Proposition d'écriture numéro 6 : imaginer une histoire fantastique - voici le texte de quelques-uns des auteurs

     Comme chaque année, Patrick aimait à passer ses vacances d’été dans un endroit calme et reposant, loin de la chaleur écrasante et des plages bondées. La montagne avait toujours eu sa préférence, de même que le lac des Bouillouses, avec son sublime panorama, où il aimait venir pêcher. Fut un temps où il s’y rendait une ou deux fois par an avec des amis, ils aimaient refaire le monde à la lumière des étoiles, après avoir vidé quelques bières. Mais cet été là, il s’y était rendu seul.

     Alors qu’il avait établi ces pénates au camping municipal de Mont Louis depuis plus d’une semaine déjà, Patrick décida de préparer ses affaires pour bivouaquer une nuit au bord du lac. Il reçut alors la visite de son voisin Éric, dont la tente faisait face à la sienne. Lui et sa femme étaient arrivés le même jour que lui, et ils avaient tous trois sympathisé.

 

— Tu montes au lac aujourd’hui ? demanda Éric en guise d’introduction.

— Oui. Je ne reviendrai que demain soir.

— J’aimerais bien faire du bivouac une fois, mais Claudine n’est pas trop tentée, avoua-t-il.

— Non, sans façon ! lança Claudine qui n’avait rien perdu de la conversation. J’aime le camping, mais avec un minimum de confort.

 

     La jeune femme s’était installée devant leur tente, le nez plongé dans un livre. Il semblait pourtant qu’elle s’intéressait davantage à ce que se disaient les deux hommes, plutôt qu’à son roman.

 

— Je crois surtout qu’elle a la trouille de se retrouver en pleine nature, sans personne autour, dit-il en baissant le ton.

— Ça peut se comprendre, dit Patrick. La montagne est imprévisible. Beaucoup de choses peuvent arriver.

— M’en parle pas ! fit-il sur un drôle de ton.

— Tu penses à ton frère ? demanda Patrick, mal-à-l’aise.

— Ouai, fit-il en haussant les épaules. Enfin bref, attrape-nous pleins de truites pour demain soir ! dit-il en retrouvant sa bonne humeur.

 

     Patrick regarda Éric s’éloigner, perplexe. Le deuxième soir après leur arrivée, Éric et Claudine l’avaient invité à partager leur repas, et l’alcool avait pas mal coulé cette nuit-là. Alors que sa femme était partie se coucher depuis un moment, Éric s’était laissé aller à raconter à son nouvel ami une histoire étrange.

     Son frère, Paul, qui lui aussi avait une passion pour la montagne et la pêche, connaissait un coin tranquille près d’une rivière, où il aimait venir de temps en temps. Un matin, alors que le jour n’était pas encore levé, il s’était rendu près de cette rivière. Mais alors qu’il n’en était plus très loin, un bouillard épais était monté du sol, rendant la visibilité difficile. Il ralentit nettement son allure, n’avançant plus qu’à pas prudents.

     Bientôt, il entendit le murmure familier de l’eau, et sut qu’il n’était plus qu’à quelques mètres. C’est alors qu’une forme féminine se découpa dans le brouillard. Une voix enchanteresse et cristalline chantonnait près de lui. Puis, elle se mit à rire, transportant de joie l’homme, pour une raison qu’il ne comprenait pas. Tout aussi subitement qu’il était apparu, le brouillard retomba, et seules des traces de pieds nues près de la rivière témoignaient de la réalité de ce qui venait de se passer.

     Paul avait raconté cet étrange épisode à son frère, qui avait eu dû mal à y croire. Suite à cela, Paul devint obsédé par cette femme qu’il n’avait fait qu’entrevoir, et revint de plus en souvent près de la rivière. Plusieurs semaines passèrent. L’on finit par retrouver le corps de Paul, à moitié immergé. Il était mort noyé.

     Ce récit avait beaucoup ébranlé Patrick. Plus qu’il n’avait voulu se l’avouer. Il se sentait mal-à-l’aise chaque fois qu’il y repensait. Il regrettait même d’avoir reçu cette confidence. Une part de lui souhaitait camper près du lac juste pour se rassurer, se prouver qu’une simple histoire ne pouvait l’atteindre au point de changer ses plans. Mais au fond, il était conscient qu’une peur sourde s’était emparée de lui, sans en comprendre vraiment la raison.

     Comment une simple histoire pouvait-elle affecter à ce point une personne ? C’était tout bonnement irrationnel. Il ne connaissait, après tout, pas l’homme à qui cela était arrivé, et ne se rendait pas au même endroit où ce drame était survenu. Et il pouvait même se demander si ce qu’Éric lui avait raconté était vrai. Alors en ce cas, pourquoi Patrick sentait son malaise s’accentuer à chaque pas qui le rapprochait du lac ?

     Quand enfin le lac entra dans son champ de vision, un sourire éclaira son visage. L’endroit n’avait pas changé. Il était le même que deux jours auparavant. Malgré l’air frais du matin, le soleil rayonnait, et semblait le réchauffer en même temps qu’il chassait son malaise. Il se traita d’idiot et décida de profiter pleinement de la belle journée qui s’annonçait.

     Il marcha deux bonnes heures, avant de trouver un endroit qui lui convenait, et sans personne autour de lui. Il installa son matériel sans se hâter, tout en sifflotant gaiement. La journée s’écoula ainsi, paisiblement. Même s’il n’avait pas beaucoup de touches, il s’en moquait éperdument. De temps en temps, des touristes passaient non loin, mais personne ne s’arrêta près de lui, à son grand soulagement. Tout ce qu’il voulait, c’était de la tranquillité. Il n’avait nulle envie de tailler une bavette avec qui que ce soit.

     Bientôt, le soir tomba, et son malaise revint au grand galop. Pour occuper son esprit, il prépara son repas du soir, qui malheureusement ne lui demanda pas beaucoup de temps ni de travail. Le repas fut vite expédié et avalé, et la nuit tomba à son tour. Sa lampe jetait une lueur faiblarde près de lui. Alentour, rien ne bougeait. Aucun bruit, hormis ceux de la nature environnante.

     Patrick avait installé sa petite tente, mais ne s’y réfugia même pas. Il ne se voyait pas passer la nuit à écouter les bruits des animaux sans voir ce qui se passait autour de lui. Cela serait trop angoissant. Il resta assis sur son fauteuil de pêcheur, s’assoupissant de temps en temps, pour se réveiller chaque fois en sursaut, sans aucune raison.

     La nuit s’écoula sans problème, mais peu avant l’aube, un brouillard à couper au couteau s’installa, nappant le lac et ce qui l’entourait d’une atmosphère irréelle. Patrick était alors parfaitement éveillé, et n’osait plus bouger. Ce phénomène n’avait pourtant rien d’exceptionnel, et jusqu’à aujourd’hui, il ne s’en était jamais inquiété.

     Les sens en alerte, Patrick était aussi tendu qu’un arc, et attendait dans l’angoisse, qu’il se passa quelque chose. Mais quoi au juste ? Le savait-il seulement ? Qu’une créature émerge du brouillard pour le noyer ? Qu’une Nymphe à moitié nue se jette sur lui pour assouvir ses fantasmes ? Un rire quelque peu hystérique sortit de la gorge de Patrick. Qu’il était donc ridicule de se monter ainsi le bourrichon pour une histoire qui n’avait probablement rien de surnaturel. Le frère d’Éric avait sans doute trop tâté de la bouteille et avait fini par se noyer en pourchassant quelque hallucination.

     Il essuya ses joues inondées de larmes et se calma. Rire lui avait fait du bien. Cela avait chassé la tension de son corps. Il s’apprêtait à se rendre enfin sous sa tente, afin de prendre un peu de repos, et de réchauffer son corps transi de froid. C’est alors qu’une voix s’éleva tout près. Une voix de femme, qui chantonnait. Patrick se figea d’effroi. Son regard balaya l’horizon en tous sens. Il aperçut une silhouette aux courbes féminines quelque part sur sa droite.

 

— Qui est là ? cria-t-il d’une voix qui n’était pas aussi ferme qu’il l’aurait voulu.

 

     Seul un rire clair lui répondit. Quelqu’un le frôla par derrière, pour ensuite plonger dans l’eau. Patrick s’avança près du lac, tel un somnambule. Un pan de brouillard se dissipa à cet instant, le laissant voir enfin la créature qui se jouait de lui.

     Si de prime abord, elle ressemblait effectivement à une femme, nue de surcroit, en l’observant plus attentivement, Patrick comprit qu’il n’en était rien. Sa peau avait une teinte légèrement bleuté, ses yeux étaient anormalement grands, à l’éclat cruel.

     Elle se remit à chantonner, sans qu’il comprenne les paroles. Il ne connaissait pas cette langue. Il fut prit subitement de l’envie de plonger à ses côtés, mais il sut se contrôler. Néanmoins, s’il restait là, il était persuadé de finir comme Paul. Il fit alors la seule chose censée dont il était encore capable ; il prit la fuite.

     Bien évidemment, il ne pouvait réellement courir à cause de la faible visibilité. Il ne manquerait plus qu’il tombe dans une crevasse, un trou, ou qu’il trébuche et se casse quelque chose. Sa panique finit par retomber, et il décida de s’arrêter, hors d’haleine. Le brouillard commençait à s’estomper, et il attendit qu’il soit complètement dissipé avant de faire demi tour vers son campement.

     A la lumière du jour, tout paraissait affreusement normal, songea-t-il. Ses jambes étaient encore quelque peu flageolantes, mais la terreur panique qu’il avait ressentie plus tôt s’estompait progressivement. Lorsqu’il arriva à son campement, il ne vit rien d’anormal. Tout était à sa place. Aucune trace d’une quelconque créature aguichante. Elle avait dû partir avec le brouillard.

     Néanmoins, l’idée de rester à cet endroit toute la journée lui répugnait. Il n’avait qu’une hâte, retourner au camping, là où il y avait des gens dans tous les coins. Il plia bagage en un temps record et partit d’un bon pas en direction de sa voiture. Il lui fallut un long moment pour y arriver. Il ne pouvait s’empêcher de jeter des coups d’œil fréquents derrière lui, mais sans jamais rien apercevoir. Patrick se détendit un peu durant le trajet en voiture, et plus encore quand il fut au camping.

 

— Déjà se retour ? s’étonna Éric, qui prenait le petit déjeuner devant sa tente en compagnie de sa femme.

— Tu fais une drôle de tête, remarqua-t-elle. Ça ne va pas ?

— On dirait que tu as vu le monstre du Loch Ness, rit Éric.

 

     Patrick s’apprêta à leur raconter son histoire, mais se retint. Il analysa avec attention Claudine, qui, lui semblait-il, ressemblait à la créature qu’il avait vue cette nuit. Un soupçon s’insinua alors en lui. Après tout, c’était Éric qui lui avait raconté cette histoire à dormir debout. Rien ne lui prouvait qu’elle était vraie. Ce n’était peut-être qu’une farce pas drôle du tout. A moins qu’il se cherchât une explication plus satisfaisante, qui inspirait la colère, et non l’épouvante.

— J’ai juste mal dormi cette nuit, et ma ligne a cassé. Comme un idiot, j’ai oublié une partie de mon matériel, dit-il sur un ton qui se voulait léger.

 

     Les jours suivants, Patrick passa du temps avec le couple, et tenta de repérer chez eux le signe qu’ils avaient bien tout manigancé pour le terroriser. Mais il ne décela rien de ce genre, et n’osait toujours pas leur raconter ce qui s’était passé, ni les confronter. D’ailleurs, pourquoi feraient-ils une chose pareille ? Cela aurait été une farce bien cruelle, tout autant que dangereuse.

     Chaque nuit il revivait ce qui s’était passé, et le matin en se réveillant, il n’avait qu’une envie, qu’une obsession, y retourner pour vérifier qu’il n’avait pas rêvé. A moins que ce ne fût qu’un prétexte. Le lac l’appelait, ou plutôt, la créature qu’il y avait vue. Il s’en était tenu éloigné ces derniers jours, mais il avait fini par prendre une décision. Il devait à tout prix y retourner. Et tant pis s’il devait finir comme le frère d’Éric. Il devait la revoir.

Anne C.

Ce soir-là, Justin ne ressentait pas l'envie de rentrer tout de suite. Une journée difficile venait de s'achever et ses amis lui avaient donné rendez-vous au café du coin. D'ordinaire, il déclinait toujours l'invitation prétextant une excuse que ses collègues qualifiaient  systématiquement de ridicule. Justin,  à l'orée de ses 30 ans, embrassait une carrière brillante d'informaticien aux États-Unis.  D'un tempérament plutôt solitaire, il avait malgré tout opté pour la vie en communauté dans un très bel immeuble équipé d'une laverie, salle de sport, d'un restaurant et d'une piscine communs. Malgré ce, il ne profitait jamais de toutes ces commodités. Il avait quitté la France pour s'engager auprès d'une multinationale créatrice de jeux vidéos mais il avait le mal du pays. Sa famille, ses amis parisiens lui manquaient beaucoup. 5 ans auparavant, et alors même qu'ils débarquaient en Amérique, Lisebeth, l'amour de sa vie l'avait quitté pour d'autres cieux. L'avenir s'ouvrait à eux mais Lisebeth fut emportée en quelques mois par une leucémie foudroyante. Depuis, Justin s'était transformé en une bête de travail sans plus aucun loisir ni même envie de bonheur, si minime fût-il. Exceptionnellement, il accepta l'invitation de ses collègues afin de tenter de sortir de cette routine qui l'emportait chaque jour dans un tourbillon de tristesse inouïe. Au cours de cette soirée, il parvint à se détendre et même à sourire aux diverses blagues de ses camarades. La nuit était bien avancée lorsqu'il décida de regagner son domicile et de s'installer à l'écran pour consulter ses mails. Il alluma sa machine et entreprit de prendre une douche pendant le lancement des programmes. Lorsqu'il sortit de la salle de bain, il constata que son ordinateur faisait défiler des images presque imperceptibles comme des visions de l'esprit, comme un défilé de souvenirs flous. Il pressa sur une touche et l'ordinateur cessa le processus. Il lut ses mails comme d'ordinaire et gagna son lit, perturbé tout de même par cette cascade d'images informatiques incontrôlables. Les jours qui suivirent furent tous identiques les uns aux autres, sans saveur et monotones. Cependant, chaque soir, Justin constatait que son ordinateur répétait ce défilé d'images étranges, presque comme un appel au secours. À force d'observation, ces enchaînements rapides de photos lui devinrent familiers mais, ce soir-là, très subrepticement, son esprit crut reconnaître sur un cliché furtif l'impression de déjà vu, d'une situation connue, d'une photo prise par lui-même mais qu'il avait enfouie depuis des années au plus profond de son âme. Il tressaillit et coupa net le courant. Il resta figé, choqué devant l'écran noir et lugubre. Un silence pesant envahissait l'appartement et Justin préféra oublier cet égarement. Malgré lui, il se souvint de cette photo. Maintenant, il était persuadé qu'il s'agissait de celle de Lisebeth lors d'un périple en Italie, sur les vestiges de Pompéi. Il se passa plusieurs semaines avec toujours ce même procédé informatique envahissant son écran chaque soir et  avec de plus en plus de précision dans la projection des images. Cette nuit-là, Justin dormit très peu et le sommeil devint pesant au petit matin…

Une voix familière le sortit de sa torpeur. Il ouvrit un œil puis l'autre et poussa un cri si puissant qu’il l'éjecta douloureusement du lit au sol dans un bruit fracassant. Il se mordit les lèvres, se pinça l'avant-bras. Il ne rêvait pas. Il cacha son visage dans ses mains, effrayé de ce qu'il venait de se passer. Il resta un moment figé, recroquevillé sur lui-même au pied du lit, le cœur battant la chamade. Il venait d'entendre, malgré lui, la voix de Lisebeth qui l'invitait à prendre son café matinal. Il se sentait désemparé. Il avait l'impression que son esprit lui jouait des tours. Quel jour étions-nous ? Où se trouvait-il ? Presque au ralenti et comme sorti d'une scène cinématographique, il ôta les mains de son visage et la vit, accoudée au comptoir de la cuisine, tenant, comme à son habitude, un énorme bol de lait chaud et se délectant, les yeux fermés, de ce breuvage bienfaisant. Le cœur de Justin faillit lâcher lorsque Lisebeth posa son bol et se dirigea vers lui en tendant une main pour l'aider à se relever. Abasourdi, il se laissa soulever du sol presque par miracle. Le contact de cette main dans la sienne le projeta 5 années en arrière et le trouble envahit aussitôt Justin, proche du malaise.  Lisebeth, sa douce, sa tendre aimée, en chair et en os devant lui, dans leur appartement, mais comment donc était-ce possible ? A présent, il tremblait de tous ses membres, pleurait à chaudes larmes. Il attrapa le visage de Lisebeth dans le creux de ses mains, la fixa un moment et dans un élan d'amour inassouvi depuis si longtemps, la serra dans ses bras jusqu'à presque la rompre. Il ne parvenait plus à se détacher d'elle, de son cou, de sa chaleur, de son odeur, de ce manque si profond. Elle tapa son épaule d'une claque amicale lui enjoignant de la lâcher pour ne pas la blesser. Le temps venait de se suspendre. Il ne voulait plus la quitter. Ils bavardèrent longtemps, ils s'étreignirent à en mourir, leur corps n'en finissaient plus de se mélanger, leurs mains de caresser la peau de l'autre. Lisebeth était-elle vivante ? A présent, il en était certain. Peu à peu, son esprit s'apaisait et occultait le souvenir douloureux des funérailles de Lisebeth. A nouveau, il ferma les yeux, inspira profondément et se délecta de ce merveilleux moment. Justin ne s'expliquait toujours pas de ce qu'il était en train de vivre et le comportement de Lisebeth l'interpellait. Connaissait-elle sa fin tragique ? Mais que se passait-il ? Il se trouvait dans l'incapacité totale d'y réfléchir. Il souhaitait simplement profiter d'elle, de cet instant mystérieux et presque surnaturel. Cependant, Lisebeth portait une tenue qui le ramena quelques jours avant l'annonce de sa leucémie. Il n'avait rien oublié de ses moindres habits, de son allure, de ce pendentif cylindrique, gravé de toutes part, et qu’elle ne quittait jamais.  Lisebeth faisait partie de son quotidien. La mort l'avait emportée mais il avait pris le temps, depuis ces cinq dernières années, de se remémorer à l'infini tous les moments passés avec elle. Etait-ce un signe du destin ? L'univers lui fournissait-il la possibilité de réécrire l'histoire de sa vie ? Leur amour était-il si fort pour lui laisser l'occasion de la retrouver ? Lisebeth questionna Justin du regard. Il paraissait inquiet et elle le savait bien. De son côté, elle ne semblait pas gênée par cette situation  incompréhensible. Elle s'adressait à Justin comme s'ils s'étaient quittés la veille, empreinte d'un naturel déconcertant. Les jours suivants, l'ordinateur se mit à fonctionner normalement, comme si le phénomène vécu quelques temps auparavant n'avait jamais endommagé les mémoires de l'appareil. Lisebeth était aux côtés de Justin, souriante et aimante, comme autrefois et ce durant plusieurs mois…

*

Le réveil ne sonna pas. Il se hissa hors du lit, caressant l'oreiller de Lisebeth encore imprégné de sa chaleur parfumée. Il prononça tendrement son prénom avant de gagner la cuisine. Le café coulait lentement et il perçut du bruit dans la salle de bain. Il se précipita sur la pointe des pieds pour surprendre Lisebeth sous la douche. D'un coup sec, il ouvrit la porte pour la faire sursauter. La pièce était vide. Il  tourna aussitôt les talons, revint sur ses pas, chercha Lisebeth partout, scanda son prénom dans tout l'immeuble. Rien. Il sentit un tourbillon de profond désarroi l'envahir. Le sol se déroba sous ses pieds, il vacilla avant de s'effondrer, inconscient…

Justin, perçut, de façon très lointaine, les miaulements d'un chat qui se rapprochait. Puis il sentit la présence de l'animal qui cherchait le contact d'une caresse en se frottant tout contre sa poitrine. Il réalisa alors qu'il avait peut être passé plusieurs heures au sol. L'immobilisation et les douleurs musculaires engendrées lui confirmaient bien son maintien prolongé à terre. L'âme en peine et le cœur lourd, Justin tenta de se redresser pour attraper le chat qui accepta volontiers ce nouveau contact humain. Justin observa un instant l'animal. La mémoire lui revint. Le chat se trouvait dans la salle de bain avant la survenue de son malaise. Il avait certainement dû se faufiler par le fenestron à l'insu de Lisebeth... Lisebeth... Où était-elle ? Que se passait-il ? Il se retrouvait dans la même position que lorsqu'il s'était éveillé en entendant sa voix... Il hurla de douleur, son cœur lui donnait l'impression de s'éteindre lentement  et sa souffrance était  aussi dure que des coups de fouets assénés par le bourreau à sa victime. Il gagna le salon à la recherche d'un signe, si moindre fût-il, de sa présence. Quelques vêtements de Lisebeth gisaient encore ça et là. Justin restait figé, le regard flou de désarroi, la mine défaite. Il se laissa choir dans le sofa, avec cette forte impression de n'être plus humain, plus suffisamment conscient pour penser de façon rationnelle. Il était perdu. Tel un pantin désarticulé, il trouva la force inattendue et incontrôlée de retourner dans la salle de bain à la recherche d'un quelconque indice sur la disparition soudaine de sa Lisebeth. Mais rien... Ainsi et pendant des jours, des semaines, il attendit et espéra son retour en imaginant que Lisebeth refranchirait bientôt le seuil de la porte. Seul le chat avait élu domicile chez Justin et semblait s'adapter à la situation difficile qu’il vivait…

Peu à peu et à force de travail, Justin parvint à retrouver le sommeil et une résignation évidente face à un destin qui semblait jouer de lui. Pourtant, il sentait, il imaginait toujours la présence de Lisebeth à ses côtés. Un matin, il prit la décision douloureuse de changer de vie, de regagner Paris et retrouver ses amis Français. Il prit le temps de planifier ses nouveaux projets, persuadé qu'il trouverait les ressources nécessaires pour affronter toutes ces étapes difficiles. Soudain, et comme poussé par son instinct, il éprouva le besoin mystérieux de faire un détour par l'Italie, comme pour adresser un dernier adieu à Lisebeth. Il alluma son ordinateur, presque malgré lui, et réserva aussitôt un billet en partance pour Pompéi. Quelques semaines plus tard, il quittait définitivement l’Amérique pour rejoindre l’Italie puis la capitale, le cœur lourd de souvenirs. Sa main tremblait lorsqu’il referma la porte de l’appartement vide et froid.  Il partit très vite,  sans se retourner, cherchant à fuir un enlisement d’images, de sons, d’odeurs bien trop familières et chères en son cœur.

*

Arrivé sur place, il réserva la chambre d'hôtel que Lisebeth et lui avaient occupé 5 ans auparavant. Lorsque le garçon de chambre le devança pour lui ouvrir la porte, il se souvint. Il ferma délicatement les yeux, inspira profondément avant de pénétrer dans cette pièce qui lui fit remonter le temps. Il ne souffrait plus. Il ressentait une légèreté de l’âme, une sérénité qui le rassurait. En revenant sur les lieux de leur dernier voyage amoureux, Justin caressait l’espoir de guérir ses blessures. Peu à peu, il conserverait le souvenir intact de Lisebeth jusqu’à, progressivement, retrouver l’envie de vivre et d’avancer vers un avenir meilleur et serein. Au dernier jour de son périple, il visita à nouveau les ruines en prenant le temps, tel un repenti, de se remémorer une ultime fois, tous les clichés et tous les moments passés avec Lisebeth dans ces vestiges qu’elle affectionnait tant.  Comme il s’approchait du temple d’Apollon, il trouva sur sa route un chat qui venait à lui.

L’animal s’assit à ses pieds, réclama quelques caresses et fit en sorte que Justin pût croiser son regard débordant d’affection. Justin s’agenouilla, passa une main, puis l’autre sur le doux pelage félin. Ce chat…

Etrangement, il lui rappelait celui qu’il avait été contraint de laisser en Amérique : le même pelage, le regard identique, la même douceur d’aimer. Il se perdait dans de folles pensées, il divaguait quand il sentit, accroché au collier de l’animal, un petit cylindre argenté et gravé de toutes parts. Il saisit l’objet, l’observa un moment, le fit tournoyer entre deux doigts et le détacha délicatement du collier. Ce bijou… A présent, il en était certain et ne divaguait pas : il s’agissait bien du pendentif de Lisebeth. A l’intérieur, il distingua une minuscule feuille de papier enroulée sur elle-même. Et puis, trois mots écrits d’une main connue : «  pour toujours…Lisebeth »…

Sylvie S.

 

Niobé avait acheté un billet seconde classe dans un train de nuit : Marseille Saint Charles – Saint Nazaire. Ereintée par ses gardes répétées à l’hôpital et ses nombreuses visites à domicile en tant qu’infirmière libérale à Marseille ; on lui avait donné des congés forcés. Ce long trajet la stressait car le sommeil lui était précieux. Dès le départ du train, elle prit un prozac pour arriver reposée le lendemain matin dans sa région natale des Pays de Loire. Elle avait un peu de temps avant que le cachet ne fasse effet et choisit de l’utiliser à ne pas rester le ventre vide. Assise en queue de train : voiture 18, elle décida donc de se rendre en wagon bar : voiture 14 pour dîner tôt et ainsi, commencer sa nuit rapidement. Le train affichait complet et semblait particulièrement bruyant : les enfants jouaient avec les iPhones de leurs parents, les ados regardaient des films sur leurs IPads et beaucoup téléphonaient. Sitôt arrivée au bar, elle commanda un ballon de Chardonnay et un sandwich jambon-fromage. Après avoir mangé, elle commença à se sentir étrange. Le sublime serveur la fixait avec un grand sourire depuis son arrivée. Elle se leva lentement pour ne pas s’étourdir et commença son ascension pour retourner à sa place. Quand elle sortit du wagon bar, la voiture 15 était étonnamment calme.

- Bonjour madame, avez-vous besoin d’aide pour retourner à votre place ? demanda une petite fille. 

Niobé ne comprit pas pourquoi elle aurait besoin d’aide mais se contenta de décliner l’offre gentiment. Les gens et la voiture avaient une allure différente par rapport à tout à l’heure ;  c’était plus tranquille malgré la présence de musique classique dans l’ensemble de la voiture. En avançant dans le couloir, elle remarqua un vieil homme lisant le journal et la date indiquée sur celui-ci était écrite en grosses lettres : 18 JUIN 1949. La femme à ses côtés tenait quant à elle un livre ancien et semblait subjuguée par sa lecture. Intéressée, Niobé regarda dans le reflet de la vitre à gauche de la femme. Elle vit que le livre était uniquement composé de pages vierges feuilletées très rapidement par la vieille femme. Quand Niobé leva les yeux un peu plus haut, elle fut surprise de réaliser que c’était elle que la femme scrutait intensément. Pourtant, quand Niobé cessait de regarder le reflet pour la regarder elle directement, elle pouvait jurer que la femme lisait son livre paisiblement.    « Je suis folle, l’homme est peut-être un simple marginal mais la femme ne peut pas me regarder et en même temps lire droitement un livre, pensa-t-elle. » En voulant quitter cette voiture, un petit garçon se leva pour l’aider à ouvrir la porte tout en écoutant son père lui expliquer comment ce train à vapeur fonctionnait. «  Il doit uniquement chercher à cultiver son imagination, tenta de se rassurer Niobé. »

Sur la plateforme, près des toilettes, le serveur était là et Niobé se demanda comment il avait pu arriver à cet endroit sans la croiser.

- Madame, nous sommes navrés, aucun toilette n’est disponible pour le moment puisqu’un vandale a brisé tous les miroirs et qu’il y a du verre partout. Nous allons devoir nettoyer avant de les rouvrir, lui expliqua le serveur. 

Niobé hocha la tête plusieurs fois, compulsivement, elle se demandait comment il avait pu deviner qu’elle comptait les utiliser à ce moment précis. Peut-être avait-il simplement anticipé la question par politesse ? Elle aurait aimé se rafraichir et se regarder dans le miroir mais elle se força à avancer en tremblant légèrement pendant que le serveur lui souriait toujours plus intensément.

Elle ouvrit la porte de la voiture 16 qui était extrêmement bruyante.

- Bonjour Monsieur, pouvez-vous m’aider à attraper ma valise s’il vous plaît ?  lui demanda une femme extrêmement petite.

Niobé commençait réellement à penser que quelque chose ne tournait pas rond dans ce train, elle portait une jupe et des bottes de cuir à talons, comment pouvait-on la prendre pour un homme ? Elle attrapa la valise au-dessus de sa tête cependant et la tendit à la femme qui la remercia chaudement. Abasourdie, son regard hagard se porta sur un petit garçon s’entrainant à marcher tout seul tout au fond du couloir. Il était superbe, on eût dit un angelot avec ses boucles blondes et ses grands yeux bleus. Une femme tout aussi magnifique que l’enfant se leva pour tenter de l’attraper, elle portait un magnifique dos nu avec deux grandes ailes recourbées, tatouées dans son dos. L’enfant riant de plaisir s’élança puis passa entre les jambes de la femme à une vitesse incroyable et continua sa course vers Niobé. Le garçonnet courut de plus en plus vite jusqu’à ce que deux toutes petites ailes blanches constituées de chairs et de plumes se déploient dans son dos pour lui permettre de glisser jusqu’aux pieds de Niobé. Elle était bouche bée, sidérée et commençait à se sentir étourdie.

- Je suis navrée Monsieur, mon fils commence à peine à se mettre debout qu’il prend déjà son envol ! dit en souriant la femme.

Elle mit le tout petit à son sein et alla se rassoir paisiblement, elle était arrivée de la même manière insensée que son fils en laissant des plumes le long du couloir.

- Mais où suis-je ? Que m’arrive-t-il ? Ce n’est pas possible ! S’écria Niobé à haute voix.

Elle courut à toute vitesse pour ouvrir la porte de la voiture 17 et manqua de trébucher.

- Bonjour ma petite, tu as perdu ta maman ? lui demanda un homme extrêmement grand aux cheveux poivre et sel.

- Mais, je ne suis pas une fillette putain ! s’énerva Niobé.

- Chut, calme-toi ma chérie, je vais t’accompagner rejoindre tes parents, la rassura t’il en lui prenant la main.

Les parents de Niobé étaient enterrés depuis bien longtemps, elle se senti tout à coup étonnamment excitée et pleine d’espoir ne sachant pas vraiment pourquoi. Elle pressentait quelque chose de grand. En observant attentivement chaque passager, un à un, elle vit ses parents : plus beaux et plus vivants que jamais.

L’homme l’entrainait en leur direction pendant qu’elle pleurait de bonheur, ils étaient éblouissants.

Le visage de Niobé semblait apaisé, ses yeux paraissaient plus vifs et sa bouche prit une couleur vermillon.

- Ne pleure pas ma chérie, on arrive presque à ta voiture, je t’ai vu passer il y a quelques heures, lui confia le géant.

- Quelques heures ? s’affola Niobé.

C’était tout bonnement impossible pensa Niobé, elle n’était partie qu’une heure tout au plus ! Elle cligna des yeux à maintes reprises, pourtant, ils étaient bien assis sur les deux derniers sièges et lui souriaient avec tendresse. Plus elle avançait et plus Niobé sentait l’odeur des gaufres que sa mère lui préparait enfant ainsi que le parfum entêtant de son père : du Musc à 99%. Serait-elle retombée en enfance ? Elle baissa la tête pour regarder ses mains, celles-ci étaient différentes : plus petites, plus fines et plus douces. Elle releva la tête brusquement ; ses parents n’étaient plus là. Elle se mit à courir, entrainant dans sa course folle par la même occasion le monsieur qui lui tenait toujours la main. Elle se jeta sur les sièges qui étaient encore chauds, elle renifla celui où était installé son père quelques secondes auparavant pour y reconnaître l’odeur lui appartenant. Niobé pensait halluciner mais son odorat ne l’avait jamais trompée.

 

Le siège de sa mère quant à lui, sentait bon la fleur d’oranger et Niobé en fût emplie de tendresse. Elle ne comprenait pas ce qui lui arrivait, cependant elle en était reconnaissante. Rien ne comptait plus que d’avoir pu voir ses parents, ne fusse que quelques instants. C’est le cœur battant à tout rompre qu’elle ouvrit seule, la porte de sa voiture 18 car l’homme avait disparu. La voiture finale était vide, les portes étaient déjà ouvertes, le train était arrivé en gare de Saint Nazaire.  Elle ne n’était plus en état de réfléchir à quoi que ce soit, elle se sentait survoltée, elle se pensait immortelle. Elle débarqua à toute allure sur le quai cherchant une indication sur la ville desservie. Cela ne pouvait se terminer comme cela, le train ne pouvait avoir terminé sa course ! Niobé n’avait jamais réussi à trouver sa destination finale.

Angéligue G.

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Commentaires : 1
  • #1

    SYLVIE SOLIGNAC (lundi, 07 décembre 2015 09:59)

    Merci pour ces belles lectures. J'ai passé un agréable moment avec vous. J'ai hâte de vous lire à nouveau.
    Passez une bonne semaine, bisous.