Proposition d'écriture numéro 5 : Belle Gunness - voici le texte de quelques-uns des auteurs

Pour tuer un homme, il faut un mobile. Un mobile et un solide fendoir à viande. Un instrument bien pratique pour découper un cochon... ou un homme. Ce qui revient au même. [...]  “Tous les hommes sont des cochons, or mon mari est un homme, donc mon mari est un cochon.” Belle Gunness sait aussi qu’ils ne s’intéressent qu’à une chose : le sexe. Elle peut le comprendre, mais elle juge cela stupide et trouve bien plus intéressant de s’intéresser à autre chose. Et pour elle, autre chose, c’est l’argent…

 

Ce matin-là, sur les hauteurs de Londres, la grisaille était au rendez-vous. Sarah, jeune femme d’une trentaine d’années, médecin légiste dans les renseignements secrets londoniens, avait investi cet appartement bourgeois principalement pour sa situation géographique et un isolement total avec la certitude de n’éveiller ni soupçon ni curiosité de voisinage…

Sarah était de ces femmes qui ne laissaient jamais un homme indifférent, imprégnée de cette beauté froide qui tatoue le cœur du mortel, un corps de rêve aux jambes interminables qui suscitaient toutes les plus secrètes envies sexuelles masculines. Elle avait vécu une enfance plus que difficile avec une mère qui s’adonnait à des jeux macabres et sadomasochistes aux côtés de compagnons qui n’étaient jamais les mêmes. Elle avait assisté à des scènes sordides qui emplissaient sa mère d’une joie inexplicable, repoussante, et à vomir. Elle avait subi elle-même, poussée par cette influence maternelle, des viols, des attouchements, des comportements sexuels abominables et qui l’avaient transformée en une bête de séduction immonde. Longtemps, elle avait abusé de ces situations de séduction jusqu’à cette rencontre improbable avec Will qui la foudroya sur place. Pour la première fois de sa triste vie, elle aimait. Son cœur battait la chamade, ses mains tremblaient, sa respiration se faisait haletante, était-ce donc cela que l’amour ? Will était un de ses fidèles collaborateurs. Il lui avait fait retrouver un semblant d’humanité, le vécu d’une relation amoureuse sereine. Ces quelques années passées à ses côtés furent les plus belles, les plus tendres jusqu’à la rupture, inattendue. Finalement, la vie ne lui souriait guère. De la même façon qu’à Londres, il pleuvait quotidiennement dans son cœur. Elle était aigrie de cette existence sans saveur…

Ses études l’avaient amenée au métier difficile de médecin légiste. Mais, sans cesse, revenait dans sa mémoire cette question : pourquoi avait-elle choisi cette pratique-là ? Ne demeurait-elle pas attirée secrètement par la manipulation de corps, de chairs, vivantes ou mortes, ne se délectait-elle pas en secret de manipuler des organes chauds et sanguinolents pour en retirer une sensation malsaine d’assouvissement ?  

Soudain, et comme si elle l’attendait, la sonnerie du téléphone brisa le lourd silence matinal. Elle décrocha le combiné tout en sachant de quel ordre allait être la conversation : il fallait qu’elle gagne à la hâte son laboratoire, car un nouveau corps venait d’être découvert et nécessitait une autopsie dans les plus brefs délais…

*

Depuis plusieurs mois, Will menait une enquête très éprouvante. Il recherchait activement les traces d’un tueur en série au comportement psychopathe, stratégique et abominable. Les victimes étaient toujours des hommes d’affaires fortunés, dont les comptes bancaires étaient vidés quelques heures avant leur supplice. Ils étaient alors retrouvés suspendus à des crochets de bouchers, dénudés et lacérés de coups laissant évoquer une souffrance ignoble vers une mort lente et digne des plus grands films d’épouvante. Le tueur agissait toujours dans des hangars désaffectés aux alentours de Londres et il pouvait se passer plusieurs jours de traque avant de localiser une nouvelle scène de crime…

*

En gravissant les marches du perron qui menaient à son laboratoire, Sarah songeait au rapport qu’elle devrait rendre dans le courant de la matinée. Lorsqu’elle retira le drap qui cachait le cadavre, elle éprouva une sensation de bien-être malfaisant, machiavélique qui lui extirpa un sourire de satisfaction au coin des lèvres. Elle attrapa un scalpel, enfonça la lame sur le milieu du torse velu de cet homme qui devait avoir une cinquantaine d’années. La chair céda et s’écarta au fur et à mesure que Sarah intensifiait sa gestuelle. Du sang jaillissait de l’aorte thoracique atteinte en un rien de temps et Sarah accéda au cœur qu’elle arracha avec un plaisir évident. À ce moment du récit, elle n’était plus qu’un animal assoiffé de viscères, de chair déchiquetée. L’odeur pestilentielle ne l’incommodait même plus. Elle n’avait de cesse d’évider sa pauvre victime, comme le désir d’achever ce que le tueur avait initié. Elle s’apprêtait à porter un dernier coup de scalpel sanglant et cruel lorsqu’elle aperçut, au travers du hublot de sa porte, le regard interrogateur de Will qui venait aux renseignements. D’un geste maladroit et furtif, elle lâcha le scalpel ensanglanté. Elle tremblait de tous ses membres et ne parvenait plus à maîtriser ce démon qui la possédait. Presque simultanément, Will avait disparu…

Le rapport qu’elle établit était un descriptif similaire aux autres crimes. Pourtant, l’état des corps démontrait que la mort avait été lente. Après avoir été droguées pour être mieux manipulées, les victimes avaient été suspendues vivantes aux crochets de bouchers et dénudées intégralement. Les chairs avaient été ensuite dépecées en lamelles, dans des cris atroces de douleur. Le bourreau, en procédant à des injections d’adrénaline, maintenait ses victimes en vie pour leur sectionner le sexe en érection. L’on ne retrouvait jamais ce dernier auprès du mort…

*

Will, vêtu de noir, retira ses chaussures, fit délicatement tourner la clé dans la serrure et ouvrit la porte dans un sombre silence. L’appartement était vide et il connaissait exactement l’heure à laquelle arriverait le tueur. Ces dernières semaines de filature acharnée et son intuition l’avaient amené dans cet endroit qu’il connaissait si bien. Lentement et après avoir pris soin de refermer la porte à double tour, il gagna aisément le salon, se faufila derrière le rideau et attendit patiemment le retour du tueur. Au-dehors, son équipe, postée à de multiples points stratégiques, attendait le signal de Will… 

* 

La journée avait été longue et Sarah, emprise à une excitation étrange, se pressa de regagner son appartement dans la discrétion la plus totale. Elle glissa sa main au-dessus du meuble d’entrée pour en attraper une clé. Elle ouvrit le premier tiroir de son bureau et récupéra une liste de noms dont certains étaient déjà barrés. Elle se laissa aller dans son fauteuil de cuir, le regard plongé sur tous ces noms dont elle s’était déjà débarrassée…

Tous les soirs, à la nuit tombée, elle se transformait en une bête sauvage et immonde. Elle conservait le traumatisme d’une mère qui aurait pu l’aimer si elle ne s’était pas trouvée sous l’emprise de tous ces hommes riches et puants de sexe. Secrètement, elle avait établi, au fil du temps, une liste de prétendants qui avaient eu des comportements abusifs envers sa mère. Elle était devenue la Belle Gunness du XXIe siècle, celle que l’on traquait et qui épuisait les brigades criminelles du pays. Elle était un fin stratège et persuadée de ne jamais tomber dans les mailles du filet. Elle parvenait toujours à se procurer les moyens nécessaires pour procéder à des transactions frauduleuses et détourner les comptes bancaires de ses victimes à l’étranger avant de revêtir le masque de « Belle »… Elle avait déjà choisi le hangar dans lequel elle allait attirer sa prochaine victime. Le rendez-vous était fixé pour 23 h et elle jubilait déjà à l’idée d’une nouvelle mort bouchère tel un cochon destiné à l’abattoir. Elle imaginait l’assaut final, les cris de douleur lorsqu’elle trancherait ce sexe coupable de tous les maux. Elle fut prise d’une fièvre convulsive, d’un état de transe qu’elle connaissait bien et qui lui procurait à la fois bien-être et culpabilité. Son corps lui indiquait qu’elle était prête, qu’il fallait qu’elle parte immédiatement à la conquête de sa nouvelle victime pour assouvir une soif de vengeance grandissante.

Elle glissa la liste dans sa poche et traversa le salon pour éteindre la lumière. Soudain, elle sentit un souffle, là, tout près de son oreille. Elle s’immobilisa, mais trop tard, elle vacilla, se retrouva plaquée au sol, un genou étranger faisant pression sur ses lombaires. La pièce était noire et elle n’avait pas entendu le moindre bruit, la moindre présence. Elle s’était pourtant montrée prudente depuis tout ce temps et avait réussi jusqu’alors à déjouer les traques. En quelques secondes, elle était immobilisée, n’avait plus aucune possibilité d’échapper à cette situation qui allait la conduire, elle le savait bien, derrière les barreaux. Elle perçut des mots, des cris qui se rapprochaient au pas de course. Des lampes torches cherchaient à éclairer son salon. La lumière jaillit. Elle était démasquée. Sa couverture de médecin légiste tombait tel le soldat face à l’ennemi. Nul ne pouvait soupçonner qu’elle eut été ce tueur en série. Elle avait toujours établi des rapports d’expertise qui faisaient systématiquement mourir l’enquête et plonger ses collègues dans l’échec total. Elle entendit le clic des menottes sur ses poignets. Elle se sentit soulevée du sol par un de ses collègues qui s’efforçaient de lui maintenir la tête droite. Cette main masculine collée à l’arrière de son crâne pour qu’elle ne se retourne pas lui rappela douloureusement le souvenir d’une chaleur aimée, d’une peau, d’un effluve tellement familier. Elle chuchota son prénom, comme une saveur sucrée sur ses lèvres tendues : « Will... » Elle ressentit une tristesse presque inexplicable, un goût salé et humide sur ses joues empourprées. Il l’avait trahie, lui aussi. Il ressemblait à tous ceux qu’elle avait tués jusqu’alors. Il ne l’avait donc jamais aimée. Il s’était infiltré dans sa vie, dans son intimité la plus profonde, dans l’unique but d’enquêter, pour s’imprégner de tous les travers auxquels elle était soumise et qu’elle ne parvenait plus à maîtriser. La mort, le sang, l’horreur étaient devenus ses plus fidèles alliés. Elle n’était plus Sarah.

Elle se laissa conduire au véhicule de police, enchaînée à un destin tragique et cruel. Tel un dernier souffle, elle chercha le regard de Will, le fixa intensément, ferma les yeux comme pour tatouer éternellement dans sa mémoire l’unique bonheur de sa vie…

Sylvie S.

 Ma très chère Anna,

Tu es ma sœur ; la seule personne au monde que j’aime de tout mon cœur, tu entendras beaucoup de choses à mon sujet et je décide en ce jour de te remettre ma vérité.                     Ta sœur, Brynhild.                                                                                                           PS : tu n’as jamais aimé « Belle » de toute façon. Tu peux faire ce que bon te semble de cette lettre, tu en es garante.

« Pour tuer un homme, il faut un mobile. Un mobile et un solide fendoir à viande. Un instrument bien pratique pour découper un cochon… ou un homme. Ce qui revient au même. […] “Tous les hommes sont des cochons, or mon mari est un homme, donc mon mari est un cochon.”

C’était le leitmotiv de maman, tu te souviens, elle haïssait les hommes à défaut de réussir à les maîtriser. Elle a toujours été victime des infidélités légendaires de papa, et malgré sa connaissance en la nature masculine, elle en a beaucoup souffert. Grand-père aussi a excellé toute sa vie dans l’art du cocufiage et a fini par tuer grand-mère de chagrin. Je n’ai jamais compris que l’on puisse souffrir pour un homme ; l’homme est faible et méprisable. Si l’homme est un cochon, il n’est pas concevable de souffrir de ses actes puisque ces animaux ne sont pas doués de conscience.                                                        

La seule chose pour laquelle une femme doit se damner corps et âme est l’accès à l’opulence, et ce, pour soi uniquement. En tant que femmes, nous sommes nées avec un réel désavantage, peut-être que cela évoluera avec le temps. Cependant, nous sommes considérées aujourd’hui comme faibles, pourvues de peu d’intelligence et dépendantes de l’homme. Nous ne pouvons travailler sans subir le regard méprisant du voisinage et nous devons nous montrer dociles et aimantes au sein de nos foyers. Baliverne que cela ! La femme d’aujourd’hui n’est bonne qu’à engraisser par ennui et qu’à nettoyer sa porcherie sans savoir si le cochon subviendra aux besoins de demain.

C’est un cercle épouvantable, ma sœur ! Je me souviens de notre Norvège natale, nous avions faim chaque heure de la journée, maman ne travaillait pas et attendait chaque soir le retour de papa : le commerçant prodige qui ne vendait jamais rien. Lui, préférait un soir sur deux ne pas rentrer, ne pas affronter sa porcherie et aller noyer son chagrin dans le bordel du coin, dans les bras d’une professionnelle de l’oubli. J’en veux encore énormément à maman de ne pas avoir agi et d’avoir laissé tout le monde crever de faim, et à papa d’avoir vécu trop longtemps.

Cependant, tout comme notre mère, j’ai moi-même fait l’erreur de jeunesse de tomber amoureuse d’un idiot et cela m’a couté des années d’ennui et d’atroces souffrances dues à ma condition de femme. Mads semblait différent à l’époque, sensible, et vraiment à l’écoute. Ce qui est devenu très vite intolérable, ce fût que chacun de ses assauts me faisait tomber enceinte et malgré mes tentatives acharnées pour y remédier, une fois sur deux : un enfant naissait. J’ai toujours détesté les enfants et leur dépendance, comme je déteste la faiblesse des hommes. Je souffrais le martyre à chaque grossesse, maudissant un peu plus chaque jour le coupable de tout cela. Lui, se réjouissant et moi, suppliant pour que l’enfant ne soit pas viable. Pour cinq enfants parmi toutes mes grossesses, je n’ai pas supplié assez fort, car ils ont bien existé.

Comment, ma sœur, aurais-je pu aimer quelque chose qui meurtrissait et enlaidissait mon corps à jamais ?

À cette période, je pensais de plus en plus souvent à maman et à son dicton sur les hommes. Pour me prouver que je n’étais pas passive de mon malheur comme elle et que mon mari n’était pas un échec total comme notre père, j’ai décidé d’ouvrir un magasin de confiseries avec le peu de moyens que nous avions à l’époque. Nous étions pauvres et je n’aurais pu supporter davantage cette situation.

Quelques mois après l’ouverture de notre magasin : « La chocolatine », j’ai eu une illumination, le feu est parti de là, si je puis dire. Je m’apercevais un peu plus chaque jour que mon mari était un parfait incapable dépendant de moi. Pourquoi aurais-je continué à porter à bout de bras ce foyer ? Un mari que je ne pouvais plus souffrir depuis son premier rejeton et des enfants que je tolérais à peine ? Les voir, les entendre devenait une souffrance quotidienne, je ne voulais pas d’eux, je ne les avais jamais voulus ! Je ne supportais pas qu’ils se nourrissent du fruit de mon labeur, qu’ils se chauffent de mon bois et qu’ils mangent ce que j’aurai pu garder pour au moins toute une semaine ! Les confiseries n’attiraient que très peu de clients, nous étions plus pauvres encore. Je pense que toi, Anna, tu pourras me comprendre. Nous avons eu faim, gamines, et nous nous sommes juré en partant pour les États-Unis de ne plus jamais manquer de rien. La nature n’est pas généreuse. J’ai donc mis le feu à « la chocolatine », j’y avais pensé un soir, cela m’était venu sans réfléchir et l’assurance m’a rapporté bien plus que tout ce que j’aurais pu espérer gagner avec cette entreprise. Ce fut, je pense, le déclencheur.

Je voulais toujours plus d’argent, comme un homme veut posséder une femme encore et encore, une soif incandescente, c’était plus fort que tout. Après avoir encaissé le chèque de l’assurance, j’ai pensé à ma fille ainée Caroline. Nous avions, Mads et moi, investi dès sa naissance dans une assurance-vie. Je me suis dirigée le soir même, après le dépôt du chèque, dans le meuble de la cuisine ; celui dans lequel je conserve les documents importants  pour vérifier le montant de cette assurance et les conditions pour la toucher en cas de besoin. La cuisine était déserte, tout le monde dormait. Je me souviens encore de l’excitation que j’ai ressentie, du plaisir que j’avais en m’imaginant vivre dans une maison plus spacieuse et plus silencieuse.

Nous nous trouvions dans une situation vraiment délicate, car malgré l’assurance de la confiserie, il fallait que Mads trouve du travail, cela pouvait prendre du temps et le temps, c’est de l’argent.

Caroline devait donc décéder avant ses seize ans.

Elle faisait de l’asthme et le pharmacien nous avait prescrit des doses de strychnine. J’en ai mis une quantité très importante dans son lait chaud le lendemain matin et j’ai ressenti comme une délivrance quand elle l’a bu. La journée passa comme à son habitude et le soir même, elle mourut, et ce, sans souffrance, peut-être… Elle mourut un dimanche, ce fût plus rapide que prévu et cela m’attrista, car l’assurance était fermée le dimanche et le lundi. 

Finalement, dans les jours qui ont suivi, grâce à Caroline et le magasin de confiseries, nous avons pu nous acheter une maison plus spacieuse, les assurances sont d’une efficacité incroyable ! J’espère pour toi que tu as assuré tes biens et tes proches.

Nous avons bien vécu pendant deux années, mais l’argent a fini par manquer et je me suis sentie obligée de faire quelque chose à nouveau. Alex, mon premier fils, fut particulièrement exécrable toute sa vie, mais un soir d’hiver, je ne me souviens plus de la date exacte, j’étais en train de le punir dans sa chambre quand il se mit à me gifler en rigolant. Sa chambre, que nous chauffions avec le peu de bois qu’il nous restait, était complètement retournée. Il avait ouvert en grand ses fenêtres et ce gâchis me rendit folle de rage, son sourire me donnait envie de lui arracher la figure. J’ai fermé la porte de sa chambre à clef, le laissant à l’intérieur. J’eus une autre illumination : le problème de cette famille était le gaspillage fait par les enfants !

 Je suis immédiatement allée dans la cuisine chercher les médicaments de Caroline (nous les avions gardés dans l’espoir de les revendre en cas de besoin, car ces médicaments nous avaient couté très cher). Je suis retournée dans la chambre, Alex courait en hurlant et en déchirant le papier peint de sa chambre. Mads était en train de bricoler à l’extérieur, j’ai saisi le bras droit d’Alex et l’ai cloué au sol, je me souviens qu’il se débattait faiblement et continuait à rire. J’ai alors retourné son bras suffisamment au-dessus de sa tête pour qu’il arrête de rire et s’immobilise, son visage trahissait la douleur et l’étonnement. J’ai ouvert sa bouche de force, j’ai placé une vingtaine de comprimés dans sa bouche et l’ai forcé à avaler le tout. Je l’ai secoué longuement pour être certaine que les médicaments soient bien passés et l’ai placé sur son lit. Il s’est tu et n’a jamais été aussi sage que cette nuit-là. Taper sa mère à qui il devait tout ! Je pense qu’il avait compris que c’était terminé, que ce n’était plus l’heure de bouger ou de faire des bêtises. Je suis sortie de la chambre en fermant à clef derrière moi, je suis allée préparer le pot au feu comme chaque jeudi soir et le lendemain, Alex avait enfin arrêté de faire parler de lui.

Les médecins ont diagnostiqué des coliques sévères pour Caroline et Alex, je me suis donc dis que tout le monde pouvait trouver des solutions rapides et efficaces pour améliorer son train de vie. J’ai donné la vie à ces deux enfants non reconnaissants malgré moi, il était temps que cela finisse.  Caroline nous ruinait par sa santé fragile, quant à Alex il ruinait ma santé mentale.

Je n’ai réellement pas eu de chance dans ma vie, Anna, vraiment pas de chance. Mads a attrapé une maladie par la suite, une maladie du cœur qui coutait une fortune et l’empêchait de travailler. Il est donc également mort de « coliques ». Tu comprendras que couter de l’argent sans pouvoir en gagner est quelque chose pour lequel je me devais d’intervenir. Il n’aurait pas voulu nous imposer sa situation de dépendance plus longtemps de toute façon, je suis certaine qu’il aurait compris. Dans un troupeau, on abat toujours les bêtes malades pour ne pas qu’elles affectent le reste du groupe.

Nous sommes partis pour Chicago dans une ferme que j’avais achetée, les trois rejetons et moi-même, pour commencer une nouvelle vie et pour ne pas éveiller la curiosité des voisins. Ce fut très peu de temps après notre installation que Peter me demanda en mariage, il avait une situation et les moyens de nous faire vivre. J’étais en effet à court d’argent et lui ne pouvait se passer de mes courbes. Quelle chance tu as eue, ma sœur, d’épouser un homme fortuné et incapable de procréer ! Tu n’as pas eu à te battre comme moi pour vivre décemment !

Peter s’occupait de nos bêtes et de nos jardins avec les enfants, cela marchait bien, car j’avais besoin de chacun. Cependant, contrairement à mon ultimatum de ne pas me mettre enceinte, après huit mois de mariage, ce cochon m’a engrossée. Tu te rends compte ! Aucun honneur ! Je ne lui avais rien demandé d’autre pourtant ! Je suis entrée dans une rage indescriptible en le découvrant. Il était très tôt ce matin-là et j’entendais le broyeur à saucisses allumé dans l’atelier. Peter  était en train de travailler la viande dans une pièce adjacente de la maison qui nous servait d’abattoir. La broyeuse était posée sur la grande table à découper sur laquelle était en train de travailler Peter, je me mis à hurler en entrant, criant qu’il y avait une souris cachée sous la table.

Il s’est penché à quatre pattes pour regarder dans chaque recoin, j’ai légèrement poussé la broyeuse allumée et celle-ci est tombée sur sa tête. Son crâne a été broyé intégralement en quelques secondes. J’étais entièrement recouverte de son sang chaud et épais, je suis immédiatement sortie de la rage qui me consumait et lui ai enfin pardonné. Je suis restée longtemps dans la pièce à apprécier le bruit de la broyeuse et mon apaisement m’a tiré quelques larmes. La police heureusement, a conclu à un accident de travail et cela nous a rapporté assez d’argent pour affronter la naissance de Philip. Je dois bien avouer avoir regretté la perte de Peter, il apportait beaucoup au foyer. J’en voulais à Peter d’être mort à cause de sa stupidité et j’ai commencé à réellement vouloir la mort de chaque homme qui pourrait désirer me prendre et m’engrosser.

C’est en lisant le journal un matin, environ deux mois après le décès de mon second époux que j’eus l’idée du siècle : j’allais passer des petites annonces pour rencontrer des hommes riches et aussi pour chercher des ouvriers, car la ferme ne pouvait pas tourner toute seule. Il s’en suivit des dizaines et des dizaines de rencontres et le regard lubrique de chaque homme rencontré me répugnait. Je leur demandais à tous d’apporter toutes leurs économies au premier rendez-vous afin de me prouver leur amour et leur dévouement. C’est incroyable à quel point les hommes sont crédules ! J’écrivais plusieurs lettres à chacun, douces au départ puis de plus en plus perverses et lubriques. Ils tombaient presque tous dans le panneau, car je me donnais corps et âme pour les séduire. Ils venaient tour à tour dîner avec leurs mallettes pleines de billets et ne ressortaient jamais de la ferme. Même après plusieurs années, les médicaments de Caroline faisaient toujours effet dans une soupe bien chaude. Les ouvriers également venaient par dizaine faire un mois d’essai et quand ils étaient trop insistants pour toucher leur solde à la fin du mois, je les invitais à dîner et utilisais le médicament miraculeux. Ouvriers comme prétendants acceptaient tous après le repas de partager mon lit. Je pouvais presque déterminer le moment de leur décès, je veillais à ne pas manquer leur dernière respiration, leur dernier regard. Je ressentais de la gratitude pour chacun, car il m’offrait leur dernier instant et pour certains, les économies de toute une vie. La deuxième étape consistait à utiliser le chariot dans ma chambre pour les transporter, et à filer discrètement à l’abattoir de Peter pour découper les corps. Je finissais en allant nourrir les cochons qui ne laissaient presque rien, les restes finissaient enfouis dans la boue. Quelles économies de nourriture également j’ai pu faire grâce à eux ! Maman a toujours eu raison, Anna, l’homme est un cochon, je n’ai fait que le remettre à leur place.

Mais cette situation idéale a pris fin quand les enfants ont découvert la situation.

Un midi, ces trois ingrats bêchaient dans le jardin en conspirant contre moi pour aller me dénoncer. Tu te rends compte ? Ces rebus avaient pourtant grâce à moi : leur propre chambre, des vêtements décents et de quoi manger plus que de raison. Tout cela devait terminer, je devais accéder à l’opulence par et pour moi-même.

Le 21 mai 1908, nous étions à table et le cyanure et moi avons eu raison des deux petits presque aussitôt après qu’ils ont gouté leur citronnade. Moi et le grand couteau de boucher de Mads avons eu raison de la grande sœur quelques secondes après ; j’ai tranché sa gorge de manipulatrice. Ce monstre avait embrigadé les petits pour me dénoncer ! Quelle abomination ! Dans ma rage, je l’ai même complètement décapitée. Le corps humain est bien peu de chose en vérité, il m’a suffi de deux ou trois coups pour entièrement démembrer ce vil esprit. Ensuite, tout est parti en fumée, tout était terminé.

Anna, tu sais toute ma vérité, je vis dans la ferme du bois joli désormais, à quelques kilomètres à peine de mon ancienne ferme et je sais que tu te souviens de cet endroit, car nous l’avions visité ensemble lors de ta dernière visite. J’ai rencontré quelqu’un qui pourrait prendre soin de moi. De toi uniquement dépend mon avenir. Si on vient me chercher et que je subis la peine capitale, nous nous reverrons une dernière fois et si on ne vient pas me chercher, tu m’offres la liberté et ton ultime cadeau sera de me laisser m’envoler.

 Angélique G.

 

Pour tuer un homme, il faut un mobile. Un mobile et un solide fendoir à viande. Un instrument bien pratique pour découper un cochon… ou un homme. Ce qui revient au même. […]

“Tous les hommes sont des cochons, or mon mari est un homme, donc mon mari est un cochon.” Belle Gunness sait aussi qu’ils ne s’intéressent qu’à une chose : le sexe. Elle peut le comprendre, mais elle juge cela stupide et trouve bien plus intéressant de s’intéresser à autre chose. Et pour elle, autre chose, c’est l’argent. 

     Et pour en avoir, Belle a trouvé, lors de son premier mariage, deux astuces qui ont parfaitement fonctionné. La première consiste à contracter une assurance vie pour certains membres de sa famille, qui finissent par mourir inexorablement, la laissant à chaque fois avec une somme plus que confortable.

      Son époux a succombé à une crise cardiaque bien commode, et deux de ses enfants à des coliques aigües. Bien évidemment, il n'en est rien. Belle les a tout simplement empoisonnés, sans même sourciller.

     Sa deuxième astuce implique également les assurances. C'est ainsi qu'elle incendie leur magasin, puis leur maison, ce qui leur rapporte à chaque fois beaucoup d'argent.

     Alors qu'elle se retrouve veuve, Belle vend sa nouvelle maison et déménage avec ses trois filles pour La Porte, dans l'Oregon, où elle achète une grande demeure, bordée par une forêt d'un côté, et un verger de l'autre. Elle ne reste pas veuve longtemps et se remarie bientôt avec Peter Gunness, père d'un jeune garçon qui ne tarde pas à mourir lui aussi de maladie.

     Seulement Belle n'est jamais satisfaite. Malgré sa belle et grande maison, elle veut toujours plus d'argent. Aussi, ne tarde-t-elle pas à envisager la mort de son nouveau mari. Mais après ? Que va-t-elle faire ? Si jusqu'à présent elle n'a pas été inquiétée par la police, cela arriverait inévitablement si elle continue son petit manège trop souvent. 

     Affairée dans la cuisine, l'odieuse meurtrière a pourtant l'esprit tourné vers des considérations plus sanglantes. Occupée à réfléchir à la manière dont elle va à nouveau devenir veuve, son couteau lui échappe soudain des mains et tombe au sol, juste sous une étagère qui court sur le mur de la cuisine.

     Prévenant, Peter, qui vient d'entrer dans la pièce, s'empresse d'aller le ramasser. Son visage est très pâle depuis quelque temps. Il semble vieilli depuis la mort de son fils. Alors qu'il se baisse, Belle est prise d'une soudaine inspiration et se glisse derrière lui sans bruit. Elle tâte l'étagère la plus haute, jusqu'à entrer en contact avec l'objet métallique qu'elle cherche. L'instant d'après, le lourd broyeur à saucisse tombe sur la tête du pauvre homme qui n'a rien vu venir. Belle sourit en voyant le crâne défoncé de son mari et la mare de sang qui grandit à chaque seconde.

     Suite à ce tragique accident, le shérif ouvre une enquête pour éclaircir la cause du décès. Belle voit dans son regard de la suspicion. Elle comprend qu'il ne croit pas qu'il s'agisse d'un accident, mais comme il ne peut trouver de preuves du contraire, il est obligé d'en rester là.

     De nouveau veuve, Belle est désormais seule avec ses trois filles, sans aide pour s'occuper de la ferme. Il lui faut donc embaucher des ouvriers pour l'aider à l'ouvrage, d'autant plus qu'elle se retrouve enceinte de son défunt mari. Un garçon naîtra quelques mois plus tard. C'est à ce moment-là qu'elle concocte de nouveaux moyens de s'enrichir.

     Les hommes qui travaillent pour elle ne sont pas du coin, et bien souvent, ne s’attardent pas. Jamais aucun voisin ne vient à soupçonner ce qui se passe réellement chez Belle. À partir de cette période, les meurtres qu’elle commet se font d’une autre manière. Elle drogue d’abord sa victime, puis, une fois que cette dernière est inconsciente, Belle la dépouille de tout ce qu’elle possède, avant de la débiter en petits morceaux, qu’elle va ensuite enterrer un peu partout sur sa grande propriété.

     Elle procède à son immonde besogne au cœur de la nuit, dans la cave, afin d’avoir la certitude de ne pas avoir de témoin. Bien évidemment, l’argent qu’elle récolte en volant et tuant ces pauvres hères ne lui suffit pas. Belle en veut plus. Elle entreprend de passer des annonces dans les journaux afin de rechercher un nouveau mari. Une correspondance commence ainsi avec ceux qui ont le malheur de lui répondre. La veuve demande alors, au bout de plusieurs mois, à ce que son soupirant vienne chez elle, en insistant bien pour qu’il apporte ses économies.

     Combien de prétendants ou d’ouvriers a-t-elle massacrés et démembrés ? Impossible à dire avec exactitude, mais nul doute qu’il y en a beaucoup. Jamais aucun remords ne vient tourmenter cette femme cupide qui n’a pas peur de se salir les mains. Et pourtant, un grain de sable vient enrayer cette macabre routine. Une nuit, l’une de ses filles, Jennie, réveillée par un cauchemar, se met en quête de sa mère, et, intriguée par les drôles de bruits qui proviennent de la cave, descend pour voir ce qu’il s’y passe. C’est ainsi qu’elle découvre le terrible passe-temps de sa mère.

 

— Qu’est-ce que tu fiches ici ? braille Belle en apercevant sa progéniture, les yeux agrandis d’horreur.

— J’ai fait un cauchemar, répondit celle-ci d’une voix tremblante.

— Tu n’es plus un bébé maintenant ! File vite te recoucher ! Et surtout, tiens ta langue !

     La petite ne se le fait pas répéter deux fois, et s’en va sans demander son reste. Belle recommence aussitôt à jouer du hachoir à viande, tout en maugréant. Cette maudite gamine va tout ficher en l’air, si d’aventure elle l’ouvre, songea-t-elle. Et pourtant cette éventualité ne l’effraie guère. Tout au plus si elle l’irrite. Ce n’est qu’un problème auquel elle ne manquera pas de trouver une solution.

     Les jours suivants, Jennie se montre plus maladroite que jamais, et affiche constamment un air effrayé en présence de sa mère. Cette dernière, comprenant que la fillette ne pourra se taire indéfiniment, juge qu’il vaut mieux régler le problème de façon définitive. Le soir même, elle verse donc un poison dans l’assiette de sa fille, qui y succombe quelques heures plus tard, sans que personne ne le remarque. Ensuite, Belle lui fait subir le même sort que pour ces précédentes victimes ; un démembrement à coup de hachoir, puis un enterrement quelque part sur la propriété. Le lendemain matin, elle annonce simplement à ses enfants que leur sœur est partie tôt le matin, pour une école spécialisée en Californie. Personne n’ose contester cette version dans la maison, et tout le monde la croit dans le village.

     Les semaines passent, puis les mois. Tout le monde à La Porte pense du bien de Belle, qui n’a cessé d’amasser l’argent de ses malheureuses victimes. Mais vient le jour où la meurtrière comprend qu’elle ne peut continuer ainsi. Il est temps de prendre un nouveau départ. Et pour cela, elle met au point un plan machiavélique.

     Une nuit, à peine quelques heures avant l’aube, alors que toute la maisonnée dort à poings fermés, Belle monte dans les chambres de ses enfants, munie de son hachoir à viande qui lui a déjà été tant utile. Elle commence par son fils, qu’elle tue dans son sommeil, sans même une hésitation. Une fois son œuvre accomplie, elle passe à ses deux filles. La première se réveille au moment où la lame va se ficher dans son crâne. Un jet de sang vient éclabousser Belle, qui ne s’en formalise pas. Quelques coups supplémentaires sont assenés avec force, laissant la pauvre enfant dans un état indescriptible.

     Un hurlement fait se retourner Belle brusquement. Sa fille aînée est sur le seuil, le regard fixé sur le corps mutilé de sa soeur. Sans aucune hésitation, sa mère se jette sur elle en poussant un cri de bête. La fillette n’a pas le temps de fuir. Elle est massacrée à son tour.

     Belle se redresse, le souffle court. Du sang dégoute de son arme, alors qu’elle-même semble tout droit sortie du plus sanglant des cauchemars. Elle descend jusqu’à la cave, traînant un par un les cadavres de ses enfants. En bas l’attend sa dernière victime, attachée à une table, et bâillonnée. Cette dernière doit servir à faire croire à la police qu’il s’agit d’elle-même, lui permettant ainsi de fuir sans être inquiétée. La femme, parfaitement consciente, se débat comme un diable, ses yeux affolés roulant dans ses orbites, mais Belle n’a aucune pitié. Elle la décapite avec son arme favorite, s’y prenant à plusieurs reprises, prolongeant ainsi le calvaire de la malheureuse, jusqu’à ce que, enfin, la tête soit détachée du corps.

     Le plus dur de sa tâche vient d’être accompli. Belle monte alors à l’étage, fait soigneusement sa toilette et change de vêtements. Lorsqu’elle a terminé, elle met le feu à la maison. De l’alcool a au préalable été versé dans les pièces principales, pour accélérer le processus, et empêcher quiconque de rentrer.

     Lorsque les flammes sont hautes dans le ciel et que les voisins accourent, Belle se trouve déjà à bord d’un train, filant vers une nouvelle vie. Elle ne paiera jamais pour ses crimes.

 Anne C.

 

 

 

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Commentaires : 4
  • #1

    Angelique (jeudi, 12 novembre 2015 17:55)

    Bonsoir ! Ce sujet était loin d'être simple, bravo à tout le monde . Sylvie jai beaucoup aimé le fait que le personnage soit malgré tout, capable d'aimer. Ca à apporter énormément pendant ma lecture et du coup j'étais vraiment dedans ! Bonne soirée :)

  • #2

    Angelique (jeudi, 12 novembre 2015 17:56)

    Apporté *

  • #3

    solignac sylvie (dimanche, 15 novembre 2015 19:27)

    Effectivement, sujet difficile que l'écriture de faits sordides. Mais j'apprécie toujours autant la lecture de tous ces divers écrits. Merci pour ce moment, à très vite et bonne semaine à tous. Bizouilles.

  • #4

    Anne C (jeudi, 19 novembre 2015 17:16)

    Personnellement, j'ai adoré ce sujet. Et je félicite tout le monde pour son travail. Lire vos textes a été agréable. Bonne fin de semaine. A très vite !