouvertement lui faire part de sa tristesse, serrant fort contre elle son Denichou d’amour. Elle avait sauté de table pour aller voir les prix des billets d’avions et commencer à calculer le nombre de fois où ils pourraient le visiter là-bas. Planifier avait toujours permis à Marie de relativiser. Quant à Aliénor, elle regardait froidement sa moitié, l’avait félicité rapidement et était sortie de table pour s’effondrer de chagrin dans sa chambre. Au sol, elle n’avait rien en tête pour essayer de sortir de sa torpeur, on lui arrachait le cœur, on lui ôtait sa joie de vivre et sa raison d’exister.

 

A 21h00 ce soir-là, Denis  avait couru dans la chambre de sa sœur, l’avait trouvée étendue sur le sol, recroquevillée comme un animal blessé, sanglotant, ne pouvant plus feindre d’être intouchable. Il s’était alors étendu au sol également, tout contre sa sœur et avait murmuré tendrement:

«  On est le 1er avril idiote, papa et maman m’ont cru évidemment mais toi quand même ! C’est HEC Paris qui m’a reçu je te signale, encore mieux ! On ne nous a pas séparés depuis la naissance et ce n’est pas près de pouvoir se faire ! Enfin Aliénor, qu’est-ce qui tourne pas rond chez toi ? Tu sais bien pourtant que je déteste le froid et que je suis un blagueur né! C’est toi qui m’a laissé tomber au lycée, d’ailleurs je te préviens que ce genre de conneries ça suffit, dis tu vas bouder ou pas ? Je suis désolé bécasse. » 

 

Ils avaient alors parlé toute la nuit, l’un contre l’autre en se confiant mutuellement leur bonheur d’être inséparables.

Angélique G.

FRERE ET SŒUR

 

 

C’était le jour de ses 16 ans et certainement celui qui marquerait à jamais son existence. Eugénie de Souviac était une jeune lycéenne brillante inscrite à l’Ecole supérieure Française du Sénégal. Elle était née à Dakar et n’avait jamais connu que ce pays avec un père ambassadeur de France et une mère diplomate.

Depuis quelques mois, elle s’était liée d’une amitié très forte avec ce charmant jeune homme qui peu à peu s’imposait dans sa vie, dans ses nuits, dans ses rêves les plus fous. Leur amitié glissait doucement, jour après jour, vers le rivage d’un amour naissant. Une complicité exceptionnelle les liait à présent. Ce matin-là, Eugénie reçut un mot de cet amoureux transi qui l’invitait à fêter son anniversaire en tête à tête, à prendre la clé des champs pour une interdite journée de douceur. Elle n’hésita plus. Elle osa mentir à ses parents et, dans l’après-midi, quitta le domicile familial pour s’envoler vers ce bonheur qu’elle espérait depuis toujours. Les secrètes retrouvailles furent les plus intenses de sa vie. Les jeunes amoureux avaient investi une vieille ruine, oubliée de tous, située non loin du bourg. Ils passèrent donc le restant de la journée, cachés, protégés par de vieux mûrs fatigués d’avoir accueilli tant de vécus interdits. Ils s’aimaient, tout simplement. Le temps s’était arrêté pour les suspendre tous deux à l’horloge du bonheur et aux balbutiements de leur vie. Eugénie se laissa aller à un sentiment nouveau pour elle. Elle ne dit rien lorsqu’elle sentit cette main masculine passer sous sa chemise et lui caresser timidement sa jeune poitrine. Elle se laissa aller aux baisers qui recouvraient son corps tout entier et accepta avec bien-être et délivrance ce contact physique et sensuel qu’elle attendait depuis trop longtemps. Les va-et-vient langoureux s’accentuaient et Eugénie sentait monter ce désir fou d’aimer encore plus fort. Elle glissait lentement et avec ravissement vers les rivages de la féminité. Elle ressentit alors un épanouissement du cœur incontrôlable, l’envie d’aimer cet homme en devenir jusqu’à la fin des temps…

Quelques semaines plus tard, Eugénie éprouvait une fatigue inhabituelle et des nausées permanentes. Devant l’inquiétude grandissante de ses parents, elle se laissa conduire chez le médecin qui diagnostiqua l’improbable : Eugénie était enceinte. La nouvelle fut douloureusement acceptée par ses parents. Henri de Souviac, de confession catholique, prit une décision qui allait changer le destin d’Eugénie et lui extirper toute sa jeunesse. Ainsi, Eugénie mènerait sa grossesse à terme mais quitterait le Sénégal pour la France afin de ne pas entacher la réputation professionnelle de ses parents. Son père avait tout organisé. Elle accoucherait sous anonymat à l’hôpital Necker de Paris et ne remettrait plus jamais les pieds au Sénégal…

 

Quelques mois plus tard, l’accouchement d’Eugénie se passa sans douleur sinon celle du cœur, celle du déchirement, celle qui laisse une blessure impossible à soigner. Elle avait entendu son enfant crier. Elle aurait tant aimé le prendre dans ses bras, le garder, le chérir. Mais l’autorité paternelle en avait décidé autrement. Elle savait simplement qu’il s’agissait d’un petit garçon, son garçon… Elle quitta l’hôpital plus tôt que prévu. Ses yeux n’en finissaient plus de pleurer, son cœur de se serrer, sa gorge de se nouer. Elle aurait tant voulu mourir. 

 

Et puis, tout doucement, les jours, les semaines, les mois passèrent. Durant tout ce temps, Eugénie n’avait plus revu ses parents mais ces derniers subvenaient à ses besoins afin qu’elle puisse continuer ses études, loin, très loin d’eux. Par dépit et comme pour les provoquer, Eugénie prit l’aventureuse décision de s’inscrire au concours de la Scala de Milan avec le projet d’embrasser une carrière de chanteuse et la volonté inassouvie d’accentuer la désobéissance et la déception paternelle. Elle remporta les épreuves avec succès et embarqua pour l’Italie où elle allait mener une existence hors du commun…

Sa carrière d’artiste l’amena progressivement à un destin qui la projeta au devant de la scène. Elle déplaçait les foules et remportait un succès mondial. Elle tentait de combler la perte de cet enfant qu’elle aurait voulu rechercher, à présent que sa situation le lui permettait, mais il était trop tard. Cet être cher avait certainement bénéficié d’une adoption au sein d’une famille dans laquelle il s’épanouissait. Elle luttait désespérément pour oublier l’épisode le plus sombre de sa vie. Elle éprouvait des regrets qui l’empêchaient d’être pleinement heureuse. Cependant, le temps fut son meilleur allié et elle parvint à retrouver l’amour, à panser ses blessures et, contre toute attente,  à donner naissance, un jour de septembre, à une merveilleuse petite fille…

 

Et la vie passa.  

 

Eugénie n’en finissait plus d’enchaîner les tournées, sa famille toujours présente à ses côtés. Elle désirait plus que tout qu’il en soit ainsi. Sa fille et son mari n’étaient plus que sa seule raison de vivre. A 42 ans, elle était plus belle que jamais et forçait l’admiration de milliers de spectateurs.

Sarah, sa fille, tout aussi jolie qu’elle, fêtait ses 20 ans. Pour cela, Eugénie avait organisé un immense festin. Le monde du spectacle lyrique italien était réuni au grand complet. La jeune fille avait grandi dans cette ambiance qu’elle connaissait bien et qu’elle affectionnait tout particulièrement. Très tôt, elle avait manifesté le désir d’être elle aussi une artiste reconnue et développait un talent inégalable dans la pratique de la harpe. Elle avait fait la rencontre de Lucas, jeune médecin parisien, venu recommencer ses études en Italie avec le désir d’abandonner sa carrière de santé pour laisser briller celle de violoniste qui s’était révélée à lui. Ensemble, ils projetaient de parcourir le monde, de faire partie du même grand orchestre, de vivre des moments artistiques inoubliables. Les études touchaient à leur fin et l’avenir s’ouvrait à eux. Lucas avait reçu une éducation française et l’apprentissage de la langue italienne lui fut plus aisé aux côtés de Sarah qui avait grandi entourée d’une maman française et d’un papa italien. L’été touchait à sa fin et avec lui se dessinait un grand destin pour Sarah et Lucas. Les bagages étaient prêts. Leurs débuts dans le plus grand orchestre d’Italie les conduirait en Russie et le départ était prévu dans quelques jours. Sarah, une coupe de champagne à la main, s’approcha discrètement d’Eugénie et entraîna sa maman au dehors comme pour chercher un moment d’intimité et de confidences à l’orée d’un envol qui allait les séparer longuement. C’est alors que la jeune fille délivra à Eugénie un ressenti qu’elle cachait depuis trop longtemps. Lors de sa rencontre avec Lucas, elle était persuadée de pouvoir l’aimer mais une force inconnue l’empêchait de franchir le pas. Elle sentait, au plus profond de son âme, qu’il était différent des autres garçons qu’elle avait connus jusqu’alors. Elle savait qu’il était l’homme de sa vie.  Mais, mystérieusement,  Lucas ne semblait pas prêt à assumer leur union. Ils n’avaient jamais eu de relation sexuelle. Eugénie, surprise de cette révélation, cherchait à rassurer sa fille en lui conseillant d’attendre encore, de confier ses doutes à Lucas et de clarifier cette situation avec lui afin d’assainir leur relation. Sarah promit à sa mère d’écouter ses sages conseils et ensemble, elles partirent, main dans la main, retrouver leurs invités.

 

Au petit matin, et alors qu’elle achevait de boucler les dernières valises, Sarah fut prise d’un malaise et s’effondra au sol. Eugénie, intriguée par le bruit sourd qu’elle venait d’entendre, appela sa fille deux ou trois fois mais sans réponse. A la hâte, elle gagna l’étage et la chambre de Sarah. La jeune fille, sonnée, ouvrait difficilement les yeux et ne comprenait pas ce qu’il se passait. Elle fut rapidement transportée vers l’hôpital le plus proche. Progressivement, elle reprenait conscience mais sans grande vitalité. Elle garda le lit plusieurs jours sans réelle amélioration. Lucas demeurait à son chevet, désemparé, inquiet et ne sachant que penser de tout ceci. Sarah subissait quotidiennement des examens en tous genres. Eugénie tentait de se rapprocher des médecins pour percer le mystère de ce mal qui affectait sa fille. Elle n’obtenait que des sourires compatissants, des discours très lointains qui nourrissaient son angoisse et celle de son entourage. Et puis, ce matin-là, Eugénie reçut un coup de téléphone du médecin chef de service : ils avaient identifié la pathologie de Sarah. Son enfant était atteinte d’une leucémie et nécessitait de toute urgence une greffe de moelle. Eugénie et son mari subirent des tests de compatibilité mais aucun des deux ne correspondaient au code génétique de la moelle de Sarah. Une course contre le temps était engagée pour trouver un donneur compatible parmi les listes proposées dans tous les hôpitaux d’Italie et du monde. L’état de santé de Sarah se dégradait de jour en jour et Lucas refusait l’idée de devoir partir en Russie sans elle. Il était prêt à tout abandonner pour l’amour de sa vie. Mais, pourquoi n’y avait-il pas pensé plus tôt ? Instinctivement, il appuya sur la sonnette proche du lit de Sarah. Une infirmière entra aussitôt et Lucas demanda à voir le médecin rapidement. Il voulait, lui aussi, subir les tests nécessaires pour le don de moelle. Peut-être, serait-il compatible ? Peut-être, pourrait-il lui sauver la vie ? Ainsi, quelques jours plus tard, alors que Sarah avait été transférée en chambre stérile et n’avait plus aucun contact avec les siens, le médecin fit appeler Lucas en urgence. Il lui annonça qu’il était miraculeusement compatible et que, grâce à lui, Sarah vivrait.  Il l’invita à prendre place dans son bureau pour lui montrer les résultats des tests. Lucas avait conservé quelque notion de médecine et il demeura interloqué. La compatibilité était telle qu’ils auraient pu être frère et sœur. Au sortir du bureau, Eugénie se trouvait là, souriante et radieuse en apprenant la bonne nouvelle. Elle se précipita au devant de Lucas pour l’enlacer chaleureusement et le remercier de ce geste d’amour qu’il s’apprêtait à réaliser pour Sarah. Ensemble, ils se dirigèrent vers la chambre stérile où la jeune fille venait de s’éveiller. Lucas posa sa main sur la vitre, toute proche de celle de sa bien-aimée. Doucement, il lui annonça la bonne nouvelle. Enfin, ils vivraient tous les deux ; ils reprendraient le chemin qu’ils avaient commencé à tracer ensemble. La greffe pourrait avoir lieu dans quelques jours et tout rentrerait dans l’ordre. Lucas confia à Sarah que leur caryotype était identique, tels des frères et sœurs…

 

Cette révélation fit basculer Eugénie dans de lointains souvenirs qu’elle s’efforçait d’enfouir au plus profond de son être. Un mois plus tard, Sarah, affaiblie mais guérie, quittait l’hôpital aux bras de Lucas. En voiture, Eugénie observait tour à tour Lucas puis Sarah. Sans cesse, revenaient dans sa mémoire ces mots ; frères et sœurs… Se pouvait-il que Lucas fût son enfant ? Depuis des semaines, elle retournait la situation dans tous les sens. Elle n’avait que 16 ans lorsqu’elle avait abandonné son enfant et Lucas en avait 27 aujourd’hui. Elle éprouvait cette intuition de plus en plus puissante, cette révélation grandissante qu’il pourrait être son enfant. Et puis, ces analyses, superposables à celles de Sarah, la confortaient de jour en jour dans cette idée improbable. N’y tenant plus, elle gara son véhicule, tira le frein à main et hurla de toutes ses forces à la stupéfaction de Sarah et Lucas, restés sans voix. Elle arrêta le moteur, un lourd silence pesait dans l’habitacle. Eugénie pleurait à chaudes larmes. Elle ne parvenait plus à maîtriser ses émotions. Elle respira profondément et leur demanda pardon. Elle raconta l’histoire de sa vie, le vécu douloureux qu’elle avait gardé secret jusqu’alors, l’existence pour Sarah, d’un frère de l’âge de Lucas, les analyses génétiques identiques pour les deux jeunes gens et qui faisaient resurgir le passé, la folle envie de retrouver cet enfant perdu.

Lucas ne comprenait plus. Il souhaitait regagner Paris quelques jours. Il devait savoir. Il lui fallait se ressourcer auprès de ses parents, obtenir la certitude qu’il leur était légitime. Son enfance avait été des plus heureuses entre un père médecin et une mère institutrice. Il conservait le souvenir de moments joyeux et complices passés à leurs côtés, des parents aimants, attentionnés et protecteurs. Il refusait d’imaginer que ceux-là même aient pu le regarder grandir sans jamais rien lui révéler.

 

Arrivé sur place, il fut accueilli à bras ouverts et il eut plaisir à embrasser ses parents qu’il n’avait plus revus depuis  plusieurs mois. Il raconta longuement l’Italie, la musique, ses projets puis Sarah et enfin, Eugénie. Au cours de son récit, il décelait la tristesse sur le visage de ses parents, l’impression d’avoir démasqué un lourd et indéniable secret. A leur tour, ils dévoilèrent à Lucas l’impossibilité d’enfanter, le parcours d’adoption, l’attente, puis l’opportunité sur Necker d’adopter ce petit garçon suite à l’accouchement sous anonymat d’une jeune fille de 16 ans. Lucas restait sans voix. Il était bien le frère de Sarah. A présent, qu’allait-il advenir pour ces deux jeunes amants ? N’était-ce pas la raison pour laquelle, presque intuitivement, leur relation demeurait platonique ?

Les jours passèrent et Lucas décida de ne pas rejoindre Milan tout de suite. Il soutiendrait ses parents dans cette dure traversée de la vérité. Au cours de cette semaine passée dans la maison familiale, ils purent profiter de moments de quiétude pour, ensemble, tenter de trouver un dénouement positif à cette délicate situation.

Enfin, un matin, et après une décision collégiale, Lucas attrapa son téléphone et composa le numéro de Sarah qui attendait avec impatience l’appel de son fiancé. Elle décrocha le téléphone, un trémolo dans la voix. Au bout du fil, elle entendit : « Sarah, mon amour, maman avait raison… »

 

Sylvie S.

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