Proposition d'écriture numéro 7 : rédigez un récit en suivant quelques consignes - voici le texte de quelques-uns des auteurs

UNE PENSÉE POUR TOUTES LES VICTIMES DES ATTENTATS DU 13 NOVEMBRE A PARIS.


Je vais vous raconter une histoire qui va vous bouleverser. Une histoire à laquelle peut-être vous ne voudrez pas croire, une histoire qui vous donnera des cauchemars, une histoire qui a changé ma vie à jamais. Pourtant, cette soirée-là avait commencé presque comme toutes les autres.

C’était il y a plus de trois semaines et j’ai pourtant l’impression d’y être encore. Je rentrais du travail en me faufilant rapidement parmi les autres ombres du métro, la tête baissée, l’esprit ailleurs, je pensais de plus en plus à demander une mutation en province. J’avais prévu une soirée pour me détendre et me changer les idées : entre amies, autour d’un apéritif, boulevard Saint-Michel dans le Vème, dans notre QG nommé « Le Havana ». Je détestais les vendredis treize par superstition, surtout en novembre sous la grisaille, mais quand je n’étais pas de garde, je ne manquais pour rien au monde une bonne soirée entre copines pour oublier le quotidien. Ce soir-là, je n’arrivais cependant pas à décrocher du travail et à libérer mon esprit, pourtant il y avait fort à célébrer. Nous fêtions ma première année de service à la SDAT (sous-direction anti-terroriste) à Levallois. Ce travail avait tendance à nous mettre sous pression et à nous faire nous méfier de tout et tout le monde mais je l’aimais vraiment et j’étais fière de faire partie de l’équipe. Deuxième et troisième éléments à fêter : ma meilleure amie avait été promue et mon autre amie venait de rencontrer quelqu’un.

Mais, quelque chose n’allait pas.

Nous recevions chaque jour énormément d’appels de menaces d’attentats à la SDAT, c’était devenu presque routinier. Cependant, dans la journée, une personne avait appelé plus de cinquante fois en fin d’après-midi pour mentionner la présence d’un groupe de personnes douteuses réunies dans le quartier du stade de France. La récurrence de l’appel et le fait que la personne nous ai communiqué son identité complète devait être pris au sérieux. Moi, en tous les cas, j’avais pris l’appel très au sérieux. Mes collègues contrairement à moi, avaient classé rapidement ce témoignage car c’était un appel isolé et qu’il y avait plus urgent à traiter. Avant de quitter mon poste, on m’avait demandé de bloquer le numéro de l’individu qui en était à son soixantième appel pour libérer les lignes. Malgré mon pressentiment, malgré mon intuition que cet individu était à prendre au sérieux, je l’avais fait. J’étais déjà sortie du bâtiment et étais en direction du métro mais je décidais tout de même de retourner au bureau pour en parler directement avec mon responsable. C’est alors que Marie, une des amies que je devais rejoindre pour la soirée m’appela pour me dire qu’elle m’attendait déjà. Etant bien trop souvent en retard à mes rendez-vous personnels, je décidais donc de prendre le métro tout en appelant mon supérieur pour lui communiquer mon inquiétude. Il était en réunion selon sa secrétaire et je lui avais donc laissé un message vocal. La conscience plus tranquille, j’avais pris le métro. Je me souviens m’être dédouanée à ce moment-là, en me convainquant qu’il était temps pour moi de souffler et de profiter de ma soirée. Mes collègues plus expérimentés que moi, avaient très certainement raison de toute manière et mon responsable serait tenu au courant de mon message.

Nous étions donc toutes trois assises en terrasse à fumer quelques cigarettes, Marie sirotait tranquillement sa vodka, Loua dégustait son Martini et moi j’étais dans mes pensées quand je ressentis une énorme douleur à la poitrine. Je suffoquais, je commençais à convulser. J’avais l’impression d’avoir reçu une balle en pleine poitrine, de ne plus pouvoir respirer et c’est à ce moment que le personnel du bar a commencé à s’alarmer en nous ordonnant de rentrer dans le bar. Je me sentais partir, je cramponnais ma poitrine et je ne voyais plus que des points blancs défilés devant mes yeux. Mes amies essayaient de me calmer et d’appeler le Samu mais toutes les lignes semblaient occupées. Etais-je en train de faire une crise cardiaque ? Pourquoi aucune ligne d’urgence n’était accessible ?

Un homme somma un des barmen d’hausser le son de télévision qui était allumée derrière le comptoir.

Le journaliste parlait d’une prise d’otages dans une salle de concert, de diverses explosions dans Paris et puis je n’entendis plus rien, mes oreilles bourdonnèrent et mon sang se glaça. J’avais le souffle coupé. Je n’avais pas besoin d’en entendre plus, mes tripes me disaient : ça se passe au Bataclan. Mon conjoint y était avec son meilleur ami et au plus profond de moi, j’étais certaine que la prise d’otages était là-bas. Matthieu était né, bercé par le Hard-Rock et je lui avais offert deux billets pour le concert : « Eagles of Death Metal », groupe dont il était fan. Moi-même, détestant ce style de musique, il avait décidé d’y aller avec un adepte. Je suffoquais, j’étais dans la salle de concert avec Matthieu. Une première vision me vint dans laquelle je prenais une balle en pleine poitrine avant lui, l’ayant protégé de tout mon corps. Mes amies tentaient de me soutenir pendant que je m’effondrais sur les genoux, je tremblais de rage et je crachais de douleur sous le coup de la puissance de la sensation. Je n’entendais plus les filles, je focalisais sur mon ressenti. Une deuxième image vint, un peu moins nette que la première : Matthieu se cachait sous un siège, se bouchant les oreilles et regardant avec horreur des dizaines de corps inertes au sol à côté de lui.  

Ma force revint de suite, ma raison aussi. Je savais ce que je devais faire. Marie et Loua me regardèrent impuissantes, elles savaient. Elles confirmaient par un silence douloureux la localisation des attentats. Malgré leurs supplications, leurs sanglots et leurs tentatives désespérées de me maintenir dans le bar, elles comprenaient. Je ne pouvais perdre Matthieu, je ne pouvais rester à attendre cachée en sécurité, je l’avais mis dans cette salle et en danger et je devais aller le chercher. J’étais sortie du bar comme un bolide,  j’avais couru dans la rue comme une dérangée et j’avais heurté un taxi presque à l’arrêt. J’avais sommé le taxi de m’amener au plus près du Bataclan montrant ma plaque professionnelle qui pourtant ne valait rien sur le terrain. J’avais une matraque télescopique et une bombe lacrymogène dans mon sac, mais même nue j’y serais allé. Dans le taxi, le trajet me parut durer une éternité alors que pourtant c’était l’arrondissement avoisinant. Une éternité pour me dire que j’aurai du écouter ces soixante appels, une éternité pour imaginer le pire. Je n’appelais pas Matthieu car j’avais peur que cela ne se retourne contre lui, s’il était caché, il ne fallait surtout pas qu’il fasse de bruit. J’étais impuissante, j’étais une sourde complainte. Le taxi stationna, et je me mis à courir vers la salle de spectacle.

C’est là que tout bascula.

J’aperçus aux fenêtres des gens suspendus à l’extérieur préférant risquer une chute plutôt que de rester à l’intérieur, j’entendais des tirs et des gens hurler à mort, je voyais des blessés courir à l’extérieur pour leur vie, certaines personnes se faisaient piétiner devant la porte. C’était le chaos.

C’est à ce moment-là que nous avons entendu des explosions…

C’était infernal, c’était horrifiant. Les pompiers récupéraient les blessés mais ils étaient tellement peu en comparaison avec la masse suppliante. En entendant les détonations, j’étais convaincue que des terroristes avaient fini par se faire exploser à l’intérieur pour faire un maximum de dégâts. La police entrait à l’intérieur désormais et en quelques minutes ils avaient pu sécuriser la zone. En ouvrant les sorties de secours, des centaines de personnes jaillirent de tous les côtés. Ils avaient des visages horrifiés, hagards, certains semblaient en pleine hallucination. Ils sortaient de l’enfer par les deux grandes bouches désormais ouvertes sur le monde extérieur. Certains tombaient des fenêtres et venaient s’écraser lourdement au sol. D’autres sortaient pour s’effondrer au sol. Les gens saignaient, beaucoup avaient besoin de soins intensifs. C’était de la chirurgie de guerre qui était appliquée, c’était l’apocalypse.

Les blessés légers avaient pour premier réflexe de chercher leurs proches ou de téléphoner, j’essayais désormais d’appeler Mathieu en vain et ce, pendant de longues minutes, je savais que je n’étais pas autorisée à approcher davantage et encore moins à entrer. Je voulais simplement le voir sortir, simplement savoir, alors je restais en poste, cachée au coin d’une rue derrière un camion de déménagement stationné pour guetter. J’étais hors de moi-même, dans un état second, comme si rien de tout cela ne pouvait être réel, tremblante et pleurant pendant ce qui me paraissait être des heures.

22h00 sur mon portable, 80 morts et de nombreux blessés d’après BFM.

23h00 sur mon portable, 130 morts et de nombreux blessés d’après BFM.

Je faisais les cents pas dehors en rendant mes tripes deux ou trois fois sur le trottoir. J’appelais les numéros verts, les hôpitaux, en vain, pas de nouvelles de mon conjoint. J’étais muette de douleur, contrainte à un silence d’impuissance. J’attendais le verdict, serait-il : indemne physiquement mais traumatisé à vie, blessé et si oui, à quel degré ?, mort et si oui, avec ou sans souffrance ? J’entendis arriver un homme sur le trottoir, il chuchotait au téléphone et se cachait dans la pénombre. Il communiquait en arabe par téléphone, langue que je parlais couramment et qui m’avait valu d’entrer à la SDAT. Il disait que c’était terminé, qu’il avait assuré l’entrée de ses compères et qu’il assistait désormais à la fin du siège. Il confirmait qu’avant de se faire exploser, ses trois amis avaient achevé un à un les suppôts de Satan se trouvant dans la salle sauf quelques enfants présents qu’ils avaient épargnés. Il avait lui-même jeté sa ceinture d’explosif dans la salle car il n’y avait plus de dégâts à faire, puis était sorti avec la foule, il n’avait pas été repéré et comptait préparer les prochains événements.

C’est là que tout bascula de nouveau.

Une rage assourdissante m’avait pris aux tripes quand je m’étais jeté sur lui. Je le frappais de toutes mes forces avec ma matraque : au visage pour qu’il se taise, à la gorge pour qu’il n’alerte personne, puis dans les endroits les plus douloureux du corps pour qu’il paie pour toutes les victimes, pour leurs familles et pour leurs amis. Je le frappais non pas pour le blesser mais bien pour lui ôter sa misérable existence.

C’est tout près de nous que je vis Matthieu, à deux mètres à peu près, il était sublime et souriant et regardait l’homme supplicié entre mes mains. L’individu était dans un sale état et respirait à peine. Matthieu quant à lui s’approchait, il avait une plaie béante à la place du cœur qui saignait abondement.

J’étais tétanisée mais lui était souriant et me dit tendrement :

 «  Tu sais que je suis mort tout à l’heure, tu l’as senti n’est-ce pas ? Nous avons toujours eu une connexion unique toi et moi. Je n’ai pas souffert, je n’ai rien vu arriver, j’ai été blessé mortellement pendant que je chantais haut et fort en direction de mon groupe préféré ; de dos, face à la scène, sans douleur et heureux. J’ai adoré ton cadeau et tu n’y es pour rien. C’était le destin. Arrêtes de frapper cet homme, tu ne pourras vivre avec sa mort sur la conscience. Choisis toujours la vie, pour celle que tu portes en toi, ça aussi tu l’as senti n’est-ce pas ? Tu ne seras jamais seule, sauf si tu tues cet homme qui ne mérite pas ta vie ni la vie du petit être que tu portes ».

Je regardais l’homme gisant entre mes bras, celui pour qui j’avais il y a encore quelques secondes tant de haine, je pris son pouls. Il y avait encore de l’espoir pour lui et donc pour moi. Il avait ses papiers sur lui, je courus à la cabine téléphonique à quelques pas de nous et j’appelai la SDAT en dénonçant anonymement le terroriste qui agonisait par terre et qui avait besoin de soins intensifs. En donnant son nom et en étant persuadée qu’il était déjà fiché dans notre base de données des personnes dangereuses, je savais que mon appel serait entendu.

Enfin tout s’arrêta.

Matthieu était parti pour reposer en paix, c’était une certitude. Il avait les traits détendus à l’instant et il m’avait parlé avec chaleur, calme et tendresse. Croyez-moi ou non mais je suis certaine qu’il m’avait parlé, d’ailleurs je ne lui avais pas encore dit qu’il allait être père. Je rentrais chez moi abattue mais aussi riche d’une petite lueur d’espoir, de vie, Matthieu serait là pour toujours à travers l’enfant que je portais. Il me citait toujours « le petit prince » de Saint-Exupéry dans les moments de tristesse :

«  Il y aura toujours une autre occasion, un autre ami, un autre amour, une force nouvelle. Pour chaque fin, il y a un nouveau départ ».

Angélique G.

Je vais vous raconter une histoire qui va vous bouleverser. Une histoire à laquelle peut-être vous ne voudrez pas croire, une histoire qui vous donnera des cauchemars, une histoire qui a changé ma vie à jamais. Pourtant, cette soirée-là avait commencé comme toutes les autres. Ce soir de novembre…

Nous étions à la mi-novembre et je ne n’oublierai jamais…

Nous avions décidé de réserver une table à la terrasse de notre restaurant favori, petit restaurant parisien romantique, connu et reconnu pour sa cuisine d’exception. A force de fréquentations, les patrons en étaient devenus des amis.  Depuis des semaines, nous attendions ce moment avec impatience. Nous nous apprêtions à fêter notre anniversaire de mariage et pour la première fois depuis bien longtemps, nous allions nous retrouver en tête en tête. De leur côté, nos deux fils, âgés de 21 et 17 ans avaient organisé une soirée Rock au Bataclan pour le plus grand, et un match de football au stade de France avec son oncle, pour le second. Nous étions rassurés de savoir que ce soir-là, notre jolie famille allait passer une agréable soirée et je me réjouissais à l’avance de retrouver l’amour de ma vie comme au premier jour de notre rencontre.

Ainsi, en fin d’après-midi, dans la maison familiale, tout le monde s’affairait. Les discussions allaient bon train ; les places dans la salle de bain devenaient difficiles à obtenir. Mon fils aîné n’en finissait plus de gominer ses cheveux, de se parfumer, de veiller à ce que sa chemise ne soit pas froissée. Ce soir-là, il avait invité cette jolie fille pour qui, je le voyais bien, il avait une attirance différente de toutes celles connues jusqu’alors. Tout en ajustant mon maquillage et le regard en oblique vers mon adulte en devenir, je pris la liberté de lui donner mon sentiment sur cet amour naissant. J’avais observé, chaque jour, depuis ces dernières semaines, un changement attendrissant qui me faisait réaliser qu’il était un homme et qu’il avait bien grandi. Nous étions tous les deux, à échanger des regards complices dans le reflet que nous renvoyait le grand miroir de la salle de bain et nous n’avions pas besoin de longs discours pour savoir tout l’amour que nous avions l’un pour l’autre. Mon second fils fit irruption en me demandant de lui laisser une place pour terminer sa toilette. Je souris : lui aussi, à 17 ans, était grand, sportif et bel homme. Je n’avais pas le choix. Je lui cédais donc ma place. Je pris du recul pour les admirer secrètement, du coin de l’œil, tout doucement, sans les importuner. J’étais une mère fière et comblée de ce chemin parcouru à leur côté.

Il se faisait tard. Un klaxon retentit dans la cour. Mon second fils attrapa son blouson et quitta la maison à la hâte en nous souhaitant une bonne soirée. Il rejoignit son oncle et la voiture démarra, prenant la direction du stade de France. A son tour, l’aîné de nos enfants nous salua et emprunta la voiture de son père pour conduire son amie au concert de Rock du Bataclan. Enfin, nous étions seuls. Le restaurant se trouvait à proximité de la maison et nous avions décidé de nous y rendre à pieds, prenant ainsi le temps de se retrouver main dans la main, de bavarder, de sentir l’autre tout près, de profiter de chaque instant d’intimité.  Je ne saurais dire ce qui m’a fait changer d’avis ce soir-là lorsque le garçon de salle nous proposa une table en terrasse. Je ne sais pourquoi j’ai refusé et préféré un coin plus intime situé dans le fond du restaurant, à l’abri des regards. La soirée promettait d’être douce. Je commençais enfin à me détendre après une semaine de travail acharné et harassant. Nous étions heureux d’être là. Les patrons avaient imaginé pour nous un repas très spécial et d’une saveur inattendue.

Pourtant, quelque chose n’allait pas. Je le compris lorsqueje vis soudainement du mouvement en terrasse. Des cris, des clients qui entraient dans le restaurant en hurlant. Mais que se passait-il ? A ce moment précis, les vitres du restaurant volèrent en éclats. Des tirs puissants et d’une violence inouïe venaient de traverser la salle de part en part. J’étais incapable de penser. Mon mari s’était jeté sur moi et m’avait projetée au sol. Nous étions là, l’un sur l’autre, n’osant plus bouger, ne respirant plus. Tout doucement, il me toucha, me demanda à l’oreille si j’étais blessée. Nous étions vivants tous les deux. Mais pourquoi cette soirée devenait-elle un véritable cauchemar ? Le restaurant était plongé dans le noir et nous entendions des gémissements, des pleurs étouffés, des cris d’horreur à l’extérieur. En peu de temps, les forces de police étaient sur les lieux. Nous étions sauvés. Nous pûmes regagner la sortie par la terrasse et je fus prise d’un malaise indescriptible lorsque je vis l’horreur qui défilait sous nos yeux au fur et à mesure que nous progressions vers l’extérieur. Partout, des corps, du sang, des innocents tués de main d’homme…

Au même moment, nous ne le savions pas, mais une situation similaire éclatait au Stade de France et au Bataclan. Rapidement, nous nous renseignions auprès des autorités pour connaître les raisons de tels actes. Les femmes pleuraient, les hommes tentaient de les rassurer. Les ambulances affluaient de toutes parts pour prendre en charge les victimes. Les autorités appelaient au calme. Partout, les gens consultaient leur portable pour se rendre compte de l’étendue du malheur qui frappait la capitale. Je poussai un cri d’horreur mêlé d’une angoisse qui m’empêcha de respirer lorsque je lus sur mon smartphone la prise d’otage du Bataclan et les attentats kamikazes au Stade de France. Il m’était impossible d’imaginer le pire pour mes enfants. Non, je me refusai ces images. J’appelai aussitôt mon frère qui répondit dans la seconde m’annonçant que tout allait bien, qu’ils se trouvaient hors de danger et que le Stade avait été sécurisé très vite. Je demeurais sans nouvelles de mon aîné. Je fus prise d’une crise convulsive. Mon corps ne cessait de trembler, j’entendais la voix de mon mari me suppliant de respirer, de me calmer mais impossible. On m’assit au sol, le dos appuyé contre un lampadaire. Je sanglotais, incapable de prononcer un mot. Petit à petit, je parvins à retrouver mes esprits et la douleur se fit plus intense. Il fallait que je sache où était mon enfant. Avait-il pu échapper à ces barbares sanguinaires ? Les gendarmes nous avaient donné une conduite à tenir. Il fallait rester sous l’œil des autorités, ne surtout pas transgresser de fatals interdits.

Je savais ce que je devais faire, mais au lieu de cela je décidai tout de même, coûte que coûte, de me rapprocher du Bataclan, de mon fils, avec l’angoisse grandissante d’un dénouement funeste. Mon mari le comprit. Il tenta de me retenir mais je le repoussai violemment, prise d’une peur panique. Je me mis à hurler, hystérique, déboussolée, ne sachant que faire pour gagner le Bataclan.  

C’est là que tout bascula, la vie de tout un peuple venait de prendre un tournant horrible. Nous étions conscients que nous venions d’échapper à la mort, que d’autres y avaient succombé. Je savais que parmi la foule, des mères cherchaient aussi leur enfant. Paris était meurtri, touché en plein cœur par du venin, de la folie terroriste. Mais pourquoi ? Nous étions tous là, debout, tels des corps sans vie, incapables de mettre des mots sur ces images horribles gravées à jamais dans nos mémoires. Plusieurs heures passèrent avant que nous n’ayons pu regagner la chaleur du domicile, le réconfort de murs sécurisants, à l’abri du danger. En arrivant à la maison, mon frère et mon deuxième fils étaient rentrés du Stade. Je ne sais comment j’ai pu trouver la force de courir vers mon enfant et le serrer si fort dans mes bras en pleurant à chaudes larmes.

Enfin, tout s’arrêta, dans ma poche, mon téléphone vibrait. Je l’attrapai très maladroitement, très vite, je crois, tremblante de peur. Je m’effondrai au sol lorsque j’entendis la voix saccadée et choquée de mon aîné parvenant à nous écorcher trois mots presque imperceptibles : « nous sommes vivants… »

 

 

Croyez-moi, l’histoire de cette famille aurait pu être la votre, la mienne. Lorsque l’on est parent, l’on ne peut s’empêcher d’éprouver une compassion à l’infini envers toutes les victimes des attentats du 13 novembre. A fur et à mesure de cet éprouvant récit, montait en moi un sentiment de tristesse infinie, une insurmontable difficulté dans la description des évènements que j’aurais voulu emprisonner dans cette feuille de papier, que j’aurais souhaité ne jamais voir arriver. Malgré ce, je veux continuer à croire en l’Homme. Je veux m’éveiller tous les matins et aimer la vie car cette vie-là, elle nous appartient, elle est belle et nous devons rester debout face à une menace que tout un peuple uni et déterminé parviendra à éradiquer à force d’amour, de respect et de bienveillance. 

Sylvie S.

La nuit où ma vie bascula

      Je vais vous raconter une histoire qui va vous bouleverser. Une histoire à laquelle vous ne voudrez peut-être pas croire, une histoire qui vous donnera des cauchemars, une histoire qui a changé ma vie à jamais. Pourtant, cette soirée-là avait commencé comme toutes les autres. Ce soir de novembre, je me trouvais dans un excellent petit restaurant italien avec mon amoureux et un couple d'amis.

     La soirée était des plus agréables. L'ambiance était à la bonne humeur, et je me régalais d'une assiette de penne en essayant de ne pas m'étouffer tant je riais des idioties et des pitreries de nos deux compagnons masculins. Mon amie Lucie était rouge pivoine tant elle riait, et je savais que mon teint devait être lui aussi coloré. Je pouvais le sentir à mes joues brûlantes.

     Pourtant, quelque chose n'allait pas. Je le compris lorsque Théo s'arrêta brusquement de parler et que l'expression de son visage devint grave. Son regard s'était porté derrière moi, et je crus y déceler de la peur. Je me souvins avoir pensé à ce moment-là, qu'il aurait pu être comédien. Je ne compris que trop tard que ce n'était pas là une farce de plus.

- Baissez-vous ! cria-t-il.

     Je savais ce que je devais faire, mais au lieu de cela, je me retournai pour voir ce qui se passait. C'était stupide de ma part, et j'aurais mieux fait d'écouter l'avertissement de mon ami. Plusieurs hommes armés venaient de pénétrer dans le restaurant. Les gens se mirent à hurler, en même temps que résonnaient à mes oreilles le bruit des balles sifflant de tous les côtés.

- Il faut sortir par les cuisines, dit Théo sur un ton pressant.

     Je sentais Cédric à mes côtés me tirer par le bras, mais j'étais comme hypnotisée par l'horreur qui se déroulait sous mes yeux. Je vis autour de moi des personnes plonger sous leur table pour se protéger, d'autres tenter de s'enfuir en vain. Les hommes avançaient vers le fond du restaurant. Il était trop tard pour fuir.

      C'est là que tout bascula, quand une main m'agrippa brusquement pour m'obliger à me baisser. Je me retrouvai ainsi couchée sur le sol, sentant le corps de Cédric sur le mien, tel un bouclier humain.

     Mon regard se posa alors sur nos deux amis, couchés face à nous. Lucie se tenait sous le corps sans vie de Théo, dont les yeux vides étaient fixés sur moi, tandis que son sang inondait mon amie, tremblante et les yeux agrandis de terreur.

     Je vis alors une marre de sang s'étendre sous moi, jusqu'à toucher celle qui provenait du corps sans vie de Théo. J'eus alors conscience de la douleur dans ma poitrine, et de ma difficulté à respirer. J'étais grièvement blessée, je le sentais à présent, bien que je ne sûs pas à quel moment l'on m'avait tiré dessus.

     Enfin, tout s'arrêta. Alors que j'entendais les sirènes se rapprocher inexorablement, la fusillade s'arrêta brusquement. Autour de moi, une nouvelle agitation régnait. Des gens pleuraient, gémissaient, certains hurlaient encore. Mais je n'avais véritablement conscience que de ma propre douleur et du regard terrorisé de Lucie face à moi. Au bout d'un temps interminable, je sentis que Cédric n'était plus couché sur moi.

     Des bras me retournèrent avec douceur. Je pus voir le résultat du carnage qui venait d'être perpétré. Je compris aussi pourquoi Cédric ne s'était pas relevé plus tôt. Il gisait à quelques pas de moi, mort. On le recouvrit, comme tous les autres cadavres qui remplissaient le restaurant.

     Ce ne fut que plus tard, une fois l'état de choc surmonté, et ma blessure soignée, que l'on m'expliqua ce qui s'était passé. Des terroristes avaient attaqué le restaurant, mais aussi d'autres lieux de la capitale, faisant plus d'une centaine de victimes et presque autant de blessés. Cédric avait pris une balle dans le dos, alors qu'il faisait barrière de son corps pour me protéger. La balle l'avait traversé de part en part, le tuant sur le coup, et me blessant par la même occasion.

     Croyez-moi, au vu de ce que je sais à présent et de la terrible douleur que je ressens au plus profond de moi, je regrette de ne pas avoir écouté l'avertissement de Théo. Si je m'étais baissée aussitôt, nous aurions pu nous faufiler dans les cuisines. Nous n'étions pas très loin. Mais j'avais perdu de précieuses secondes à regarder ce qui se passait, et aucun de mes amis n'avait voulu partir sans moi. Deux d'entre eux étaient morts, et je garderai à jamais des séquelles tout autant physiques que morales de ce qu'il était advenu cette nuit-là.

Anne C.

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Commentaires : 2
  • #1

    solignac sylvie (dimanche, 20 décembre 2015 18:10)

    Je prends enfin le temps de vous lire. Malgré la difficulté du sujet, j'ai adhéré à vos récits. Je n'ai aucune conviction religieuse mais je prie tous les jours l'Univers tout puissant pour que cesse cette violence que mène l'homme contre l'Homme. A bientôt les z'amis.

  • #2

    Angelique (lundi, 21 décembre 2015 09:42)

    Merci pour ces textes forts , j'ai longtemps hésité à écrire sur cet événement par rapport à mes proches, parmi eux , des victimes de toute cette horreur. Mais je crois qu'écrire et vous lire était important et thérapeutique . Belle journée à vous.